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— Mon père ? lança Rand à Moiraine.

En ce qui le concernait, Thom Merrilin pouvait bien avoir passé la nuit caché dans une étable.

Bran voulut dire quelque chose, mais Moiraine le devança :

— Laissez-moi seule avec le malade, maître al’Vere. Vous ne pouvez rien faire, à part me déranger.

Bran hésita un instant. Recevoir des ordres sous son propre toit lui déplaisait souverainement, mais désobéir à une Aes Sedai ne lui semblait guère judicieux. Finalement, il se redressa et prit Rand par l’épaule.

— Viens avec moi, mon garçon. Laissons Moiraine Sedai à son… à sa… Enfin, laissons-la ! En bas, tu pourras me donner un coup de main. Dans une heure ou deux, Tam t’appellera pour que tu lui montes une chope de bière et sa pipe bourrée.

— Puis-je rester ? demanda Rand, même si Moiraine ne semblait pas avoir conscience de sa présence. (Bran lui serra plus fort l’épaule, mais il l’ignora.) S’il vous plaît ? Je ne vous traînerai pas dans les jambes, promis. Vous ne vous apercevrez même pas de ma présence. C’est mon père, après tout !

La ferveur avec laquelle il avait prononcé sa dernière phrase surprit Rand – et fit sursauter le bourgmestre, tout aussi étonné. Avec un peu de chance, cet « éclat » serait mis sur le compte de la fatigue ou de la tension somme toute normale quand on était face à une Aes Sedai.

— Oui, oui…, répondit Moiraine, agacée.

Elle retira sa cape, la posa sur l’unique chaise avec son bâton de marche, puis remonta jusqu’aux coudes les manches de sa robe. Quand elle prit la parole, son attention ne se détourna jamais vraiment de Tam :

— Assieds-toi sur le banc, là-bas, dit-elle à Rand. Et toi aussi, Lan…

Les yeux de Moiraine glissèrent lentement le long du corps de Tam. Rand eut l’étrange impression qu’elle regardait au-delà du blessé – ou quelque chose comme ça.

— Vous pouvez parler, si vous voulez, mais à voix basse… Et maintenant, sortez, maître al’Vere. C’est la chambre d’un malade, pas une salle de réunion. Faites en sorte qu’on ne me dérange pas…

Bran marmonna dans sa barbe – pas assez fort pour être entendu de Moiraine, bien sûr – puis il serra une dernière fois l’épaule de Rand et obéit à contrecœur, fermant la porte derrière lui.

En psalmodiant doucement, l’Aes Sedai s’agenouilla à côté du lit et posa les mains sur la poitrine de Tam – un contact très léger, comme si elle voulait l’effleurer. Puis elle ferma les yeux et ne bougea plus.

Dans les légendes, les miracles des Aes Sedai étaient toujours accompagnés par des éclairs et des roulements de tonnerre. Bref, des signes qui indiquaient un énorme effort et l’invocation d’un fantastique pouvoir. Le Pouvoir, en d’autres termes. Le Pouvoir de l’Unique, puisé dans la Source Authentique qui faisait tourner la Roue du Temps.

Rand préféra ne pas trop penser à ce qui se déroulait. Le Pouvoir allait agir sur Tam et il serait témoin de cet événement – présent dans la pièce où il se produirait, pour être précis. Se trouver dans le même village semblait déjà inquiétant, alors…

Pour ce que le jeune homme en savait, Moiraine pouvait s’être tout simplement endormie. Pourtant, la respiration de Tam semblait moins laborieuse. L’Aes Sedai devait être en train d’agir.

Concentré à l’extrême, Rand sursauta quand Lan s’adressa à lui dans un murmure :

— Tu portes une très belle arme, sais-tu ? Y aurait-il également un héron gravé sur la lame ?

Un moment, Rand dévisagea le Champion, se demandant de quoi il voulait parler. Concentré sur la nécessité de traiter avec une Aes Sedai, il avait oublié l’épée de son père. D’autant plus qu’elle ne lui semblait plus si lourde, désormais.

— Oui, il y a un héron… Que fait dame Moiraine ?

— Je n’aurais jamais cru trouver une épée au héron dans un endroit comme celui-là…

— L’arme appartient à mon père…

Rand jeta un coup d’œil à l’épée de Lan, dont le pommeau et une partie de la poignée dépassaient du pan de sa cape. Les deux armes se ressemblaient, n’était l’absence de héron sur celle du Champion. Cette constatation faite, le jeune homme tourna de nouveau la tête vers le lit. Tam respirait bien mieux, sans râle ni souffle trop puissant.

— Il l’a achetée il y a très longtemps…

— Une étrange emplette, pour un berger.

Rand coula un regard peu amène à Lan. Venant d’un étranger, les remarques de ce genre étaient des plus inconvenantes. Quand il s’agissait d’un Champion, ça paraissait encore pire. Pourtant, le jeune homme se sentit obligé de répondre :

— Il ne l’a jamais utilisée, j’en suis certain. Il m’a dit que cette lame ne lui servait à rien. Avant les derniers événements, je ne savais même pas qu’il la détenait.

— Il l’a qualifiée d’inutile, dis-tu ? Eh bien, il n’a certainement pas toujours pensé ça. (Lan frôla du bout d’un index le fourreau accroché à la taille de Rand.) En certains endroits, le héron est l’emblème des maîtres escrimeurs. Pour finir entre les mains d’un berger de Deux-Rivières, cette arme a dû suivre un bien étrange itinéraire.

Rand fit mine de ne pas avoir saisi la question implicite : Comment Tam était-il entré en possession de l’épée ?

Moiraine n’avait toujours pas bougé. Faisait-elle vraiment quelque chose ? Un frisson glacé courant le long de son échine, Rand se frotta frileusement les bras. Une Aes Sedai ! Tout bien pesé, il n’était pas sûr de vouloir savoir ce qu’elle faisait…

Une question traversa soudain l’esprit de Rand. Il n’avait pas vraiment envie de la poser ; pourtant, il lui fallait une réponse.

— Le bourgmestre l’affirme : si le village n’a pas été rasé, c’est grâce à vous deux – Moiraine et vous, je veux dire… (Rand se força à regarder le Champion.) Si on vous avait parlé d’un cavalier noir, dans la forêt, auriez-vous eu la puce à l’oreille ? Un homme dont la monture ne fait aucun bruit… Et dont la cape ne claque pas au vent. Auriez-vous deviné ce qui allait se passer ? Avec Moiraine Sedai, auriez-vous pu nous épargner l’attaque, si vous aviez su ?

— Pour ça, il aurait fallu que j’aie avec moi une demi-douzaine de mes sœurs, dit Moiraine.

Rand sursauta. L’Aes Sedai était toujours agenouillée près du lit, mais ses mains ne reposaient plus sur la poitrine de Tam, et elle s’était tournée pour faire face aux deux hommes assis sur le banc.

Même si elle n’éleva pas la voix, Rand eut l’impression que son regard le clouait au mur.

— En quittant Tar Valon, si j’avais su que je trouverais des Trollocs et un Myrddraal ici, je serais venue avec une bonne dizaine de mes sœurs, même si j’avais dû les tirer par la peau du cou pour qu’elles me suivent. En étant seule, être prévenue un mois à l’avance n’aurait presque rien changé. Et peut-être rien changé du tout. Une personne a ses limites, même quand elle dispose du Pouvoir de l’Unique. Il y avait bien une centaine de Trollocs dans ce secteur, hier. Une unité entière… Ce qu’ils appellent un « poing ».

— Être informés aurait quand même pu nous aider, dit sèchement Lan en foudroyant Rand du regard. Quand as-tu vu ce cavalier noir, et où ?

— Ce n’est plus important, désormais, intervint Moiraine. Je refuse que ce garçon se croie coupable alors qu’il ne l’est pas. J’ai ma part de responsabilité. Le comportement de ce maudit corbeau, hier, aurait dû m’alarmer. Et j’ai la même remarque à ton service, mon vieil ami !

» Certaine que l’influence du Ténébreux ne pouvait pas s’étendre jusqu’ici, je me suis montrée beaucoup trop confiante – au point de friser l’arrogance, j’en ai peur.

— Le corbeau…, dit Rand, désorienté. Je ne comprends pas…

— Un charognard, fit Lan avec une grimace de dégoût. Les sbires du Ténébreux recrutent souvent leurs espions parmi les dévoreurs de cadavres. Les corbeaux et les corneilles, le plus fréquemment. Et les rats, dans les cités…