— Oui, avec du repos… Quelques semaines au lit, et il redeviendra comme avant.
Malgré le soutien de Lan, Moiraine avait du mal à tenir sur ses jambes. Écartant la cape et le bâton de marche, le Champion l’aida à s’asseoir sur l’unique chaise. Avec une délicatesse extrême, l’Aes Sedai remit la figurine dans le petit sac qu’elle glissa ensuite dans sa bourse.
Rand dut se mordre les lèvres pour ne pas éclater en sanglots. Des larmes lui montant aux yeux, il les essuya d’un revers de la main.
— Merci, dit-il simplement.
— Durant l’Âge des Légendes, souffla Moiraine, quelques Aes Sedai pouvaient raviver la flamme de la vie à partir d’une minuscule étincelle. Mais ces temps sont révolus, et ils ne reviendront peut-être jamais. Tant de connaissances ont été perdues – pas seulement l’art de fabriquer les angreals. On pouvait alors accomplir des miracles dont il ne nous est même plus permis de rêver. L’oubli fait des ravages dans nos mémoires, Rand. Nous sommes de moins en moins nombreuses, certains pouvoirs nous sont inaccessibles et les autres paraissent tellement affaiblis. De nos jours, sans la force et la volonté du malade, les plus puissantes d’entre nous sont incapables de guérir. Par bonheur, ton père est un colosse – physiquement, bien sûr, mais aussi psychiquement. Si le combat pour la survie l’a vidé de toutes ses forces, je ne doute pas qu’il les reconstituera. Il faudra du temps, mais la souillure n’est plus en lui…
— Comment pourrais-je jamais vous récompenser ? se lamenta Rand sans détourner le regard de Tam. Sachez que je ferai tout ce que vous me demanderez, en tout cas.
Le jeune homme se souvint de sa promesse, lorsqu’il avait été question de paiement. Alors que son père était hors de danger, il était plus décidé que jamais à tenir parole. Mais regarder Moiraine Sedai en face restait difficile.
— Oui, tout ce que vous me demanderez. Tant que ça ne risque pas de nuire au village ou à mes amis.
Moiraine eut un geste nonchalant.
— Si tu crois que c’est indispensable… De toute façon, je voudrais te parler… Tu partiras sans doute en même temps que nous, et ça nous donnera l’occasion de converser…
— Partir ? (Rand se redressa.) La situation est si mauvaise ? J’ai eu l’impression que les villageois s’apprêtaient à reconstruire. Les gens de Deux-Rivières sont très attachés à leur territoire. Personne ne le quitte jamais.
— Rand…
— Et pour aller où ? Selon Padan Fain, le climat n’est pas plus clément ailleurs. C’était le colporteur, vous savez, et les Trollocs… (Rand déglutit péniblement, désolé que Thom Merrilin ait cru bon de lui décrire les habitudes alimentaires des monstres.) Pour moi, nous devons rester chez nous, là où nous avons vu le jour, et rebâtir notre petit monde. Les semailles sont faites et le temps s’améliorera bientôt assez pour qu’on puisse tondre les moutons. Qui a lancé cette histoire d’exode ? Un des Coplin, je parie ? De toute façon, c’est…
— Berger, s’impatienta Lan, tu jacasses alors que tu devrais écouter.
Rand regarda les deux étrangers. Il jacassait, c’était la stricte vérité, et il avait insisté afin d’empêcher Moiraine de s’exprimer. Couper la parole à une Aes Sedai, rien que ça ! Comment allait-il s’excuser, à présent ? Pendant qu’il y réfléchissait, il remarqua que la jeune femme souriait.
— Je sais ce que tu éprouves, dit-elle. (Rand eut le sentiment troublant qu’elle disait vrai.) Ne te ronge pas les sangs, surtout… Je m’y suis mal prise, parce que j’aurais dû me reposer avant de te parler. Rand, c’est toi qui dois partir. Pour le bien de ton village !
— Moi ? croassa Rand.
Il s’éclaircit la voix et répéta :
— Moi ? (C’était nettement mieux, ce coup-ci.) Pourquoi devrais-je m’en aller ? Je ne comprends rien à ce que vous dites. Je n’ai aucune envie de partir !
Moiraine jeta un coup d’œil à Lan, qui décroisa les bras et scruta le jeune homme comme s’il entendait le peser sur le plateau d’une balance invisible.
— Sais-tu que certaines maisons ont été épargnées ? demanda le Champion.
— La moitié du village a brûlé…
— Certaines maisons furent incendiées pour créer la panique. Les Trollocs s’en sont désintéressés, comme de leurs habitants, sauf s’ils faisaient mine de s’opposer à la véritable attaque. La plupart des fermiers venus pour les festivités n’ont pas aperçu l’ombre d’un monstre dans leur domaine. Avant de voir l’état du village, ils ignoraient qu’il y avait des troubles…
— Ils savent pourtant que Darl Coplin vit ici, marmonna Rand, mais ils n’ont pas dû faire le rapprochement.
— Deux fermes seulement ont été attaquées, continua Lan, ignorant la saillie, la tienne et une autre. À cause de Bel Tine, tous les résidants de ce domaine étaient déjà au village. Beaucoup de gens ont survécu parce que le Myrddraal ignorait tout des coutumes de Deux-Rivières. La Nuit de l’Hiver et la journée de fête lui compliquaient terriblement la tâche, mais il n’en savait rien.
Rand regarda Moiraine, toujours mollement assise sur sa chaise. Elle ne dit rien, se contentant de regarder le berger, un index posé sur ses lèvres.
— Notre ferme et quelle autre ? demanda Rand.
— Celle des Aybara, répondit Lan. Au village, les Trollocs ont d’abord attaqué l’atelier et la maison du forgeron, puis la demeure de maître Cauthon.
Rand eut soudain la bouche très sèche.
— C’est absurde, dit-il.
Il sursauta, car Moiraine venait de se redresser.
— Non, Rand, fit-elle, c’est logique, bien au contraire. Les Trollocs ne sont pas venus par hasard à Champ d’Emond. Et ils n’ont pas agi pour le simple plaisir de tuer et d’incendier, même s’ils ont adoré le faire. Ils avaient une mission à remplir. Éliminer ou capturer des jeunes hommes d’un âge bien précis qui vivent à Champ d’Emond ou aux alentours.
— Des garçons de mon âge ? demanda Rand d’une voix étranglée – mais cette fois, il s’en fichait. Au nom de la Lumière ! Mat, Perrin…
— Couverts de suie mais en pleine forme, annonça Moiraine.
— Ban Crawe et Lem Thane ?
— Ils n’ont jamais été menacés, dit Lan. En tout cas, pas plus que n’importe qui d’autre.
— Mais ils ont vu le Blafard, et ils sont de mon âge.
— La maison de maître Crawe est intacte, dit Moiraine. Le meunier et les siens ont dormi pendant une bonne moitié de l’attaque, avant que le bruit les réveille. Ban a dix mois de plus que toi, Rand, et Lem huit de moins. (Elle sourit devant la surprise du jeune homme.) Je me suis renseignée, tu le sais… Et n’ai-je pas parlé d’un « âge bien précis » ? Mat, Perrin et toi êtes nés à quelques semaines d’écart. Le Myrddraal vous cherchait, et personne d’autre ne l’intéressait.
Rand sauta nerveusement d’un pied sur l’autre. Quand Moiraine le regardait, on eût dit qu’elle pouvait lire ses pensées comme dans un livre ouvert.
— Pourquoi nous ? Des fermiers et des bergers ?
— La réponse à cette question ne se trouve pas à Deux-Rivières, dit Moiraine, mais elle est capitale. La venue de Trollocs dans une région qu’ils ont négligée pendant deux mille ans suffit à le prouver.
— Les raids de Trollocs sont monnaie courante, marmonna Rand, têtu. C’était simplement le premier chez nous. Ailleurs, les Champions affrontent sans cesse les monstres.
— Mon gars, intervint Lan, je m’attends à combattre des Trollocs près de la Flétrissure, mais pas ici, à quelque six cents lieues au sud… Cette nuit, c’était une sacrée attaque, du genre qu’on trouve logique d’essuyer au Shienar, ou dans une autre Terre Frontalière.
— Il y a chez l’un de vous, dit Moiraine, ou chez les trois, quelque chose qui fait peur au Ténébreux.
— C’est… C’est impossible. (Rand alla se camper devant la fenêtre et regarda les villageois qui travaillaient au milieu des ruines.) Je me fiche des faits, c’est tout simplement absurde !