Quelque chose attira son regard sur la place Verte. Plissant les yeux, il comprit au bout d’un moment que c’était le Poteau du Printemps – enfin, ce qu’il en restait, soit un tronc carbonisé. Un colporteur, un trouvère, des étrangers… Tout pour faire des fêtes de Bel Tine inoubliables…
Eh bien, c’était réussi !
— Non, je suis un berger. Le Ténébreux ne peut pas s’intéresser à moi.
— Tu sais combien il a dû être difficile de faire venir des Trollocs jusqu’ici ? demanda Lan. Sans attirer l’attention des Terres Frontalières, de Caemlyn et d’autres cités ? J’aimerais savoir comment nos ennemis s’y sont pris ! Tu crois qu’ils se sont donné tout ce mal pour brûler quelques bicoques ?
— Et ils reviendront…, ajouta Moiraine.
Rand s’apprêtait à contester les arguments de Lan, mais la remarque de l’Aes Sedai lui parut de très loin prioritaire.
— Ils reviendront ? Et vous ne pouvez pas les en empêcher ? Cette nuit, vous les avez repoussés alors qu’ils vous prenaient par surprise. Maintenant, vous savez qu’ils sont ici…
— Je peux faire venir des sœurs de Tar Valon, admit Moiraine. Et, avec un peu de chance, elles arriveront avant qu’il soit trop tard. Le Myrddraal sait que je suis là, désormais, et il ne lancera pas une attaque massive avant d’avoir lui aussi reçu des renforts. Si nous mobilisons assez d’Aes Sedai et de Champions, nous finirons peut-être par gagner, même si ça risque de nous prendre du temps… et de provoquer beaucoup de batailles.
Une image se forma dans l’esprit de Rand. Champ d’Emond dévasté, comme Colline de la Garde, Promenade de Deven et Bac-sur-Taren. Des ruines, des flammes et du sang…
— Non, ça ne doit pas être, capitula-t-il, déchiré intérieurement comme s’il venait de perdre toute emprise sur quelque chose de précieux. C’est pour ça que je dois partir, n’est-ce pas ? Si je ne suis plus là, les Trollocs ne reviendront pas. Du moins, si c’est vraiment moi qu’ils cherchent. Parce que ça reste à prouver.
Moiraine fronça les sourcils, comme si tant d’entêtement la dépassait. Mais Lan prit les choses en main :
— Tu veux parier la survie de ton village là-dessus, berger ? Et celle de tout le territoire ?
Rand décida de rendre les armes.
— Non, dit-il, avec une fois encore l’impression de lâcher prise. Perrin et Mat devront partir aussi, pas vrai ?
Quitter Deux-Rivières ? Abandonner son foyer et son père ? Au moins, Tam se remettrait. Et il lui assurerait bientôt que tout ce qu’il avait raconté sur la civière n’avait aucun sens.
— Nous pourrions opter pour Baerlon, ou même Caemlyn. Là-bas, il y a plus de gens, paraît-il, que sur tout le territoire de Deux-Rivières. Nous y serions en sécurité. (Rand eut un éclat de rire qui sonna atrocement faux.) J’ai toujours rêvé d’y aller. Si on m’avait dit que ça m’arriverait pour de bon…
Après un long silence, Lan prit la parole :
— Caemlyn n’est pas assez sûre, dit-il. Si les Myrddraals te veulent vraiment, des murs d’enceinte ne les arrêteront pas. Et ne va surtout pas t’imaginer que nos ennemis se décourageront à la longue.
Rand pensait avoir déjà touché le fond, mais il n’en était rien, apparemment.
— Il existe un endroit sûr, dit Moiraine. (Rand tendit l’oreille.) Tar Valon ! Tu y serais entouré d’Aes Sedai et de Champions. Même pendant les guerres des Trollocs, les forces du Ténébreux ont hésité à attaquer les Murs Scintillants. La seule tentative fut leur plus grande défaite du conflit. À Tar Valon, tu auras accès à toutes les connaissances que les Aes Sedai ont accumulées depuis l’Ère de la Folie. Certaines références remontent même à l’Âge des Légendes. À Tar Valon, tu auras une chance de découvrir pourquoi les Myrddraals te traquent. Oui, pour quelle raison le Père des Mensonges te poursuit-il ? Tu le sauras, je t’en donne ma parole.
Un très long voyage jusqu’à Tar Valon paraissait une aventure inimaginable. Et tout ça pour vivre au milieu des Aes Sedai ? Moiraine avait certes soigné Tam – enfin, apparemment –, mais il y avait toutes ces histoires sinistres… Se trouver dans une pièce avec une Aes Sedai était une expérience pénible. Alors, vivre dans une cité où elles abondaient ? De plus, Moiraine n’avait pas encore exigé son paiement. Car il y en avait toujours un, selon les légendes.
— Combien de temps mon père dormira-t-il ? demanda Rand. Je dois le prévenir. Pas question qu’il se réveille pour découvrir que je suis parti !
Rand crut entendre Lan soupirer de soulagement. Mais quand il se tourna vers lui, il le découvrit d’une impassibilité de marbre, comme d’habitude.
— Je doute qu’il se réveille avant notre départ, répondit Moiraine. J’ai l’intention de partir dès qu’il fera nuit noire. Un simple jour de retard peut être mortel. Tu devrais lui laisser une lettre, Rand…
— Un départ de nuit ? s’étonna le jeune homme.
— Le Demi-Humain s’apercevra bien assez tôt que nous ne sommes plus là, dit Lan. Inutile de lui faciliter la vie.
Rand s’avisa qu’il jouait distraitement avec la couverture de son père. Tar Valon n’était pas la porte à côté, c’était le moins qu’on pouvait dire.
— Dans ce cas, je devrais aller chercher Mat et Perrin.
— Je m’en chargerai, déclara Moiraine.
Se levant vivement, elle mit sa cape avec toute l’énergie de quelqu’un qui vient de recouvrer ses forces. Quand elle lui posa une main sur l’épaule, Rand s’efforça de ne pas grimacer. Elle ne serrait pas fort, mais sa main de fer le tenait prisonnier comme un serpent dont la tête est coincée dans la fourche d’un bâton.
— Il vaudrait mieux que tout ça reste entre nous, je crois…, dit Moiraine. Tu es d’accord ? S’ils savaient, les gens qui ont dessiné le Croc du Dragon sur la porte de l’auberge risqueraient de nous faire des ennuis…
— Je comprends, dit simplement Rand.
Quand l’Aes Sedai retira la main de son épaule, il recommença à respirer normalement.
— Je vais dire à maîtresse al’Vere de t’apporter quelque chose à manger, continua Moiraine, comme si elle n’avait pas remarqué la réaction du jeune homme. Ensuite, il faudra que tu dormes. La journée de demain sera longue et rude…
L’Aes Sedai et son Champion sortirent. Rand tourna de nouveau la tête vers son père, mais sans le voir vraiment. Jusqu’à cet instant précis, il n’avait jamais eu conscience que Champ d’Emond était une part de lui-même – au moins autant qu’il était un membre de la communauté. S’il s’en apercevait maintenant, c’était parce que ce lien venait de se briser. Voilà pourquoi il avait eu le sentiment de perdre son emprise sur quelque chose. Désormais, il ne faisait plus partie du village. Le Berger de la Nuit le traquait. Même si ça semblait absurde, puisqu’il n’était qu’un simple fermier, les Trollocs étaient bel et bien venus. Lan avait raison sur un point, au minimum : on ne pouvait pas jouer l’avenir de Champ d’Emond sur l’hypothèse que Moiraine se trompait.
Malheureusement, Rand ne pourrait prendre l’avis de personne. S’ils étaient au courant, les Coplin risquaient effectivement de faire du grabuge. Qu’il le veuille ou non, Rand devait se fier aveuglément à une Aes Sedai.
— Ne le réveille surtout pas ! lança maîtresse al’Vere en entrant soudain dans la chambre.
La suivant comme son ombre, Bran referma la porte derrière eux. Le plateau couvert d’un carré de tissu que portait l’épouse du bourgmestre diffusait une odeur délicieuse. Elle le posa sur le coffre, contre le mur du fond, et entraîna Rand loin du lit.
— Maîtresse Moiraine m’a très clairement expliqué ce qu’il fallait à ton père, et il n’a surtout pas besoin que tu t’écroules sur lui parce que tu ne tiens plus debout. Allons, ne laisse pas refroidir ton repas ! Maîtresse Moiraine va…