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— Je préférerais que tu ne l’appelles pas comme ça, intervint Bran, mal à l’aise. Moiraine Sedai me semble plus approprié. Sinon, elle risque de se mettre en colère…

Maîtresse al’Vere tapota la joue de son mari.

— Si tu te mêlais de ce qui te regarde ? Nous avons eu une longue conversation, elle et moi… Et veux-tu bien parler moins fort ? Si tu réveilles Tam, tu auras affaire à moi et à Moiraine Sedai ! C’est bien compris ? Et maintenant, les mâles, évitez de me traîner dans les jambes !

Sur un sourire plein de tendresse pour son mari, la solide aubergiste se tourna vers le lit et commença à s’occuper du blessé.

Bran coula à Rand un regard agacé.

— C’est une Aes Sedai, bon sang ! La moitié des villageoises se comportent comme si elle siégeait à leur Cercle. Les autres la reluquent de travers, à croire qu’elle est un Trolloc. Aucune des deux factions ne semble avoir conscience qu’il faut se méfier des Aes Sedai. Les hommes la regardent en douce, c’est vrai, mais ils évitent au moins de la provoquer.

« Se méfier des Aes Sedai »… Un excellent conseil, et il n’était pas trop tard pour que Rand le suive.

— Maître al’Vere, savez-vous combien de fermes ont été attaquées ?

— Seulement deux, la tienne incluse. Ça semble peu, comparé au raid sur le village. Je devrais m’en réjouir, mais… Bah ! avant ce soir, nous apprendrons sûrement qu’il y en a eu d’autres…

Rand ne jugea pas utile de demander quelle autre ferme avait essuyé un assaut des Trollocs.

— Et dans le village ?… Les monstres ont-ils laissé voir ce qu’ils cherchaient ?

— Ce qu’ils cherchaient ? Tu veux que je te dise, mon garçon ? Rien du tout ! À part nous tuer tous, peut-être… Voilà comment ça s’est passé : les chiens aboyaient, Moiraine Sedai et Lan couraient dans les rues, puis quelqu’un a crié que la maison et la forge de maître Luhhan étaient en feu. La demeure d’Abell Cauthon s’est embrasée juste après. En y repensant, c’est bizarre, puisqu’elle est presque au milieu du village… Mais qu’importe ! Tout de suite après, les Trollocs nous sont tombés dessus. Ils ne cherchaient rien, je t’en fiche mon billet ! (Bran éclata d’un rire rocailleux qu’il ravala très vite, sans doute à cause de la présence peu accommodante de sa femme.) Pour tout te dire, j’ai eu l’impression que les monstres étaient aussi troublés que nous. Pour sûr qu’ils ne s’attendaient pas à tomber sur une Aes Sedai et son Champion.

— Pour sûr, oui, concéda Rand avec une grimace.

Si Moiraine avait dit la vérité sur l’attaque, elle ne mentait probablement pas au sujet du reste. Rand fut tenté de demander au bourgmestre ce qu’il en pensait. Mais Bran, à l’évidence, n’en savait pas plus long sur les Aes Sedai que n’importe quel villageois. De plus, Rand n’avait guère envie de lui raconter ce qui se passait – ou, du moins, la version de Moiraine. Parce qu’il avait peur que Bran lui rie au nez ? Ou parce qu’il redoutait plutôt d’être cru ? Franchement, il n’aurait su le dire.

Rand laissa glisser un pouce le long de la poignée de son épée – ou plutôt de l’épée de Tam.

Son père connaissait le vaste monde, et les Aes Sedai, pour lui, ne devaient pas être un mystère. Mais s’il était vraiment sorti du territoire, ce qu’il disait sur la civière avait peut-être…

Rand écarta les mains comme s’il voulait chasser ces idées de son esprit.

— Il faut que tu dormes, mon garçon, dit Bran.

— Et comment ! renchérit maîtresse al’Vere. Tu ne tiens presque plus sur tes jambes.

Rand sursauta parce qu’il ne s’était pas aperçu que la femme de l’aubergiste avait fini de s’occuper du blessé. Vraiment, il avait besoin de sommeil – sinon, il n’aurait pas dormi debout comme ça.

— Tu peux prendre la chambre à côté, l’invita Bran. Elle est déjà chauffée.

Rand baissa les yeux sur son père, qui dormait toujours profondément – un spectacle qui le fit bâiller à s’en décrocher la mâchoire.

— Je préfère rester ici, si ça ne vous dérange pas. Comme ça, je serai là quand il se réveillera.

Maîtresse al’Vere était l’autorité de référence en matière de chambre de malade. Elle hésita un moment, puis acquiesça.

— D’accord, mais laisse-le se réveiller seul, c’est compris ?

Rand voulut affirmer qu’il obéirait, mais un nouveau bâillement l’en empêcha.

— Et avale un peu de mon bouillon de bœuf avant de t’endormir.

— D’accord, fit Rand.

Pour rester dans cette chambre, il aurait accepté n’importe quelle condition.

— Et je ne le réveillerai pas, ajouta-t-il.

— J’espère bien, fit maîtresse al’Vere d’un ton ferme mais somme toute bienveillant. Dans un moment, je t’apporterai un oreiller et des couvertures.

Quand les deux époux furent sortis, Rand tira l’unique chaise près du lit, se laissa tomber dessus et riva les yeux sur son père. Maîtresse al’Vere avait raison, il tombait de sommeil, mais il ne devait pas se laisser aller. Tam pouvait se réveiller n’importe quand – et sombrer de nouveau dans l’inconscience quelques instants après. Rand devrait saisir l’occasion de lui parler, si elle se présentait.

Il fit la moue puis se tortilla sur sa chaise afin que la poignée de l’épée cesse de lui taquiner les côtes. Même s’il répugnait à répéter les propos extravagants de Moiraine, Tam était son père, et ça changeait tout.

Oui, mon père, et je peux tout lui dire !

Rand s’installa plus ou moins confortablement contre le dossier de la chaise. Oui, Tam était son père, et personne ne pouvait lui dicter ce qu’il lui racontait… ou ne lui racontait pas. L’astuce était de ne pas s’endormir tant que le blessé ne serait pas revenu à lui.

Ne pas s’endormir, ce n’était pas plus difficile que ça…

9

Les récits de la Roue

Le cœur battant la chamade tandis qu’il courait à toutes jambes, Rand regarda autour de lui et frémit à la vue des collines désolées. En ce lieu, le printemps n’était pas en retard – il ne viendrait jamais, tout simplement, et ça durerait jusqu’à la fin des temps. Dans le sol aride et froid que martelaient ses bottes, rien ne poussait, pas même un peu de lichen. Quand il contourna des rochers deux fois plus hauts que lui, le jeune homme vit sur la pierre une épaisse couche de poussière, comme s’il ne pleuvait jamais sous cette latitude.

Évoquant une énorme boule de feu et de sang, le soleil tapait plus dur qu’en plein milieu de l’été et il était impossible de le regarder en face sans se brûler les yeux. Mais l’astre diurne, si éblouissant qu’il fût, se déplaçait dans un ciel de plomb où dérivaient des nuages bouillonnant d’écume. Curieusement, en tout cas si on se fiait au mouvement des nuées, aucun vent ne soufflait. Et, malgré l’ardeur du soleil, l’air était glacial comme en hiver.

Rand regardait régulièrement derrière lui, mais il n’apercevait pas ses poursuivants. Dans ce désert, il n’y avait rien, à part des collines nues et des montagnes sombres au-dessus desquelles des colonnes de fumée noire s’efforçaient de prendre leur envol pour aller s’unir aux nuages.

Le jeune homme ne voyait pas la meute qui le pistait. En revanche, il entendait des hurlements joyeux de chasseurs sentant approcher l’heure de la curée. Les Trollocs gagnaient du terrain et leur proie était à bout de forces.

Avec l’énergie du désespoir, Rand se hissa au sommet d’une étroite crête et se laissa tomber à genoux en gémissant de lassitude. Devant lui s’ouvrait un à-pic de plusieurs milliers de pieds. Un banc de brume occultait le sol du canyon qui serpentait au pied de la muraille rocheuse. D’en haut, on aurait pu croire que les eaux de quelque océan venaient se briser contre la roche. Mais Rand n’avait jamais entendu parler d’une marée qui fût si lente. Au cœur de ce brouillard, une lueur rouge s’épanouissait de temps en temps, disparaissant très vite, comme si elle n’était que le reflet d’un fantastique incendie naturel.