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Un orage se déchaînait dans les profondeurs du canyon, ses éclairs parvenant parfois à jaillir vers le ciel comme des flèches vengeresses.

La vallée n’était pas la cause du désespoir qui serrait la gorge de Rand, le vidait de tout son courage et le laissait trop résigné pour reprendre le dessus. Au centre de la brume tourbillonnante, un pic plus haut que tous ceux des montagnes de la Brume jaillissait vers le ciel. Une dague de roche aussi noire que la plus noire désespérance. Et cette flèche sombre était la source du sinistre renoncement de Rand. Même s’il ne l’avait jamais vue, il la reconnaissait. Les souvenirs qu’il en gardait contre toute logique se brouillaient comme la surface d’un bassin de vif-argent quand il tentait de les toucher, mais ils existaient bel et bien. Et il avait conscience de leur présence.

Des doigts invisibles le frôlaient, puis tiraient sur ses bras et ses jambes pour l’entraîner vers l’incroyable pic. Prêt à obéir, son corps se tendait, mais ses membres se tétanisaient comme s’il se pensait capable d’enfoncer ses doigts et ses orteils dans la roche. Des tentacules spectraux s’enroulaient autour de son cœur, l’attirant eux aussi vers la flèche de pierre. Des larmes ruisselant sur ses joues, Rand se laissa tomber à genoux sur le sol. Comme de l’eau coulant d’un seau troué, sa volonté le désertait. Encore un moment, et il irait là où on le poussait à aller. Oui, il obéirait, faisant tout ce qu’on lui disait de faire.

Mais une émotion inattendue s’éveilla en lui. La colère ! Car enfin, on le poussait, on le tirait, mais il n’était pas un mouton qu’on force à entrer dans un enclos ! La fureur se compactant en lui tel un nœud dans un tronc d’arbre, il s’y accrocha – exactement comme il se serait retenu à un morceau de bois flotté dans un naufrage.

Mets-toi à mon service…, murmurait une voix dans le profond silence de son esprit. Une voix familière. S’il tendait assez l’oreille, il la reconnaîtrait, c’était une certitude. Mets-toi à mon service ! Rand secoua la tête pour tenter d’en chasser cette intruse. Mets-toi à mon service !

Cette fois, Rand brandit le poing en direction du pic.

— Que la Lumière te consume, Shai’tan !

L’odeur de la mort se fit plus forte autour du jeune homme. Une silhouette vêtue d’une cape couleur du sang séché se dressa soudain devant lui, son visage semblable à…

Non, il ne voulait pas voir le visage qui se penchait vers lui. À la vérité, il refusait même de penser à cette tête. L’imaginer suffisait à le torturer, embrasant son pauvre esprit.

Une main se tendit vers Rand. Sans même songer qu’il risquait de basculer dans le vide, il se jeta en arrière. Il devait fuir à tout prix. Et très loin.

Il tomba, battant vainement des bras et incapable de crier parce qu’il avait le souffle coupé.

En un clin d’œil, le paysage désolé se volatilisa autour de lui et sa chute cessa. Sous ses bottes, l’herbe marron typique de l’hiver foisonnait à la manière d’un immense parterre de fleurs. Voyant les arbres et les buissons qui se dressaient de-ci de-là dans la vaste plaine – tous dénudés, mais ça ne comptait pas –, Rand faillit éclater de rire. Dans le lointain, une montagne solitaire, son sommet brisé et fendu, se dressait comme une tour de garde. De ce mont-là n’émanaient ni désespoir ni peur. En d’autres termes, ce n’était qu’un pic banal, même si sa présence, au milieu d’un désert, pouvait paraître pour le moins étrange.

Un fleuve se séparait en deux pour contourner la montagne. Un peu plus loin, sur une île nichée au creux des deux bras d’eau, s’étendait une ville telle qu’on n’en rencontre seulement dans les récits des trouvères. Une cité fortifiée dont les hautes murailles blanches aux reflets argentés brillaient majestueusement au soleil.

En approchant, Rand distingua de fantastiques tours, la plupart reliées par des passerelles qui composaient dans les airs un étrange quadrillage. Comme en réponse à leur splendeur, des ponts en forme d’arche connectaient les deux rives à la cité insulaire. Même de loin, Rand distingua de délicates sculptures sur ces travées qui semblaient bien trop fragiles pour contenir les eaux tumultueuses qui venaient s’écraser contre elles.

Ces ponts conduisaient à un sanctuaire où le danger n’existait plus. Une cité inaccessible au mal.

Soudain, Rand se sentit glacé jusqu’à la moelle des os. Sa peau sembla se couvrir de givre et l’air environnant devint écrasant d’humidité et atrocement malodorant. Sans se retourner, le jeune homme partit au pas de course, fuyant le poursuivant dont les doigts gelés s’accrochaient à sa cape et frôlaient son dos à travers le tissu. Il devait absolument s’éloigner de la silhouette qui dévorait la lumière et dont le visage…

Impossible de se remémorer les traits de cet ennemi ! Alors qu’il courait à toute vitesse, le sol défilant sous ses pieds à mesure qu’il gravissait des collines ou traversait des plaines, Rand sentait grandir en lui l’envie de hurler comme un chien devenu fou. Dans le lointain, la ville se dérobait sans cesse. Plus il avançait, et plus ses murs blancs scintillants semblaient reculer. Ils devinrent de plus en plus petits, se réduisant bientôt à une forme blanche indistincte, à l’horizon. La main froide du prédateur se referma sur le col de Rand. Si les doigts glacés touchaient sa peau, il deviendrait fou, ça ne faisait aucun doute. Fou ou… eh bien, pire que ça, même s’il n’aurait pas su en dire plus. Alors que cette certitude s’installait en lui, il trébucha et s’étala de tout son long.

— Non ! cria-t-il.

L’impact contre le sol pavé lui coupa le souffle. Désorienté, il se releva et regarda autour de lui, stupéfait. Il était devant un des merveilleux ponts qui enjambaient le fleuve. Sur ses deux flancs, des gens souriants vêtus de tenues multicolores – une vision qui faisait penser à un champ de fleurs sauvages – le dépassaient sans hâte. Certains s’adressèrent à lui, mais il ne comprit rien à ce qu’ils disaient – pourtant, leurs propos ne lui semblaient pas si exotiques que ça. L’air bienveillant, ces inconnus l’invitaient du geste à s’engager sur le pont et à le traverser pour gagner la cité aux murs d’enceinte blancs derrière lesquels des tours s’élançaient bravement vers le ciel. Au cœur de cette ville, Rand l’aurait juré, il ne risquerait plus rien.

Il se joignit à la foule, franchissant avec elle le pont puis les imposantes portes enchâssées dans la muraille immaculée. Au-delà, Rand découvrit une sorte de pays des merveilles où le moindre bâtiment, si insignifiant fût-il, aurait pu aisément passer pour un palais. À croire qu’on avait ordonné aux architectes d’utiliser les pierres, les briques et les tuiles pour créer une beauté capable de couper le souffle à n’importe quel mortel. Chaque monument, mais aussi la moindre bâtisse, contraignait Rand à écarquiller les yeux. De la musique emplissait les rues – une centaine de mélodies différentes –, s’harmonisant assez bien avec la clameur de la foule pour créer une sorte de symphonie fraîche et joyeuse. De douces senteurs de parfums et d’épices – ces dernières plus tranchantes – et l’odeur grisante des fleurs se mêlaient aux arômes de cuisine pour composer une atmosphère unique, comme si toutes les merveilles olfactives du monde s’étaient donné rendez-vous dans la cité.

La large avenue pavée par laquelle était entré Rand s’enfonçait en droite ligne vers le cœur de la ville. Au bout se dressait une tour blanche plus grande et plus large que toutes les autres. C’était là que se trouvaient la sécurité et le savoir que cherchait Rand.