Mais la ville était plus magnifique qu’il aurait pu l’imaginer, et, s’il différait de quelques minutes son entrée dans la tour blanche, il aurait le loisir d’apprécier ce feu d’artifice de beauté.
Rand s’engagea dans une rue latérale beaucoup plus étroite où des badauds flânaient devant les étalages de fruits exotiques de quelques marchands ambulants.
Devant lui, au bout de la rue, se dressait une tour blanche… La même tour, en fait. S’engouffrant dans une autre rue, Rand vit que la tour blanche l’attendait toujours au bout. Décidé à ne pas capituler devant l’absurdité de cette situation, il tourna dans une autre voie, puis dans une autre encore, et encore dans une autre. Chaque fois, la tour d’albâtre apparut devant ses yeux, incontournable obstacle à son errance.
Faisant demi-tour, il partit au pas de course… et s’arrêta net. Encore une fois, la tour blanche était juste devant lui. S’il regardait par-dessus son épaule, la verrait-il également dans son dos ? Hélas ! c’était tout à fait possible…
Si les visages des passants restaient amicaux, ils exprimaient une profonde déception – dont Rand était responsable, à l’évidence. Pourtant, les gens continuaient à l’inviter à avancer. À l’implorer, même. Ils le poussaient vers la tour, le regard brillant d’une exigence désespérée, comme si lui seul, Rand al’Thor, était à même de les sauver.
D’accord, on y va, pensa-t-il.
Après tout, la tour était sa destination originelle.
Dès qu’il fit son premier pas vers le bâtiment blanc, la déception s’effaça des visages, et des sourires la remplacèrent. Une foule l’escorta vers son but et de très petits enfants semèrent des pétales de rose sur son chemin. À qui était donc destiné ce tapis floral ? Regardant derrière lui, Rand ne vit que les visages joyeux des passants qui le suivaient.
C’est donc à moi qu’on fait cet honneur, se dit-il.
À sa grande surprise, cela ne lui parut pas du tout bizarre. Très vite, il cessa de s’émerveiller de cette absence d’étonnement. Au fond, tout était comme il le fallait.
Un de ses compagnons de route commença à chanter, aussitôt imité par un autre. Très vite, une multitude de voix entonnèrent un hymne glorieux. Une fois encore, Rand ne comprit pas les paroles, mais les harmonies qui se répondaient les unes les autres exaltaient sans équivoque possible la joie et la rédemption. Des musiciens se joignirent à la foule, ajoutant à l’hymne le son de leur flûte, de leur harpe ou de leur tambourin. Tous les morceaux que Rand avait entendus dans sa vie se mêlèrent sans produire pour autant une cacophonie. Des jeunes femmes vinrent danser à côté de lui, lui passant autour du cou des couronnes de fleurs aux senteurs exquises. Elles lui sourirent, de plus en plus euphoriques à chaque pas qu’il faisait. Un peu contre sa volonté, le jeune homme leur sourit en retour. Ses pieds brûlaient d’envie de se mêler à la danse comme s’il en avait connu les pas dès le jour de sa naissance. Renversant la tête en arrière, il éclata de rire. Plus légères que jamais, ses jambes dansaient avec…
Le nom lui échappait, mais ça n’avait aucune importance.
C’est ton destin…, murmura dans sa tête une voix qui devint aussitôt une ligne harmonique intégrée à l’hymne chanté par la foule.
Le poussant en avant comme une brindille portée par la crête d’une vague, cette foule déboula sur une grande place, au milieu de la ville. Pour la première fois, Rand put voir que la tour blanche surmontait un grand palais de marbre immaculé qui semblait avoir été sculpté dans la masse plutôt que bâti selon des techniques classiques. Les murs arrondis, les dômes aux courbes ensorcelantes et les flèches qui tutoyaient les cieux composaient un ensemble d’une beauté à couper le souffle. Un grand escalier de marbre menait aux portes de cette merveille d’architecture. La foule s’arrêta au pied des marches, mais son chant gagna encore en puissance, poussant Rand en avant comme une marée tumultueuse.
Ton destin…, murmura de nouveau la voix, presque impérieuse, cette fois.
S’il ne dansait plus, Rand continua à avancer, gravissant les marches sans la moindre hésitation. Comme s’il revenait chez lui. Vers le lieu auquel il appartenait de toute éternité.
En haut de l’escalier, d’imposantes portes sculptées – des volutes si délicates que Rand eut peine à imaginer un burin assez fin pour les avoir gravées – s’ouvrirent toutes seules, laissant entrer le visiteur avant de se refermer derrière lui avec un grondement de tonnerre.
— Nous t’attendions, dit le Myrddraal d’une voix sifflante.
Rand se redressa en sursaut sur sa chaise. La respiration saccadée, il tremblait de la tête aux pieds.
Dès qu’il vit que Tam dormait toujours paisiblement dans le lit, son souffle redevint plus régulier. Des bûches finissaient de se consumer dans la cheminée. Pendant que Rand dormait, quelqu’un était venu tisonner le feu, lui permettant ainsi de durer plus longtemps. En baissant les yeux, Rand vit qu’une couverture gisait à ses pieds là où il l’avait fait tomber en se réveillant en sursaut. La civière de fortune n’était plus dans la chambre et les capes de voyage pendaient à un portemanteau, près de la porte.
Essuyant la sueur glacée qui ruisselait sur ses joues, Rand s’aperçut que ses mains tremblaient toujours. Prononcer le nom du Ténébreux dans un rêve risquait-il d’avoir les mêmes conséquences que lorsqu’on blasphémait dans la réalité ?
Dehors, il faisait nuit et la lune, bien ronde et grassouillette, était déjà haut dans le ciel. Au-dessus des montagnes de la Brume, les étoiles brillaient ardemment. Rand avait dormi toute la journée. Encore engourdi, il massa un point douloureux, sur son flanc gauche. Apparemment, la garde de l’épée lui avait meurtri les flancs pendant son sommeil. Avec cet inconfort, la faim qui lui ravageait l’estomac et la nuit qu’il avait vécue, comment s’étonner qu’il ait des cauchemars ?
Poussé par les gargouillis de son ventre, il se leva, encore très raide, et approcha de la table où maîtresse al’Vere avait posé le plateau. Retirant le carré de tissu blanc, il constata que le bouillon de bœuf était toujours chaud tout comme les tranches de pain grillé. Après si longtemps, cela signalait une intervention – au moins – de maîtresse al’Vere, qui avait remplacé le plateau. Quand elle décidait qu’un homme avait besoin d’un repas chaud, cette femme ne lui faisait pas de quartier tant qu’il ne l’avait pas avalé.
Histoire de ne pas la décevoir, Rand bu un peu de bouillon. Puis il mit un peu de viande et de fromage entre deux tranches de pain et retourna près de son père tout en mangeant voracement.
L’épouse de Bran s’était également occupée de Tam. Recouvert jusqu’au menton d’une couverture, le blessé devait porter un vêtement de nuit, car ses habits, soigneusement pliés, formaient une petite pile sur la table de chevet.
Quand Rand lui toucha le front, Tam ouvrit les yeux.
— Tu es là, mon garçon ? Marin me l’a dit, mais je n’ai même pas eu la force de m’asseoir pour te regarder. Elle m’a expliqué que tu étais trop fatigué pour qu’elle te réveille simplement parce que j’avais envie de te voir. Et quand elle a une idée dans la tête, Bran lui-même ne réussit pas à la faire changer d’avis.
Tam chuchotait plus qu’il ne parlait, mais son regard n’était plus voilé.
L’Aes Sedai ne mentait pas, songea Rand. Avec du repos, il se rétablira parfaitement.
— Tu veux manger quelque chose ? Maîtresse al’Vere a laissé un plateau.