Выбрать главу

— Elle m’a déjà nourri, si on peut dire les choses comme ça. Elle m’a gavé de bouillon, et pas question d’avaler autre chose. Comment un homme peut-il ne pas faire de cauchemars avec des litres de jus dans le ventre ? (Tam sortit une main de sous la couverture et désigna la hanche de Rand.) Donc, ce n’était pas un rêve… Tu as l’épée, et… Quand Marin m’a dit que j’avais été malade, j’ai cru que… Mais tu vas bien, c’est tout ce qui compte. Et la ferme ?

— Les Trollocs ont tué les moutons. Et pris la vache, je crois… La maison aura besoin d’un bon nettoyage, mais nous avons été plutôt chanceux. Les monstres ont brûlé la moitié du village.

Rand raconta à son père ce qui s’était passé cette nuit-là. Très attentif, Tam posa les bonnes questions, l’obligeant à révéler qu’il était retourné dans la maison chercher des objets indispensables. Bien entendu, cela l’amena à évoquer le Trolloc qu’il avait abattu.

Pour expliquer qu’une Aes Sedai l’avait soigné, Rand dut révéler à son père que la Sage-Dame l’avait déclaré perdu. Tam ne cacha pas sa surprise. Une Aes Sedai à Champ d’Emond ?

Le jeune homme décida d’omettre certains détails. Par exemple, il mentionna très rapidement le long trajet nocturne avec la civière et ne crut pas bon de s’étendre sur ses angoisses au sujet du Myrddraal. Dans le même ordre d’idées, il passa sous silence le cauchemar qu’il venait d’avoir et fit subir le même sort au délire de Tam, après sa poussée de fièvre. Pour ce sujet-là, il était encore trop tôt. En revanche, pas moyen d’éviter l’étrange théorie de Moiraine sur le raid des Trollocs.

— Eh bien, c’est le genre de récit que ne renierait pas un trouvère, dit Tam quand son fils eut terminé. Que peuvent te vouloir les monstres, petit ? Et encore plus le Ténébreux ?

— Tu crois qu’elle m’a menti ? Maître al’Vere a souligné que tout ce qu’elle a raconté d’autre était vrai. Les deux fermes attaquées, puis les maisons de maître Luhhan et de maître Cauthon…

Tam ne répondit pas tout de suite.

— Répète-moi ce qu’elle a dit…, souffla-t-il enfin. Ses propos exacts, mot à mot.

Rand n’en crut pas ses oreilles. Qui pouvait mémoriser un discours ainsi ? Se grattant la tête, il se mordilla la lèvre inférieure, puis fit de son mieux pour obéir à Tam.

— Voilà, dit-il quand il eut fini, c’est tout ce qui me revient. Dans certains cas, je ne suis pas sûr d’être totalement fidèle à ses propos, mais ça n’est pas loin du tout, je pense…

— C’est très bien et, de toute façon, ça devra suffire. Mon garçon, les Aes Sedai sont sournoises. Elles ne mentent pas ouvertement, mais leur conception de la vérité s’écarte pas mal de la nôtre. Méfie-toi de cette femme.

— Je connais les récits, s’insurgea Rand, et je ne suis plus un gamin.

— C’est bien vrai, ça… (Tam eut un profond soupir, puis il haussa les épaules, accablé.) Je devrais venir avec toi, mon gars. Hors du territoire, le monde ne ressemble pas à Champ d’Emond.

Une occasion rêvée d’interroger Tam sur ses voyages et son passé. Mais Rand ne la saisit pas, parce que, là encore, il n’en crut pas ses oreilles.

— C’est tout ? Tu n’essaies pas de me convaincre de rester ? Je pensais que tu me servirais une bonne centaine de raisons de ne pas partir.

En réalité, Rand espérait que son père aurait une centaine de bonnes raisons de ne pas vouloir qu’il s’en aille.

— Cent, ça fait un peu beaucoup, mais quelques-unes me viennent quand même à l’esprit. L’ennui, c’est qu’elles ne sont pas pertinentes. Si les Trollocs te traquent, tu seras plus en sécurité à Tar Valon, c’est évident. Simplement, reste sur tes gardes. Les Aes Sedai ont toujours une idée derrière la tête, et c’est rarement celle qu’on imagine.

— Le trouvère m’a dit quelque chose dans ce genre, oui…

— En ce cas, ce gaillard sait de quoi il parle ! Ouvre bien les oreilles, utilise ton cerveau et tiens ta langue ! Dès qu’on sort de Deux-Rivières, c’est une très bonne politique. Alors, avec les Aes Sedai… Et c’est pareil avec les Champions. Si tu dis quelque chose à ce – Lan, c’est ça ? –, autant en parler tout de suite à Moiraine. Il est lié à son Aes Sedai, tu peux en mettre ta main au feu ! Du coup, il n’a aucun secret pour elle.

Rand ignorait presque tout du lien qui existait entre une Aes Sedai et son Champion. Pourtant, ce rapport très spécial jouait un rôle central dans tous les récits qu’il avait entendus sur cet étrange duo. C’était relatif au Pouvoir, à un don fait au Champion ou peut-être à une forme d’échange. En tout cas, les Champions étaient censés en tirer toutes sortes de bénéfices. Ils guérissaient plus vite que les hommes normaux, et résistaient très longtemps sans manger, boire ou dormir. D’après ce qu’on disait, ils sentaient les Trollocs à distance – s’ils n’étaient pas très loin, bien entendu. Idem avec d’autres créatures du Ténébreux… Un don qui expliquait pourquoi Moiraine et Lan avaient tenté d’avertir les villageois peu avant l’attaque.

Sur les bénéfices que tiraient les Aes Sedai de cette association, les récits restaient obstinément muets. Mais Rand ne croyait pas un instant que la relation fût à sens unique.

— Je serai prudent, promit-il. Même si je ne sais pas pour quelle raison. Tout ça est absurde. Pourquoi moi ? Pourquoi nous ?

— J’aimerais connaître la réponse, mon garçon. Par le sang et les cendres ! je donnerais cher pour le savoir ! Mais quand un œuf est cassé à quoi bon tenter de remettre le jaune dans la coquille ? Quand dois-tu partir ? Je serai sur pied dans quelques jours, et il faudra reconstituer notre troupeau de moutons. Oren Dautry nous cédera sans doute une partie du sien, et Jon Thane aussi. Avec des pâturages si minables, ça les soulagera…

— Moiraine… Hum, l’Aes Sedai dit que tu dois garder le lit. Elle a parlé de semaines… (Tam voulut intervenir, mais Rand l’en empêcha.) Et elle en a discuté avec maîtresse al’Vere.

— Vraiment ? Avec un peu de chance, je pourrai persuader Marin de me libérer plus vite… (Tam ne semblait pas très convaincu, nota son fils.) Mon garçon, tu évites de répondre, je le sens bien, et ça veut dire que le départ est pour bientôt. Demain ? Ou ce soir ?

— Ce soir…

Tam acquiesça mélancoliquement.

— Je vois… Si ça doit être fait, pourquoi lambiner ? Cela dit, pour les semaines de lit… Eh bien, nous verrons… (Il tira sur sa couverture, faisant montre de plus d’énervement que de force.) Qui sait ? je te suivrai peut-être dans quelques jours. Dans ce cas, je te rattraperai en chemin. On verra bien si Marin peut m’empêcher de me lever quand j’en ai envie !

Quelqu’un tapa à la porte, puis elle s’ouvrit et une tête se découpa dans l’encadrement.

— Fais rapidement tes adieux, berger, conseilla Lan. Et rejoins-nous vite. Nous allons peut-être avoir des ennuis.

— Quels ennuis ?

Le Champion ne jugea pas utile de répondre.

— Dépêche-toi, c’est tout !

Rand s’empara de sa cape de voyage. Puis il fit mine de déboucler son ceinturon d’armes, mais Tam s’écria :

— Garde l’épée ! Tu en auras plus besoin que moi, même si j’implore la Lumière qu’aucun de nous deux n’ait à s’en servir. Sois prudent, mon gars. Tu m’as entendu ?

Faisant abstraction des grognements agacés de Lan, dans le couloir, Rand serra son père dans ses bras.

— Je reviendrai, c’est juré !

— Bien sûr que tu reviendras ! s’exclama Tam. (Il rendit son étreinte à Rand – très faiblement, cependant – puis lui tapota le dos.) Je n’en doute pas un instant ! Et à ton retour, j’aurai deux fois plus de moutons, histoire de t’occuper. Maintenant, file avant que ce type finisse par se casser les cordes vocales.