Rand tenta de gagner du temps afin de formuler les questions qui lui brûlaient les lèvres et qu’il ne voulait pourtant pas poser. Mais Lan revint dans la chambre, le prit par le bras et le tira dans le couloir. Vêtu d’un plastron vert sombre composé de plates de métal émaillé, le Champion laissa éclater toute son irritation :
— On doit se dépêcher ! Tu connais le sens du mot « ennuis » ?
En cape de voyage, une épaisse veste dessous, Mat attendait aussi dans le couloir. Muni de son arc, un carquois accroché à la taille, il se balançait d’un pied sur l’autre en regardant l’escalier avec ce qui semblait être un mélange égal d’impatience et de peur.
— Ce n’est pas du tout comme dans les légendes…, croassa-t-il.
— Quel genre d’ennuis ? demanda Rand.
Sans prendre le temps de lui répondre, le Champion lui passa devant puis entreprit de dévaler les marches. Faisant signe à Rand de le suivre, Mat lui emboîta le pas.
Fataliste, le jeune homme obéit. Au pied de l’escalier, une chiche lumière dissipait à peine les ombres de la salle commune. La moitié des bougies avaient entièrement fondu et les autres agonisaient. À part le Champion et les deux garçons, il n’y avait pas âme qui vive.
Mat approcha d’une fenêtre et tenta de jeter un coup d’œil dehors sans se faire voir. Lan alla ouvrir la porte et sonda les environs de l’auberge.
Intrigué, Rand rejoignit le Champion, qui lui souffla d’être discret mais entrouvrit quand même un peu plus le battant de bois.
Au début, Rand ne comprit pas très bien ce qui se passait. Quelques-uns portant des torches, une trentaine de villageois se massaient autour du chariot carbonisé de maître Fain. Moiraine leur faisait face, appuyée avec une fausse nonchalance à son bâton de marche. Flanqué de son frère Darl et de Bili Congar, Hari Coplin se tenait au premier rang de la foule. L’air mal à l’aise, Cenn Buie était là aussi. Voyant Hari brandir le poing devant Moiraine, Rand crut un instant qu’il avait la berlue.
— Partez de Champ d’Emond ! rugit haineusement le fermier.
Quelques voix lui firent timidement écho, mais personne n’esquissa l’ombre d’un pas en avant. Affronter une Aes Sedai bien à l’abri au sein d’un groupe était une chose. Se camper face à elle n’avait aucun rapport, surtout quand on venait de lui donner toutes les raisons de prendre la mouche.
— C’est vous qui nous avez amené les monstres ! cria Darl.
Il leva sa torche au-dessus de sa tête, stimulant l’ardeur de ses compagnons.
— Oui, c’est bien vous ! brailla un type.
— C’est votre faute ! renchérit Bili Congar.
Hari flanqua un coup de coude à Cenn Buie, qui le foudroya du regard mais marmonna quand même :
— Oui, ces… Trollocs… se sont montrés après votre arrivée.
Parlant à peine assez fort pour qu’on l’entende, le vieux couvreur regardait sans cesse à droite et à gauche, comme s’il souhaitait être ailleurs.
— Vous êtes une Aes Sedai, et, à Deux-Rivières, nous ne voulons pas des femmes telles que vous. Les Aes Sedai sont une source de problèmes. Si vous restez, les nôtres s’aggraveront.
Les villageois ne réagirent pas à cette harangue. Furieux, Hari prit à Darl sa torche et la brandit en direction de Moiraine.
— Partez ! rugit-il. Sinon, nous vous y obligerons par la force des flammes !
À peine troublé par le bruit des bottes des hommes qui reculaient prudemment, un silence de mort tomba sur la scène. Les gens de Deux-Rivières ne rechignaient pas à se défendre quand on les attaquait, certes, mais ils étaient d’un naturel pacifique et peu enclins à menacer les autres, si on exceptait un poing rageusement levé, de temps en temps. Cenn Buie, Bili Congar et les Coplin se retrouvèrent donc isolés. Très vite, Bili donna l’impression que ses jambes le démangeaient aussi.
Hari parut déstabilisé de se retrouver sans réel soutien, mais il se ressaisit très vite.
— Partez ! cria-t-il.
Darl unit sa voix à celle de son frère. Bili l’imita, mais beaucoup plus faiblement. Indigné, Hari se tourna vers la foule. Gênés, les villageois baissèrent la tête pour éviter de croiser son regard.
Soudain, Bran al’Vere et Haral Luhhan jaillirent hors des ombres, se plaçant à distance égale des villageois et de l’Aes Sedai. D’une main, l’aubergiste tenait l’imposante masse qu’il utilisait pour enfoncer un robinet dans ses divers tonneaux.
— Ai-je bien entendu quelqu’un menacer de brûler mon établissement ? demanda-t-il.
Les deux Coplin reculèrent, Cenn Buie s’écarta discrètement et Bili Congar alla se réfugier au milieu de la foule.
— Nous n’avons jamais dit ça, Bran – enfin, messire bourgmestre, croassa Darl.
— D’accord, d’accord… Mais ne vous ai-je pas entendus menacer des clients à moi ?
— C’est une Aes Sedai, grogna Hari, et…
Il n’alla pas plus loin, car Haral Luhhan fondait sur lui.
Le forgeron se contenta de s’étirer, levant ses bras musclés au-dessus de sa tête. Quand il serra les poings – juste comme ça, pour s’assouplir les doigts –, Hari blêmit, à croire que les imposantes masses d’os et de chair menaçaient de venir très bientôt s’écraser sur son nez.
— Désolé, Hari, dit Luhhan en croisant les bras. Je ne voulais surtout pas t’interrompre. Tu disais ?
Se recroquevillant sur lui-même comme s’il voulait s’enfoncer dans le sol, Hari resta muet comme une carpe.
— Vous me surprenez, dit Bran, et pas en bien. Paet al’Caar, ton fils a eu une jambe cassée, hier. Pourtant, ce matin, je l’ai vu marcher normalement – grâce à cette femme. Eward Candwin, tu gisais dans la poussière, sur le ventre, avec dans le dos le genre d’incision qu’on fait aux poissons pour les vider. Aujourd’hui, tu te portes comme si ce malheur remontait à plus d’un mois et je parie que tu ne garderas même pas une méchante cicatrice.
» Quant à toi, Cenn…
Le couvreur avait amorcé une retraite stratégique au cœur de la foule, mais il s’immobilisa sous le regard du bourgmestre.
— Voir n’importe quel membre du Conseil avec ces trublions me choquerait, mais toi… Sans cette femme, ton bras droit ne serait plus qu’une masse carbonisée et sanguinolente. N’aurais-tu ni gratitude ni vergogne ?
Cenn leva sa main droite, en détourna le regard et grogna :
— Je ne peux pas nier qu’elle m’a aidé, admit-il, l’air sincèrement honteux. Et je ne suis pas le seul dans ce cas à Champ d’Emond… Mais Bran, c’est une Aes Sedai ! Les Trollocs sont venus pour elle, ça crève les yeux. Sur le territoire de Deux-Rivières, nous ne voulons pas d’Aes Sedai. Qu’elles gardent donc leurs ennuis loin de nous !
Bien protégés par la foule, quelques hommes donnèrent de la voix :
— Loin de nous les ennuis des Aes Sedai !
— Qu’on l’expulse !
— Oui, qu’on la chasse !
— Les monstres sont venus à cause d’elle !
Bran voulut répondre, mais Moiraine brandit son bâton de marche au-dessus de sa tête et le fit tourner en le tenant à deux mains.
Rand ne put s’empêcher de crier, à l’instar des villageois, car une flamme blanche, sifflant comme un serpent, apparut à chaque extrémité de l’étrange canne. Des fers de lance ignés parfaitement droits malgré la rotation du bâton.
Bran et Haral eux-mêmes reculèrent.
Moiraine baissa les bras, le bâton se retrouvant parallèle au sol, juste devant elle. Les flammes blanches, plus puissantes que les torches, ne s’éteignirent pas. Éblouis par une telle lumière, presque tous les hommes se protégèrent les yeux avec les mains.
— Est-ce donc là ce qui reste du sang d’Aemon ? demanda l’Aes Sedai – sans élever la voix, mais en occultant pourtant tous les autres sons. Une bande de petits hommes implorant de pouvoir se cacher comme des lapins ? Vous avez oublié votre identité et votre nature, mais j’espérais en trouver une trace dans vos veines ou dans la moelle de vos os. Quelques lambeaux capables de vous endurcir pour affronter la longue nuit à venir.