Dans la foule en colère, personne ne parla. D’habitude si volubiles, les deux Coplin semblaient soudain avoir fait vœu de silence.
— Comment ça, oublié notre identité et notre nature ? osa demander Bran. Nous sommes depuis toujours des fermiers, des bergers et des artisans… Des gens de Deux-Rivières, quoi !
— Au sud, dit Moiraine, coule ce que vous appelez aujourd’hui la rivière Blanche. Mais très loin d’ici, à l’est, on lui donne toujours son véritable nom : Manetherendrelle. Dans l’ancienne langue, cela signifie « les Eaux de la Ville-Montagne ». Une onde scintillante qui coulait jadis au milieu d’une terre où fleurissaient la beauté et le courage. Il y a deux mille ans, la Manetherendrelle se déversait des murs d’une ville-montagne si belle que les tailleurs de pierre ogiers venaient la contempler, pétrifiés d’émerveillement. Des fermes et des villages abondaient dans cette région et dans ce que vous nommez la forêt des Ombres, voire très loin au-delà. Mais tous ces gens, à l’époque, se considéraient comme le peuple de la Ville-Montagne, ou encore, de Manetheren.
» Leur roi s’appelait Aemon al Caar al Thorin. En d’autres termes, Aemon fils de Caar fils de Thorin. Et sa reine se nommait Eldrene ay Ellan ay Carlan…
» Aemon était si courageux que le plus grand compliment qu’un homme puisse entendre, y compris dans la bouche de ses ennemis, lui attribuait un « cœur d’Aemon ». Eldrene, elle, était si belle que les fleurs, racontait-on, s’ouvraient sur son passage pour la faire sourire. La beauté, la bravoure et un amour que même la mort n’aurait pu flétrir… S’il vous reste un cœur, pleurez la fin de ces souverains et la disparition de leur souvenir. Oui, pleurez sur l’irrémédiable perte de leur sang !
Moiraine se tut et personne n’osa parler. Sous le charme de sa voix, comme tous les autres, Rand but chaque mot dès qu’elle rompit le silence.
— Pendant près de deux siècles, les guerres des Trollocs ont fait rage d’un bout à l’autre du monde. Et, partout où on se battait, l’étendard de Manetheren, une Aigle Rouge, claquait au vent en première ligne. Les hommes de Manetheren étaient en quelque sorte une épine dans le pied du Ténébreux.
» Gloire à Manetheren, qui ne mit jamais un genou en terre devant les Ombres. Oui, gloire à Manetheren, l’épée qui ne peut pas être brisée.
» Ces braves étaient très loin de chez eux, à Champ de Bekkar, surnommé Champ Sanglant, lorsqu’ils apprirent qu’une armée de Trollocs faisait mouvement contre leur terre natale. Trop éloignés de leur fief, ils durent se résigner à attendre la nouvelle qui leur confirmerait la mort de leur nation. Car les forces du Ténébreux rêvaient de les exterminer. Pour tuer un chêne, ne commence-t-on pas par détruire ses racines ?
» Trop loin pour arriver à temps, ces hommes auraient pu pleurer sur le sort de leur terre d’origine. Mais c’étaient les gens de la Ville-Montagne, bon sang !
» Sans hésiter ni penser au long voyage qui les attendait, ils quittèrent le théâtre de leurs exploits et avancèrent, couverts de sueur et de sang. Quasiment sans s’arrêter, ils avalèrent la distance, car ils avaient vu de leurs yeux les horreurs que les Trollocs laissaient derrière eux. Aucun d’entre eux n’aurait pu dormir alors qu’une horde de monstres menaçait Manetheren. Comme si leurs pieds avaient des ailes, ils avançaient plus vite que leurs ennemis auraient pu le redouter et leurs alliés l’espérer. En un autre jour, leur longue marche aurait suffi à inspirer une kyrielle de trouvères. Du coup, lorsque les forces du Ténébreux arrivèrent, les défenseurs de Manetheren se campèrent devant elles, tournant le dos à la forteresse.
Quelques villageois applaudirent, mais Moiraine continua comme si elle n’avait rien entendu.
— La horde qui se dressait face aux défenseurs de la cité aurait suffi à glacer d’effroi le cœur le plus téméraire. Des corbeaux obscurcissaient le ciel et les Trollocs noircissaient les plaines. Partout, on voyait des monstres et des Suppôts des Ténèbres, leurs alliés humains… Des milliers et des milliers de tueurs commandés par des Seigneurs de la Terreur. La nuit, leurs feux de camp brillaient davantage que les étoiles. À l’aube, on s’apercevait que la bannière de Ba’alzamon battait au vent en tête de leur interminable colonne. Ba’alzamon, le Cœur des Ténèbres. Un antique nom pour désigner le Père des Mensonges. Le Ténébreux n’avait pas pu être libéré de sa prison, le mont Shayol Ghul, et c’était heureux, car, dans le cas contraire, toutes les troupes de l’humanité, luttant pour une fois ensemble, n’auraient pas réussi à le repousser. Cela dit, ce champ de bataille débordait de pouvoir maléfique. L’apparence des Seigneurs de la Terreur et l’effet du sortilège qui permettait à l’étendard d’absorber la lumière et de la détruire glacèrent les sangs et l’âme des êtres humains qui se dressaient face à ces envahisseurs.
» Pourtant, ces braves firent ce qu’ils avaient à faire. Leur terre natale s’étendait de l’autre côté de la rivière, et ils devaient empêcher l’armée ennemie et le pouvoir qui se tapissait en son sein d’atteindre la Ville-Montagne. Aemon avait envoyé des messagers demander de l’aide. S’ils tenaient pendant au moins trois jours sur la berge de la Tarendrelle, les défenseurs recevraient des renforts, c’était juré. Tenir trois jours, alors que tout laissait penser qu’ils seraient submergés en moins d’une heure ? Grâce à de sanglantes contre-attaques et à une défense obstinée, même si elle était sans espoir, ces hommes résistèrent d’abord durant une heure, puis en ajoutèrent une autre et encore une autre. Au bout du compte, ils tinrent bien trois jours – sur un terrain devenu un charnier –, interdisant à quiconque de traverser la Tarendrelle. La troisième nuit, alors que les renforts n’arrivaient toujours pas, aucun messager ne se montrant, ces héros continuèrent le combat.
» On en fut bientôt à six jours. Puis à neuf. Le dixième, Aemon reconnut dans sa bouche le goût amer de la trahison. Personne ne viendrait, et les survivants n’étaient plus en état d’empêcher les envahisseurs de traverser la rivière.
— Qu’ont-ils fait ? demanda Hari.
Un vent mordant faisait vaciller les flammes des torches. Malgré le froid, pas un seul auditeur de Moiraine n’esquissa un geste pour resserrer autour de son torse les pans de sa cape.
— Aemon a franchi la Tarendrelle, répondit Moiraine, et il a ordonné qu’on détruise les ponts derrière lui. Puis il a fait dire à tous ses sujets de s’enfuir, car il savait que les pouvoirs maléfiques qui soutenaient les monstres trouveraient un moyen de les faire traverser. Il ne se trompait pas, car les premiers Trollocs ne tardèrent pas à arriver. Afin de permettre aux civils de s’échapper, les soldats de Manetheren reprirent le combat. Au cœur de la Ville-Montagne, Eldrene organisa la fuite de ses gens dans les profondeurs des forêts et les forteresses naturelles des montagnes.
» Mais la débandade fut loin d’être générale. D’abord en un timide filet d’eau, puis comme un ruisseau, et enfin en un incroyable raz-de-marée, des hommes vinrent se joindre aux défenseurs de leur patrie. Des bergers armés d’arcs, des fermiers brandissant leur fourche et des bûcherons lestés de leur hache. Des femmes accoururent aussi, portant sur l’épaule tout ce qui pouvait leur servir d’arme tandis qu’elles marchaient à côté de leurs maris. Tous savaient qu’ils n’en sortiraient pas vivants. Mais c’était leur pays. Jadis celui de leurs pères, il serait un jour à leurs enfants, à condition de consentir le sacrifice nécessaire.
» Cette armée ne céda pas un pouce de terrain avant que le sol fût rouge de sang. Mais elle finit par devoir battre en retraite jusqu’ici – oui, ce lieu que vous nommez à présent Champ d’Emond ! Et c’est ici que les Trollocs encerclèrent les ultimes survivants.