Très vite mais cependant avec soin, Lan s’assura que toutes les sangles étaient bien fixées. Puis il vérifia les attaches des sacoches de selle, des outres à eau et des couvertures soigneusement enroulées.
Rand échangea avec ses amis quelques sourires hésitants. Malgré ses efforts, il doutait d’avoir l’air ravi de partir.
Remarquant enfin l’épée que Rand portait sur la hanche gauche, Mat la désigna et lança :
— Tu es devenu un Champion ? (Jetant un coup d’œil à la dérobée à Lan, il ravala un éclat de rire.) Ou, au moins, un garde du corps de marchand ? (Occupé avec les chevaux, le Champion semblait ne s’être aperçu de rien.) Sacré Rand ! (Mat eut un sourire pas tout à fait naturel, puis il leva son arc.) Une arme d’honnête homme ne lui suffit plus !
Rand eut envie de dégainer l’épée, mais la présence de Lan le dissuada de faire de l’esbroufe. Le Champion ne le regardait pas, certes, mais il suivait à coup sûr tout ce qui se passait autour de lui.
— Une épée peut se révéler utile, Mat, dit Rand.
Comme si en arborer une était la chose la plus naturelle du monde…
Perrin se contorsionna pour tenter de cacher quelque chose sous sa cape. Rand aperçut le large ceinturon que portait l’apprenti forgeron – et la poignée de la hache qui y était accrochée.
— Que trimballes-tu là ? demanda Rand.
— Encore un garde du corps de marchand…, marmonna Mat.
Le jeune apprenti forgeron à la tignasse bouclée fronça les sourcils, indiquant à Mat qu’il en avait plus qu’assez de ses blagues. Puis il soupira et écarta les pans de sa cape pour exhiber la hache. Ce n’était pas du tout un outil de bûcheron. Le tranchant en croissant et la pique qui prolongeait le manche semblaient aussi incongrus, à Deux-Rivières, que la lame de Rand. Cela dit, la main de Perrin reposait nonchalamment sur le manche, comme si l’arme lui était familière.
— Maître Luhhan l’a fabriquée il y a deux ans, expliqua-t-il. La commande d’un garde au service d’un négociant en laine. Mais le type a refusé de payer le prix convenu, et mon patron n’est pas du genre à marchander. (Il fronça les sourcils à l’intention de Rand, le prévenant, comme Mat, qu’il n’était pas d’humeur à subir des moqueries.) Il me l’a donnée quand il m’a surpris en train de m’exercer à la manier. Puisqu’il ne pouvait rien en faire, a-t-il dit, autant qu’elle profite à quelqu’un…
— T’exercer…, répéta Mat, gouailleur. (Voyant Perrin monter sur ses ergots, il leva une main conciliante.) Au moins, l’un de nous sait se servir d’une arme véritable…
— Vos arcs en sont aussi, dit Lan sans crier gare. (Posant un bras sur la selle de son grand étalon noir, il dévisagea les trois jeunes gens, l’air grave.) Comme les frondes que possèdent tous les garçons du village. Vous les utilisez uniquement pour chasser les lapins ou éloigner un loup de vos moutons, je sais, mais ça ne change rien. N’importe quel objet peut devenir une arme si l’homme ou la femme qui le manient ont la volonté et le cran requis pour qu’il en soit ainsi. Même en oubliant les Trollocs, vous avez intérêt à vous fourrer cette idée dans le crâne avant de quitter ce territoire. Surtout si vous comptez arriver vivants à Tar Valon.
Le visage de marbre du Champion et sa voix qui sonnait comme un glas firent disparaître les sourires espiègles des trois jeunes gens et leur coupèrent la chique. Avec une moue désabusée, Perrin recouvrit de nouveau la hache avec un pan de sa cape. Baissant les yeux sur la pointe de ses bottes, Mat dérangea du bout d’un pied les brins de paille qui couvraient le sol. Dans un silence pesant, Lan recommença à inspecter les chevaux.
— Ce n’est pas du tout comme dans les légendes, gémit Mat au bout d’un moment.
— Pourquoi donc ? demanda Perrin d’un ton amer. Des Trollocs, un Champion, une Aes Sedai… Que te faut-il de plus ?
— Oui, une Aes Sedai, justement…, répéta Mat en frissonnant comme s’il était soudain transi de froid.
— Rand, fit Perrin, tu crois à son histoire ? Moi, je ne vois pas ce que les Trollocs pourraient bien nous vouloir…
Les trois jeunes gens regardèrent le Champion. Il semblait concentré sur sa tâche – vérifier les harnais de selle de la jument blanche – mais, avec lui, il valait mieux se méfier. Prudents, les trois amis s’éloignèrent, formèrent un cercle serré et parlèrent à voix basse.
— C’est dur à croire, je sais, fit Rand, mais Moiraine a dit la vérité sur tous les autres détails de l’attaque. J’en suis sûr, parce que j’ai demandé confirmation au bourgmestre. Au fond, la théorie de l’Aes Sedai est aussi crédible que tout un tas d’autres.
Rand s’avisa soudain que ses deux compagnons le regardaient avec des yeux ronds comme des soucoupes.
— Tu en as parlé à maître al’Vere ? lâcha Mat, incrédule. Elle nous a demandé de garder le secret…
— Je n’ai pas révélé pourquoi je posais ces questions, se défendit Rand. Dois-je comprendre que vous n’avez prévenu personne de votre départ ?
— Selon les instructions de Moiraine Sedai, oui, répondit Perrin…
— Mais nous avons chacun laissé un mot à nos parents. Quand ils le trouveront, demain matin, nous serons déjà loin. Rand, pour ma mère, Tar Valon est le premier pas sur le chemin du mont Shayol Ghul. (Mat eut un petit rire pour montrer qu’il ne partageait pas cette opinion – un jeu de scène pas très convaincant, à vrai dire.) Si je lui avais dit que je partais, elle m’aurait enfermé dans la cave.
— Maître Luhhan est têtu comme une mule, renchérit Perrin, et sa femme est encore pire… Si vous l’aviez vue fouiller les ruines de sa maison en répétant qu’elle brûlait d’envie que les Trollocs reviennent, histoire de leur flanquer une bonne correction…
— Que la Lumière me brûle, Rand ! s’écria Mat. Je sais que c’est une Aes Sedai, avec tout ce que ça implique, mais les Trollocs étaient bel et bien là, non ? Elle nous a demandé le silence, et elle sait ce qu’elle fait, tu ne crois pas ?
— Je ne suis sûr de rien…, souffla Rand.
Il se massa les tempes, tentant d’apaiser sa migraine. Depuis son réveil, il ne parvenait pas à chasser de son esprit le rêve de la tour blanche.
— Mon père croit dame Moiraine. En tout cas, il pense aussi que nous devons partir…
— Tu as parlé de ce voyage à ton père ? demanda une voix féminine.
Moiraine venait d’entrer. Vêtue d’anthracite de la tête aux pieds, elle portait une jupe d’équitation fendue et arborait pour seul bijou sa bague en forme de serpent.
Rand jeta un coup d’œil au bâton de marche de l’Aes Sedai. Malgré les flammes qui en avaient jailli, il ne restait aucune trace de suie ni de brûlure.
— Je ne pouvais pas partir sans lui dire pourquoi…
Moiraine dévisagea un moment Rand, puis elle se tourna vers ses deux amis.
— Avez-vous aussi estimé qu’un petit mot ne suffisait pas ?
Dans une pénible cacophonie, car ils parlèrent tous les deux en même temps, Mat et Perrin assurèrent l’Aes Sedai qu’ils s’en étaient scrupuleusement tenus à ses consignes.
Leur intimant le silence d’un geste, Moiraine riva de nouveau les yeux sur Rand.
— Ce qui est fait est déjà tissé dans la Trame, dit-elle, fataliste. Lan, où en sommes-nous ?
— Les chevaux sont prêts et nous avons assez de provisions pour atteindre Baerlon sans les avoir épuisées. Nous pouvons partir à tout moment – par exemple, maintenant !
— Pas sans moi ! lança Egwene en se glissant dans l’écurie, un ballot de tissu serré sous un bras, comme si elle avait déjà fait ses bagages.
Rand manqua en tomber à la renverse.
Quand il reconnut l’intruse, Lan rengaina son épée, qu’il avait à demi tirée du fourreau.