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Alors que Perrin et Mat juraient leurs grands dieux qu’ils n’avaient pas prévenu la jeune fille, Moiraine la dévisagea en se tapotant pensivement les lèvres du bout d’un index.

La capuche de la cape de voyage marron foncé d’Egwene était relevée, mais pas assez pour noyer dans les ombres le regard plein de défi de l’aspirante Sage-Dame.

— Dans ce ballot, dit-elle, j’ai tout ce qu’il faut, y compris des vivres. Je refuse d’être laissée en arrière. Qui sait si j’aurais une autre occasion de sortir du territoire de Deux-Rivières ?

— Il ne s’agit pas d’un pique-nique dans le bois de l’Eau, marmonna Mat.

Mais il recula d’instinct lorsque Egwene le foudroya du regard sous ses sourcils froncés.

— Merci, Mat, je ne m’en serais pas doutée ! Tous les trois, vous pensez être les seuls à rêver d’aventure ? J’en ai envie depuis aussi longtemps que vous et je saisirai au vol cette chance.

— Comment as-tu su que nous partions ? demanda Rand. De toute façon, tu ne peux pas venir. Ce n’est pas un voyage d’agrément, loin de là !

Egwene le regardant comme s’il venait d’enfoncer une porte ouverte, le jeune homme s’empourpra jusqu’à la racine des cheveux.

— Pour répondre à ta question, j’ai vu Mat aller et venir en tentant en vain de passer inaperçu. Puis j’ai surpris Perrin en train d’essayer de cacher sous sa cape l’énorme hache qu’il porte à la ceinture. Ensuite, j’ai appris que Lan avait acheté un cheval. « Pour quoi faire ? » me suis-je aussitôt demandé. Et, s’il avait fait l’acquisition d’une monture, il pouvait ne pas s’arrêter là et en acheter d’autres. En repensant aux pathétiques tentatives de discrétion de Mat et Perrin, j’ai vite fait le rapprochement… Après ton discours sur les gens qui quittent Deux-Rivières, je suis un peu surprise de te voir ici, Rand. En même temps, ça ne m’étonne pas vraiment… De toute façon, quand ces deux lascars sont sur un coup, tu n’es jamais bien loin.

— Je suis obligé de partir, Egwene… Et eux aussi. Sinon, les Trollocs reviendront.

— Les Trollocs ! s’esclaffa la jeune fille. Tu as décidé de voir le grand monde, Rand ? Eh bien, tout un chacun a le droit de changer d’avis. Mais ne viens pas me raconter des salades !

— C’est la vérité, dit Perrin.

— Les Trollocs…, commença Mat.

— Vous en avez assez dit, fit Moiraine d’un ton serein qui suffit pourtant à réduire les deux garçons au silence. Egwene, d’autres villageois sont au courant ?

Bien qu’elle n’ait en principe peur de rien, la jeune fille se décomposa sous le regard de l’Aes Sedai.

— Depuis l’attaque, ils pensent à reconstruire et aux mesures à prendre afin d’empêcher un nouveau raid. Ils ne remarquent rien, même ce qui se trouve sous leur nez. Bien entendu, je n’ai partagé mes soupçons avec personne.

— Très bien, dit Moiraine après un court silence. Tu peux nous accompagner.

Une sincère surprise passa un instant dans le regard de Lan.

— Non, Moiraine, lâcha-t-il, aussi impassible que d’habitude.

Mais il bouillait intérieurement, c’était facile à deviner.

— C’est une partie de la Trame, désormais…

— C’est absurde ! Rien ne justifie qu’elle vienne, et la logique milite au contraire pour qu’elle reste ici.

— Tu te trompes… Une partie de la Trame, Lan…

Le Champion hocha la tête, comme s’il capitulait.

— Egwene, intervint Rand, les Trollocs vont nous poursuivre et nous ne serons pas en sécurité avant d’avoir atteint Tar Valon.

— N’essaie pas de m’effrayer. Je viens, un point c’est tout !

Rand avait déjà entendu Egwene parler sur ce ton. La dernière fois, des années auparavant, elle l’avait employé pour affirmer que grimper aux grands arbres était une excellente activité pour les enfants. Et il n’était pas près d’oublier cette affaire…

— Tu crois qu’avoir des Trollocs aux trousses est amusant ? demanda-t-il.

— Nous n’avons pas le temps de polémiquer, dit Moiraine. À l’aube, nous devrons être le plus loin possible d’ici. Si nous ne l’emmenons pas, Rand, elle ameutera le village et ça attirera l’attention du Myrddraal.

— Je ne ferais jamais une chose pareille ! s’indigna Egwene.

— Elle prendra le cheval du trouvère, dit Lan. Je lui laisserai assez d’argent pour s’en acheter un autre…

— Désolé, mais ce ne sera pas possible ! lança une voix masculine tonitruante, dans le grenier à foin.

Lan dégaina son épée. Et il la laissa au clair même quand Thom Merrilin sortit des ombres, au-dessus de sa tête.

Jetant une couverture enroulée aux pieds du Champion, le trouvère mit sur son épaule les étuis de sa harpe et de sa flûte et se baissa pour ramasser de lourdes sacoches de selle.

— Ce village n’a plus besoin de moi, désormais… En revanche, je ne me suis jamais produit à Tar Valon. En principe, je voyage seul. Après les désagréments de la nuit dernière, je doute qu’un peu de compagnie me fasse du mal.

Lan foudroya Perrin du regard.

— Je n’ai pas pensé à fouiller le grenier…, avoua l’apprenti forgeron.

Alors que le trouvère descendait la grande échelle, Lan demanda d’un ton très sec :

— Une autre partie de la Trame, Moiraine Sedai ?

— Mon vieil ami, chaque chose est susceptible de lui appartenir, tu le sais bien… Nous ne pouvons pas choisir, alors nous verrons bien…

Arrivé en bas de l’échelle, Thom se retourna et épousseta sa cape ornée de carreaux multicolores.

— En fait, dit-il d’un ton redevenu normal, on peut dire que j’insiste pour ne pas voyager en solitaire. Assis seul devant une chope de bière, la nuit, il m’est bien souvent arrivé de songer à la façon dont je quitterais ce monde. Cuire dans un chaudron de Trollocs n’a jamais figuré sur ma liste… (Il regarda avec insistance l’épée de Lan.) Inutile de brandir une lame, je ne suis pas un fromage qu’il faut débiter en tranches.

— Maître Merrilin, dit Moiraine, nous devrons avancer vite et braver bien des dangers. Les Trollocs rôdent toujours sur le territoire et nous chevaucherons de nuit. Êtes-vous sûr de vouloir nous accompagner ?

Thom regarda ses futurs compagnons de voyage avec un sourire faussement perplexe.

— Si ce n’est pas trop dangereux pour la jeune fille, je n’aurai pas grand-chose à craindre, non ? De plus, n’importe quel trouvère serait prêt à prendre quelques risques pour se produire à Tar Valon.

Moiraine acquiesça et Lan rengaina sa lame.

Rand se demanda ce qui se serait passé si Thom avait reculé au dernier moment – ou si Moiraine n’avait pas fini par se résigner. Le trouvère entreprit de seller son cheval, à croire que les interrogations de ce genre étaient très loin de ses pensées. Mais il jeta plusieurs coups d’œil furtifs à l’épée du Champion, comme s’il se félicitait d’être encore de ce monde.

— Alors, demanda Moiraine, quel cheval pour Egwene ?

— Les bêtes du colporteur sont aussi peu adaptées que les Dhurriens du bourgmestre. Des animaux solides mais mortellement lents.

— Bela…, proposa Rand.

Son intervention lui valut un regard glacial de Lan qui lui fit regretter de ne pas avoir tenu sa langue. Mais, puisqu’il ne pouvait pas dissuader Egwene, le plus simple était sans doute de l’aider.

— Bela est moins rapide que les autres chevaux, mais elle est solide. Je la monte parfois, et je sais qu’elle tiendra le coup.

Lan alla jeter un coup d’œil dans la stalle de la jument.

— Oui, finit-il par dire, c’est le meilleur choix. Ou le moins mauvais, en tout cas.

— Alors, qu’il en soit ainsi ! lança Moiraine. Rand, trouve une selle pour Bela. Et dépêche-toi, parce que nous avons déjà trop traîné !

Rand alla choisir une selle et une couverture dans la remise, puis il fit sortir Bela de sa stalle. Quand il lui jeta la selle sur le dos, la jument le regarda, visiblement surprise. Lorsqu’il la chevauchait, c’était toujours à cru. Mais la brave bête accepta cette étrange nouveauté sans protester – n’était un bref mouvement de tête qui fit osciller de droite à gauche sa crinière.