Ce n’était pas ça, et il le savait. La nuit, on voyait des légions de petites créatures ailées lancées à la poursuite de mouches ou d’autres insectes. Les ailes que venait de voir Rand ressemblaient à celles d’une chauve-souris, mais leur battement très lent et très puissant évoquait plutôt un grand oiseau de proie. Un chasseur en pleine action, ça ne faisait aucun doute. La manière de voler ne trompait pas, quand on savait regarder…
L’élément déterminant restait la taille. Pour qu’une chauve-souris semble si grosse alors qu’elle passait devant la lune, il aurait fallu qu’elle vole sous le nez de Rand.
Le jeune homme tenta d’évaluer à quelle distance se trouvait la créature volante et quelles étaient ses mensurations. Le corps devait équivaloir à celui d’un être humain, et les ailes…
La mystérieuse créature passa de nouveau devant la lune puis plongea en piqué et disparut dans la nuit.
Sentant une main se poser sur son bras, Rand s’aperçut que Lan avait rebroussé chemin pour le rejoindre.
— Que fiches-tu donc, berger ? Nous devons avancer.
Derrière le Champion, les autres fugitifs attendaient.
Pensant qu’il allait avoir droit à un sermon sur sa lâcheté – une tirade sur la peur des Trollocs qui lui brouillait l’esprit –, Rand décrivit quand même ce qu’il venait de voir. Avec un peu de chance, Lan lui démontrerait qu’il s’agissait tout de même d’une chauve-souris – ou au moins d’une illusion d’optique.
— Un Draghkar, lâcha le Champion, l’air dégoûté comme si ce mot lui laissait un mauvais goût dans la bouche.
Egwene, Mat et Perrin levèrent les yeux au ciel, le sondant dans toutes les directions. Thom Merrilin, lui, se contenta d’un grognement écœuré.
— Oui, confirma Moiraine. Inutile de nous bercer d’illusions… Si le Myrddraal dispose d’un Draghkar dans son unité, il saura très bientôt où nous sommes. Si ce n’est pas déjà fait. Il va falloir avancer plus vite, donc nous exposer en terrain découvert. Il nous reste une chance d’atteindre Bac-sur-Taren avant le Myrddraal. Avec sa bande de Trollocs, traverser la rivière lui fera perdre beaucoup de temps.
— Un Draghkar ? intervint Egwene. Qu’est-ce que c’est ?
Thom Merrilin se chargea de répondre :
— Durant la guerre qui mit un terme à l’Âge des Légendes, des créatures pires que les Trollocs et les Blafards virent le jour…
Moiraine tourna la tête vers le trouvère, lui jetant un regard assez brillant de fureur pour être visible dans l’obscurité.
Avant que les jeunes gens aient eu le temps de bombarder Thom de questions, Lan donna de nouveaux ordres :
— Nous allons prendre la route du Nord, dit-il. Si vous voulez vivre, suivez-moi, gardez le bon rythme et restez groupés.
Il repartit, se dirigeant vers la route, et ses compagnons le suivirent en silence.
11
La route de Bac-sur-Taren
Sur la route du Nord, la colonne de cavaliers avançait, longue file de crinières et de queues battant au vent sous la chiche lumière de la lune. À une allure soutenue, Lan ouvrait la voie, son étalon noir et sa cape de voyage sombre presque invisibles dans l’obscurité. La jument de Moiraine, qui calquait son pas sur celui de l’étalon, évoquait un grand projectile blanc fendant la nuit à la vitesse du vent. Les autres fugitifs suivaient en file indienne comme s’ils étaient attachés à une corde fermement tenue par le Champion.
Rand galopait en dernière position, juste derrière Thom Merrilin. Concentré sur la chevauchée, le trouvère ne regardait jamais en arrière, ses yeux rivés sur ce qui les attendait plutôt que sur les ennemis impitoyables qui les poursuivaient. Si des Trollocs, un Blafard ou le Draghkar apparaissaient dans le dos des fugitifs, ce serait à Rand de prévenir les autres.
Se tenant aux rênes et à la crinière de Nuage, le jeune homme se retournait très régulièrement pour sonder la route déserte. D’après Thom Merrilin, les Draghkars étaient pires que les Trollocs et les Blafards. Mais le ciel restait vide et les ombres, au niveau du sol, devenaient de plus en plus denses. Des zones obscures assez étendues pour qu’une armée entière s’y cache…
Maintenant que son cavalier lui laissait quasiment la bride sur le cou, Nuage fendait la nuit comme un spectre. Pour lui, suivre le rythme de l’étalon noir était un jeu d’enfant et il brûlait d’envie de le rattraper puis de le dépasser. Afin de le retenir, Rand dut recommencer à tenir très fermement les rênes. Comme s’il se croyait en train de disputer une course, Nuage refusa de céder à la volonté de son cavalier, lui disputant le pouvoir à chaque foulée. Les muscles tétanisés, Rand s’accrocha à sa selle du mieux qu’il le pouvait et serra les rênes à s’en faire blanchir les jointures. Avec un peu de chance, Nuage ne sentirait pas à quel point il était mal à l’aise. Sinon, il aurait perdu son unique et maigre avantage sur sa monture.
Se penchant sur l’encolure de Nuage, Rand jeta un coup d’œil inquiet à Bela et à sa cavalière. La jument à long poil pouvait soutenir le rythme des autres chevaux. Le jeune homme l’avait dit et il le croyait sincèrement. Mais avait-il jamais parlé de grand galop ? La courageuse jument dépassait ses limites depuis un long moment. Si elle faiblissait, qu’arriverait-il ? N’étant pas ravi d’avoir dû emmener Egwene, Lan accepterait-il de ralentir si Bela lâchait prise ? Ou essaierait-il plutôt d’en profiter pour semer la jeune fille ? Pour une raison inconnue, Moiraine et son Champion pensaient que Rand et ses deux amis avaient une importance très particulière. Ayant entendu le petit discours fataliste de l’Aes Sedai au sujet de la Trame, Rand doutait fort qu’Egwene bénéficie de la même évaluation flatteuse.
Si Bela tombait ou ne pouvait plus continuer, le jeune berger se laisserait distancer par les autres afin de rester avec la fille de l’aubergiste. À l’arrière, là où les Trollocs et les Blafards débouleraient très vite. Et là où le Draghkar attaquerait sans doute aussi.
De tout son cœur, et avec la ferveur d’un désespéré, le jeune homme implora Bela de galoper plus vite que jamais. Entrant presque en transe, il transféra un peu de sa volonté dans l’esprit de plus en plus las de la jument, lui redonnant peut-être de la force.
Galope ! Galope ! Par la grâce de la Lumière, accélère encore ! Oui, Bela, c’est très bien !
Alors qu’ils fonçaient vers le nord par une nuit d’encre, le temps perdit toute signification pour les fugitifs. À l’occasion, les lumières d’une ferme leur blessaient les yeux, mais elles disparaissaient bien avant qu’ils soient certains de ne pas les avoir imaginées.
Si des chiens les prenaient assez souvent en chasse, ils renonçaient très vite, comprenant qu’ils avaient trouvé leurs maîtres en matière de vitesse.
Plongés dans les ténèbres, Lan et ses compagnons galopaient ventre à terre dans un silence irréel brisé à intervalles irréguliers par le cri d’un oiseau de nuit solitaire d’une humeur particulièrement mélancolique.
Sans crier gare, Lan ralentit puis fit signe à ses compagnons de s’arrêter. Rand n’aurait su dire depuis quand durait la chevauchée, mais il avait les jambes douloureuses à force de serrer les flancs de Nuage.
Devant les fugitifs, un îlot de lumière semblait les inviter à avancer. Des lucioles ? Regroupées ainsi pour une raison inconnue ?
Rand étudia brièvement la vue, puis il ne put étouffer un cri de surprise. Ce qu’il avait pris pour une nuée de lucioles était en réalité les grandes fenêtres de la kyrielle de maisons qui couvraient les flancs et le sommet d’une colline.
Colline de la Garde ! Rand eut quelque mal à croire qu’ils étaient déjà arrivés si loin. Sans nul doute, ils venaient d’établir un record qui n’était pas près de tomber.