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Imitant le Champion, Rand et Thom mirent pied à terre. La tête baissée, Nuage s’efforçait déjà de reprendre son souffle. Se détachant à peine sur sa robe gris pâle, de l’écume s’étendait sur l’encolure et les épaules de la bête. Si rapide et vigoureux qu’il fût, Nuage n’était plus bon à grand-chose et il fallait impérativement qu’il récupère.

— Je rêve de laisser tous ces fichus villages derrière moi, déclara Thom. Mais quelques heures de repos semblent indispensables, si nous entendons continuer. Avons-nous assez d’avance pour nous offrir ce luxe ?

Rand s’étira et se massa les reins de la pointe des phalanges.

— Si nous décidons de passer la nuit à Colline de la Garde, pourquoi ne pas gagner les hauteurs ? proposa-t-il.

Soufflant du village, le vent charriait les échos de très douces chansons et une bonne odeur de nourriture mettait l’eau à la bouche du jeune homme. Ici, les gens célébraient Bel Tine, et les réjouissances battaient toujours leur plein. À Colline de la Garde, aucun Trolloc ne s’était montré pour saboter les festivités…

Rand jeta un coup d’œil à Egwene. Appuyée à sa monture, la jeune fille semblait au bord de l’épuisement. À part Moiraine et son Champion, les autres membres du groupe paraissaient en piteux état.

— Je n’ai rien contre un bon récital de chansons, souffla Mat, trop fatigué pour tenter de le cacher. Et encore moins contre une délicieuse portion de tourte au mouton, à l’auberge du Sanglier Blanc. Dans cette direction, je ne suis jamais allé au-delà de Colline de la Garde. Pour être honnête, Le Sanglier Blanc n’arrive pas à la cheville de La Cascade à Vin

— C’est un établissement correct, intervint Perrin. Patron, une deuxième tourte bien chaude ! Et des litres d’infusion fumante pour que je cesse enfin de trembler de froid.

— Nous ne devons pas nous arrêter avant d’avoir traversé la rivière Taren, dit Lan. Des pauses de quelques minutes, et rien de plus…

— Les chevaux sont morts de fatigue, rappela Rand. Si nous les forçons à avancer, ils seront bientôt crevés pour de bon. Moiraine Sedai, vous…

Rand avait remarqué que l’Aes Sedai allait et venait parmi les chevaux. Jusque-là, il n’avait accordé aucune attention à ce qu’elle faisait. Quand elle le dépassa pour venir poser les mains sur l’encolure de Nuage, il se pétrifia, n’osant même plus respirer.

Le cheval secoua soudain la tête, manquant arracher les rênes des mains de son maître. Puis il fit un pas de côté, les jambes mal assurées comme s’il venait de passer une semaine entière dans une stalle.

En silence, Moiraine alla s’occuper de Bela.

— J’ignorais qu’elle savait faire ça…, souffla Rand à Lan.

— Pourtant, tu aurais pu t’en douter, berger… Ne l’as-tu pas vue soulager ton père ? Elle débarrassera les chevaux de leur fatigue, puis elle en fera autant pour tes compagnons et toi.

— Et vous, ça ne vous dit rien ?

— Je n’en ai pas besoin pour l’instant… Et Moiraine ne peut rien pour elle-même. En d’autres termes, les bienfaits qu’elle apporte aux autres lui sont interdits. Du coup, elle sera la seule du groupe à vaciller de fatigue. Priez tous pour que son état ne s’aggrave pas avant que nous ayons atteint Tar Valon. Si Moiraine était trop fatiguée…

— Trop fatiguée pour quoi, Champion ? demanda Rand.

— Tu avais raison au sujet de Bela, Rand, dit l’Aes Sedai, toujours en train de s’occuper de la jument. Elle est solide et aussi entêtée que tous les habitants de Deux-Rivières. Si étrange que ça paraisse, elle est moins fatiguée que les autres chevaux.

Un cri retentit soudain dans les ténèbres. On eût dit le hurlement d’un homme lardé de coups de couteau. Aussitôt après, de grandes ailes projetèrent leur ombre oppressante sur les fugitifs – une obscurité plus profonde que la nuit qui paniqua les chevaux, les poussant à ruer de terreur.

Quand il sentit contre son visage le souffle produit par les ailes du Draghkar, Rand eut le sentiment qu’une matière visqueuse comme la boue ou le limon dégoulinait sur sa peau. Et ce bruit régulier qui retentissait comme une sorte de pépiement dans la pâleur glaciale et humide d’un cauchemar…

Le jeune homme n’eut même pas le temps de sentir sa propre peur, car Nuage se cabra, bondissant dans les airs comme s’il voulait atteindre la lune et la propulser ailleurs dans le ciel. Alors que le cheval se déchaînait, à croire qu’il tentait de se débarrasser de quelque corps étranger s’accrochant à lui, Rand s’agrippa aux rênes. Basculant en arrière, il s’écrasa sur le sol puis sentit que Nuage l’entraînait avec lui, fuyant comme si une meute de loups était en train de lui déchiqueter la croupe avec leurs crocs.

Réussissant par miracle à ne pas lâcher les rênes, Rand utilisa sa main libre et ses jambes pour se redresser tant bien que mal. Puis il adopta une démarche étrangement sautillante pour suivre Nuage sans être de nouveau projeté à terre. Haletant, ses forces l’abandonnant un peu plus à chaque instant, il n’eut bientôt plus qu’une idée en tête : s’il laissait filer Nuage, il signerait par la même occasion son arrêt de mort.

Il tendit sa main libre au maximum, manquant de peu la refermer sur la bride. Sans doute parce qu’il se sentait menacé, Nuage se cabra de nouveau, envoyant le jeune homme voler dans les airs.

Espérant contre toute logique que le cheval finirait par se calmer, Rand s’accrocha comme il put au pommeau de la selle.

Il finit par s’écraser lourdement sur le sol, le choc lui ébranlant jusqu’à la racine des dents.

Sans raison apparente, le cheval gris s’immobilisa, les yeux exorbités, les naseaux dilatés et les jambes tétanisées.

Rand n’était pas en meilleur état que sa monture. Tremblant comme une feuille, à l’instar de l’animal, il supposa que celui-ci était maintenant en état de choc, comme lui.

Après avoir pris plusieurs inspirations saccadées, ses poumons refusant de se remplir totalement d’air, il pensa enfin à regarder autour de lui pour voir ce qui était arrivé à ses compagnons.

Le chaos régnait parmi les fugitifs. S’accrochant aux rênes, tous tentaient sans grand succès de calmer les chevaux qui, se cabrant, les secouaient comme des poupées de chiffon. Deux membres de l’expédition seulement semblaient n’avoir aucun problème avec leur monture. Tandis que la jument blanche s’écartait avec grâce de la scène – à la voir faire, on aurait juré que rien de très extraordinaire ne s’était produit –, Moiraine, bien droite sur sa selle, paraissait parfaitement sereine. Debout à côté de son étalon noir, qui ne bougeait même pas une oreille, Lan sondait le ciel, son épée dans une main et les rênes dans l’autre.

Les lointains échos de chansons et d’éclats de rire s’étaient tus. À Colline de la Garde, les gens avaient dû eux aussi entendre le cri. Quelques instants durant, devina Rand, ils tendraient l’oreille – certains tenteraient peut-être même de repérer la cause du hurlement –, puis ils retourneraient à leurs réjouissances. Dans la farandole des chants, des danses, des festins et des libations, ils oublieraient très vite l’incident. Plus tard, lorsqu’ils seraient informés du raid sur Champ d’Emond, les plus malins se souviendraient et se poseraient des questions…

Un violon recommença à jouer. Quelques secondes plus tard, une flûte l’accompagna. Les festivités reprenaient, comme prévu…

— En selle, tous ! ordonna Lan. (Après avoir rengainé son épée, il enfourcha sa monture.) Si le Draghkar s’est montré, c’est qu’il a déjà signalé notre présence au Myrddraal. (Un nouveau cri retentit, imposant de nouveau un court silence aux musiciens du village.) Il nous traque, à présent ! Ce Draghkar joue les rabatteurs pour le Demi-Humain, qui ne doit pas être bien loin.