Encore effrayés mais parfaitement frais, les chevaux ne se laissèrent pas enfourcher sans résistance. Bien qu’il fût le plus prolifique en jurons de toutes sortes, Thom Merrilin réussit à s’installer sur sa selle avant tous les autres.
Un seul fugitif resta bêtement à terre.
— Dépêche-toi, Rand ! cria Egwene.
Le Draghkar hurla de nouveau. Tirant très fort sur les rênes, Egwene parvint à garder le contrôle de Bela.
— Vite !
S’arrachant à sa transe, Rand s’avisa qu’il n’avait même pas essayé de monter en selle. Debout à côté de Nuage, il était resté là à sonder le ciel avec l’espoir futile de localiser la source des abominables cris. Sans en avoir conscience, il avait tiré au clair l’épée de Tam, comme s’il entendait en découdre avec la créature ailée.
Sentant qu’il s’empourprait, il remercia la nuit de le dissimuler comme une tendre complice. Sans lâcher les rênes de l’autre main, il rengaina maladroitement l’arme puis regarda tour à tour chacun de ses compagnons.
Moiraine, Lan et Egwene le dévisageaient comme s’il était un animal de cirque. Mais, dans l’obscurité, ils ne devaient pas voir grand-chose… Trop occupés à empêcher leur cheval de s’emballer, les autres membres de l’expédition accordèrent à peine un regard à Rand. S’accrochant au pommeau de sa selle, le jeune berger se hissa souplement sur le dos de Nuage comme s’il n’avait fait que ça toute sa vie.
Si Mat, Perrin ou Egwene avaient remarqué l’épée, il en entendrait sûrement parler dans quelques heures. Eh bien, il serait temps de s’en préoccuper, le moment venu. Dès qu’il fut en selle, la petite colonne se remit en route, galopant aussitôt en direction de la colline qui ressemblait à s’y méprendre à un dôme.
Dans les rues, des dizaines de chiens aboyèrent sur le passage des cavaliers.
À cause de nous, ou parce qu’ils ont senti les Trollocs ?
Comprenant qu’il n’aurait jamais la réponse à cette question, Rand se concentra sur la chevauchée. Dans son dos, le vacarme s’estompa et la lumière des fenêtres devint rapidement invisible.
Les fugitifs adoptèrent une formation serrée, les chevaux manquant se percuter dans leur précipitation. Lan ordonna un déploiement immédiat – en vain, parce que personne ne tenait à se retrouver isolé dans ces ténèbres meurtrières.
Quand un cri retentit dans le ciel, le Champion décida de laisser ses compagnons chevaucher comme ils en avaient envie.
Rand galopait derrière Moiraine et Lan. Recouvrant les automatismes de la course, Nuage tentait de se faufiler entre la jument de l’Aes Sedai et l’étalon noir du Champion.
Egwene et le trouvère flanquaient Rand, et ses amis d’enfance composaient une arrière-garde compacte et hautement rassurante.
Les cris du Draghkar l’incitant à ne pas s’attarder dans le coin, Nuage galopait à une vitesse que Rand n’aurait pas crue possible. Sachant qu’il perdrait son temps, le jeune homme ne tenta pas de calmer l’ardeur de sa monture. Pourtant, Nuage ne réussit pas à reprendre plus d’une longueur ou deux aux chevaux de tête.
Les hurlements du Draghkar lançaient maintenant un défi très clair à ses proies.
Toujours aussi courageuse, Bela parvenait à tenir la dragée haute à des « concurrents » plus grands et plus forts qu’elle.
L’Aes Sedai n’a pas dû se contenter d’intervenir sur la fatigue…
Sa natte fouettant l’air comme la queue de sa jument, Egwene arborait un sourire radieux et la lueur qui dansait dans ses yeux n’était sûrement pas le simple reflet des rayons de lune.
Découvrir son amie sous ce jour laissa le jeune homme bouche bée. Bien entendu, il avala un moustique et faillit s’étrangler, toussant comme un perdu.
Sans doute parce que Lan venait de lui poser une question, Moiraine s’égosilla pour que sa réponse couvre le vacarme du vent et le roulement des sabots.
— Je ne peux pas ! Surtout pas sur le dos d’un cheval lancé au galop. Même quand on les voit, les Draghkars ne sont jamais faciles à tuer. Continuons à avancer – sans perdre espoir, si possible !
Les fugitifs traversèrent un minuscule banc de brume effilochée qui arrivait à peine au niveau du genou des chevaux. Nuage ayant dépassé cette zone en deux foulées, Rand se demanda si son imagination ne lui jouait pas des tours. Car enfin, la nuit était bien trop froide pour que du brouillard se forme !
Mais un nouveau banc de brume grise, plus grand que le précédent, dérivait déjà vers les cavaliers, venant de leur droite. À première vue, on eût dit que l’étrange brouillard montait du sol. Et, dans le ciel, le Draghkar hurlait de rage…
La brume vaporeuse enveloppa un court instant les fugitifs, puis elle se dissipa, réapparut et se volatilisa derrière eux.
Les mains et le visage humides et glacés, Rand eut à peine le temps de s’interroger sur le phénomène. Un véritable mur de brouillard se dressa soudain devant les cavaliers, les entourant d’un linceul à la fois oppressant et protecteur. Très épaisse, cette brume étouffait le martèlement des sabots sur le sol, et les cris du Draghkar, désormais, semblaient provenir de derrière un mur. Tournant la tête à droite et à gauche, Rand s’aperçut qu’il avait du mal à distinguer les silhouettes d’Egwene et de Thom Merrilin.
Malgré la mauvaise visibilité, Lan n’ordonna pas à ses compagnons de ralentir.
— Il reste encore un endroit où nous pouvons aller, dit-il, sa voix semblant venir de nulle part – ou de partout à la fois.
— Les Myrddraals sont rusés, répondit Moiraine à son Champion. Je retournerai contre lui l’astuce de notre adversaire !
Après ce dialogue, les fugitifs continuèrent à chevaucher en silence.
Dans la brume qui obscurcissait le ciel et la terre, les cavaliers, réduits à de simples silhouettes, semblaient voler dans un banc de nuages désormais plus sombres que la nuit. S’ils baissaient la tête, les jambes mêmes de leur monture ne leur apparaissaient plus dans ce brouillard couleur d’encre.
Rand se recroquevillait sur sa selle, comme s’il voulait offrir le moins de prise possible à la brume glacée. Savoir que Moiraine avait des pouvoirs – et même être présent quand elle les utilisait – était une chose. Sentir contre sa peau le contact humide d’un de ses « miracles » était une tout autre paire de manches. S’avisant qu’il retenait son souffle, pour ne rien arranger, le jeune homme se traita de tous les noms d’oiseaux qui lui vinrent à l’esprit. Espérait-il chevaucher jusqu’à Bac-sur-Taren sans prendre une seule inspiration ? De plus, Moiraine avait recouru au Pouvoir de l’Unique pour soigner Tam, qui ne semblait pas en avoir souffert, bien au contraire.
Allons, il devait expulser l’air de ses poumons et en aspirer de nouveau ! Même si ce brouillard-là était un peu plus froid que la normale, il n’y avait aucune raison de croire qu’il fût toxique. Enfin, en toute logique, même si l’instinct de Rand lui criait le contraire.
Ayant changé de politique, Lan encourageait désormais ses compagnons à rester groupés pour ne pas se perdre de vue dans la brume. À part ça, il n’avait pas ralenti le rythme. Galopant ventre à terre, Moiraine et lui ouvraient la marche comme s’ils voyaient parfaitement ce qu’il y avait devant eux. Contraints de leur faire une confiance aveugle, les autres devaient se contenter de les suivre.
En croisant les doigts.
Les hurlements de rage du Draghkar n’étaient plus audibles depuis un moment. Un bon point, certes, mais insuffisant pour redonner un semblant de moral à Rand et à ses amis. Autour d’eux, la forêt, les fermes, la lune et la route elle-même restaient invisibles derrière le voile de brume noire. À part les aboiements de quelques chiens, probablement lorsqu’ils passaient à proximité d’une ferme, aucun son n’atteignait plus les oreilles des cavaliers, sinon le roulement de tonnerre des sabots de leurs montures. Dans le linceul noir, rien ne changeait ni n’indiquait d’une façon ou d’une autre le passage du temps.