S’il n’avait pas eu si mal aux cuisses et au dos, Rand aurait pu croire qu’il galopait depuis très peu de temps. En réalité, ça devait faire des heures qu’il était en selle. Les mains serrant si fort les rênes qu’il craignait de ne plus jamais pouvoir les lâcher, il doutait d’être un jour capable de remarcher normalement. Depuis le début de la cavalcade, il ne s’était retourné qu’une fois. Dans le brouillard, il avait aperçu des ombres. Des poursuivants ou ses amis ? Incapable de les compter, il avait très vite cessé de se poser la question.
De plus en plus glacée, la brume traversait sa cape de voyage, sa veste et sa chemise pour aller tremper jusqu’à la moelle de ses os. Sans le vent qui lui cinglait le visage et les mouvements de Nuage, sous lui, le jeune homme aurait pu croire qu’il était immobile.
Il fallait des heures de fuite, sûrement, pour être si confus…
— On ralentit ! cria soudain Lan. Puis on s’arrête !
Surpris, Rand réagit trop tard pour empêcher Nuage de passer entre les montures de Moiraine et de Lan. Une vingtaine de pas plus loin, le fier coursier sentit enfin qu’on tirait sur ses rênes et eut l’obligeance de s’immobiliser.
Sondant la brume désormais plus claire, Rand distingua des maisons tout autour de lui. Des bâtiments étrangement hauts, comparés à ceux dont il avait l’habitude. S’il n’était jamais venu en ce lieu, le jeune homme en avait souvent entendu parler. Les maisons étaient volontairement surélevées. Une précaution nécessaire pour résister aux crues printanières de la rivière Taren – le résultat inévitable du dégel, dans les montagnes de la Brume.
Les fugitifs étaient arrivés à Bac-sur-Taren !
— On veut passer devant tout le monde, berger ? lança le Champion alors que son destrier noir arrivait au niveau de Nuage.
Vexé d’avoir réagi si lentement, Rand se laissa dépasser par ses compagnons et reprit sa place dans la colonne. Une fois de plus, il devait être rouge comme une pivoine – une bonne raison de ne pas se plaindre du brouillard.
Sur la droite des cavaliers, un chien solitaire, invisible dans la brume, aboya rageusement puis détala sans demander son reste. Par endroits, une fenêtre s’éclairait, signalant qu’un villageois matinal venait de commencer sa journée. À part l’incident avec le chien, aucun événement notable ne se produisit tandis que la colonne s’enfonçait dans le village.
Rand avait rencontré fort peu d’habitants de Bac-sur-Taren. Jugeant que c’était le moment ou jamais, il tenta de récapituler ce qu’il savait sur eux.
Ces gens s’aventuraient très rarement dans ce qu’ils nommaient « les bas villages » – des mots qu’ils prononçaient en pinçant les narines, comme s’ils sentaient mauvais. Les quelques individus qu’il connaissait portaient des noms bizarres, par exemple « Sommet-de-Colline » ou « Bateau-de-Pierre ».
À Deux-Rivières, les habitants de Bac-sur-Taren avaient assez mauvaise réputation. Un tas de femmes et d’hommes sournois et malhonnêtes ! Quand on leur serrait la main, disait un proverbe, il était prudent de recompter ses doigts après…
Moiraine et Lan s’arrêtèrent devant une grande maison à la façade sombre qui ressemblait à toutes celles que Rand avait vues jusque-là. Encore enveloppé par des volutes de brume, Lan sauta à terre puis gravit les marches qui menaient à la porte d’entrée, à quelque huit pieds du sol, soit au niveau de la tête des cavaliers. Arrivé devant le battant de bois, Lan entreprit de le marteler de coups de poing.
— Je croyais qu’il fallait être discrets…, marmonna Mat.
Lan continua à tambouriner. Dans la maison voisine, une fenêtre s’éclaira et quelqu’un rugit des imprécations, mais le Champion ne se laissa pas détourner de sa tâche.
La porte s’ouvrit enfin, révélant un homme vêtu d’une chemise de nuit qui lui tombait jusqu’aux chevilles. Levant la lampe à huile qu’il portait, le dormeur dérangé révéla son visage plutôt étroit aux traits anguleux. Ouvrant la bouche pour beugler de mécontentement, il aperçut le brouillard, en eut un instant la chique coupée puis lâcha, les yeux ronds de surprise :
— Qu’est-ce que c’est ? Bon sang ! qu’est-ce que c’est ?
Des volutes grises dérivant vers lui, il recula d’un pas, comme si elles risquaient de le mordre.
— Maître Haute-Tour, dit Lan, c’est vous que je viens voir. Nous voulons traverser sur votre bac.
— Haute-Tour, mon œil ! railla Mat. Il est tout petit…
Rand fit signe à son ami de se taire. Levant sa lampe plus haut, l’homme au visage de fouine inspecta le groupe de cavaliers d’un air soupçonneux.
— Le bac fonctionne le jour, dit-il d’un ton peu amène, pas la nuit. Surtout avec un brouillard pareil. Revenez après le lever du soleil, si cette purée de pois s’est dissipée.
Maître Haute-Tour voulut se détourner, mais Lan le saisit par le poignet. Se fichant du regard furibard de son interlocuteur, le Champion lui fit lentement tomber une dizaine de pièces d’or dans la paume. Comme s’il n’en croyait pas ses yeux, le propriétaire du bac baissa la tête, fixant sa main avec une révérence presque religieuse.
— La seconde moitié du paiement quand nous serons sur l’autre rive, dit Lan. Mais nous traversons maintenant.
— Maintenant ?
Maître Haute-Tour regarda autour de lui, sonda la brume et finit par acquiescer.
— Marché conclu. Si vous voulez bien lâcher mon poignet ? Je dois aller réveiller mes haleurs. Vous n’imaginez pas que je tire moi-même sur la corde, j’espère ?
— Nous vous attendrons près du bac, dit Lan. Pas très longtemps…
Il lâcha enfin le poignet du passeur.
La poignée de pièces serrée contre son cœur, maître Haute-Tour recula encore et referma la porte d’un coup de hanche.
12
La traversée
Lan descendit les marches, ordonna à ses compagnons de mettre pied à terre et leur fit signe de le suivre dans le brouillard en tenant leur cheval par la bride. Une fois encore, Rand et les autres durent se fier aveuglément au Champion.
Enveloppé de brume, Rand ne distinguait pas ses pieds et il n’y voyait pas à trois pas à la ronde. Même si la purée de pois était beaucoup moins dense qu’à l’extérieur du village, il distinguait à peine ses amis.
Il n’y avait toujours personne dans les rues à part eux. L’aube approchant, de plus en plus de fenêtres s’éclairaient, mais le brouillard occultait leur lumière, la réduisant à une lueur timide et vacillante. Un peu plus visibles, sans doute parce qu’elles étaient plus illuminées, quelques maisons semblaient flotter sur une mer de brouillard. D’autres en jaillissaient fièrement, paraissant s’élancer vers le ciel alors que leurs voisines, noyées dans l’ombre, demeuraient invisibles.
Après être resté si longtemps en selle, Rand marchait avec une raideur de vieillard. Y avait-il un moyen de gagner Tar Valon à pied ? Si oui, il était prêt à tenter le coup. Au bout du compte, marcher ne serait guère plus agréable que chevaucher, mais, pour l’heure, ses pieds restaient la seule partie de son corps qui ne lui faisait pas un mal de chien.
En chemin, le jeune berger entendit uniquement une remarque de Moiraine, en réponse à des propos inaudibles de Lan. Pourtant, les fugitifs conversaient, mais bien trop bas pour qu’il les comprenne.
— Tu devras t’en occuper… Il se rappelle déjà assez de choses, ce n’est pas la peine d’en rajouter… S’il ne m’intègre pas à ses pensées…
Rand ajusta sur ses épaules sa cape lourde d’humidité et pressa le pas pour ne pas se laisser distancer. Chaque fois que l’un d’eux trébuchait sur un obstacle invisible, Mat et Perrin échangeaient à voix basse des gémissements accablés et des exclamations indignées. Thom Merrilin grommelait aussi dans sa barbe. Des mots comme « repas chaud », « bon feu dans une cheminée » et « vin cuit » atteignirent les oreilles de Rand, mais pas celles de l’Aes Sedai et du Champion – à moins qu’ils n’en aient simplement rien eu à faire.