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Le dos bien droit et la tête haute, Egwene marchait en silence. Chaque pas lui coûtait, car elle n’avait pas plus l’habitude de la selle que les trois garçons, mais elle parvenait à cacher son inconfort.

Elle vivait l’aventure dont elle rêvait, pensa Rand, morose. Tant que ça durerait, il doutait que la jeune fille remarquerait des détails comme la brume, l’humidité ou le froid. En fait, tout était une affaire de perspective. Quand on cherchait l’aventure, on ne voyait pas les choses de la même façon que lorsqu’on la subissait. Dans les légendes, galoper dans un brouillard glacé avec un Draghkar aux trousses – plus quelques Trollocs et un Myrddraal – pouvait passer pour une expérience excitante. Si Egwene voyait les choses ainsi, Rand était transi de froid, trempé jusqu’aux os et positivement ravi d’être de nouveau au cœur d’une agglomération. Oui, même s’il s’agissait de Bac-sur-Taren.

Le jeune homme fut brusquement arraché à ses pensées quand il percuta une grande masse sombre et chaude. Le destrier de Lan ! Moiraine et son Champion s’étaient arrêtés, toute la colonne les imitant aussitôt. Autant pour se rassurer que pour calmer leurs chevaux, Mat et Perrin leur flattaient les naseaux. Le brouillard étant soudain moins dense, les fugitifs se distinguaient clairement les uns les autres. Mais il ne fallait pas en demander davantage… Alors que les pieds des voyageurs restaient invisibles, les maisons de Bac-sur-Taren avaient de nouveau disparu sous le linceul de brume.

Tirant toujours Nuage par la bride, Rand avança de quelques pas et fut surpris d’entendre ses bottes faire résonner sourdement des planches. L’embarcadère du bac, sans aucun doute… Prudent par nature, le jeune homme recula. Si ce qu’on racontait était vrai, l’embarcadère permettait d’accéder au bac, mais aucun garde-fou n’empêchait de basculer dans l’eau lorsque le précieux outil de travail de maître Haute-Tour n’était pas « à quai ». Toujours selon les rumeurs, la rivière large et profonde était parcourue de courants assez violents et vicieux pour venir à bout d’un nageur émérite.

Tomber dans un cours d’eau bien plus dangereux que la Cascade à Vin ne disant rien à Rand, il fut très soulagé de sentir de nouveau sous ses pieds de la bonne vieille terre battue.

D’un sifflement bref, Lan attira l’attention de ses compagnons. Approchant de Perrin, il tira sur un pan de sa cape pour dévoiler la fameuse hache de guerre. Même s’il ne comprit pas le pourquoi de cette manœuvre, Rand écarta sa propre cape, jetant le pan sur son épaule, pour exhiber son épée.

Alors que Lan s’en retournait près de son destrier, des bruits de pas et la lueur de plusieurs torches signalèrent aux fugitifs qu’un petit groupe approchait d’eux.

Guidés par maître Haute-Tour, six gaillards aux allures flegmatiques s’immobilisèrent en face de Rand et de ses compagnons. À la lumière des torches, l’étrange mur gris qui entourait les voyageurs parut soudain plus épais. Sa tête de fouine inclinée sur le côté, le passeur examina attentivement ses clients.

Appuyé au flanc de son destrier, Lan affichait une nonchalance qu’il aurait été périlleux de prendre pour argent comptant. Une main posée sur le pommeau de son épée, il faisait penser à un ressort prêt à se détendre – ou à un serpent enroulé sur lui-même avant d’attaquer.

Rand décida d’imiter la posture du Champion. Au moins, en posant lui aussi la main sur le pommeau de son arme. En ce qui concernait le ressort ou le serpent, il avait encore des progrès à faire.

Si j’essaie, ces types me riront au nez, c’est couru d’avance !

Perrin s’assura que sa hache était bien fixée à sa ceinture, puis il se campa solidement sur ses pieds. Mat tapota son carquois, comme pour rappeler son existence aux nouveaux venus. Une louable initiative, même si la corde de son arc, après une longue exposition à l’humidité, risquait d’être hors service pour un bon moment.

Thom Merrilin avança, théâtral comme à son habitude, tendit sa main droite vide et la fit lentement tourner. Puis il eut un geste ample, comme s’il saluait une dame, et une dague apparut dans son poing désormais fermé. Après avoir jonglé avec l’arme, il entreprit de se nettoyer avec la pointe les ongles de l’autre main.

Moiraine eut un éclat de rire cristallin. Comme si elle assistait à une représentation, Egwene applaudit. Elle cessa très vite, un peu gênée, mais continua à afficher un grand sourire.

Maître Haute-Tour ne sembla pas amusé du tout par le spectacle. Après avoir foudroyé le trouvère du regard, il s’éclaircit la voix et se tourna vers Lan :

— N’ai-je pas entendu parler d’un second versement, au moment de la traversée ? Au cas où vous auriez de méchantes idées en tête, sachez que l’acompte est déjà en lieu sûr, totalement hors de votre portée.

— Le solde vous sera versé quand nous aurons atteint l’autre rive, rappela Lan.

Il flanqua une pichenette à sa bourse de cuir, qui émit des cliquetis prometteurs.

Le passeur se rembrunit davantage, mais il finit par capituler :

— Très bien, alors, venons-en aux choses sérieuses !

Il s’engagea sur l’embarcadère et ses haleurs lui emboîtèrent le pas.

Les fugitifs suivirent le mouvement. Cette fois, la brume les abandonna, mais elle forma quand même une sorte de rideau là où ils se tenaient, histoire de les dissimuler.

Rand accéléra le pas afin de suivre ses amis.

Le bac était une simple barge de bois munie sur les flancs de bords assez hauts pour tenir à peu près lieu de garde-fous. Une fois relevées, les rampes d’accès de poupe et de proue servaient de bastingage. D’énormes cordes couraient le long des flancs de l’embarcation, puis venaient s’arrimer à des poteaux d’une impressionnante section disposés au bord de l’eau.

Les haleurs placèrent leurs torches dans des supports en fer, attendirent que tous les clients aient embarqué, puis remontèrent la rampe d’accès. Alors que le bac tanguait sous le poids de sa cargaison, ses planches légèrement disjointes émirent une série de craquements sinistres.

Maître Haute-Tour jura dans sa barbe, puis il demanda à ses passagers de calmer les chevaux et de rester bien au centre du bac pour ne pas gêner les haleurs. Enfin, il brailla quelques ordres à ses employés, qui préparaient le bac à la traversée. Parfaitement insensibles aux hurlements de leur patron, les haleurs continuèrent à travailler à leur rythme, qu’on ne pouvait sûrement pas qualifier de frénétique.

Haute-Tour renonça à les stimuler de la voix. Gagnant la proue du bac, il sonda la brume qui dérivait lentement au-dessus de l’eau. Comme hypnotisé, il ne bougea plus jusqu’à ce qu’un de ses employés vienne lui tapoter le bras.

Le passeur sursauta de surprise.

— Quoi ? Que… ? Oh ! c’est toi ? Nous sommes prêts au départ ? Eh bien, ce n’est pas trop tôt.

Sans penser qu’il tenait une torche, Haute-Tour agita les bras, effrayant de nouveau les chevaux, qui tentèrent en vain de reculer.

— En route ! Allons, du nerf ! Vite !

Le haleur regagna son poste. Sa torche toujours levée, Haute-Tour recommença à sonder le brouillard obscur.

Une fois les amarres larguées, le bac tangua lorsque le courant s’empara de lui. Un choc très sec indiqua que les cordes de guidage entraient en action pour l’empêcher de dériver. Trois de chaque côté du bac, les haleurs ramassèrent les cordes, à la proue, et marchèrent lentement jusqu’à la poupe, tirant la barge sur une distance équivalente à sa longueur.