Les yeux rivés sur le brouillard, Rand n’en revenait toujours pas.
C’est certainement une coïncidence, pensa-t-il. Il n’y a pas de tourbillons, mais il se peut que…
S’avisant que ses compagnons n’étaient plus là, le jeune homme s’ébroua et entreprit de les suivre.
Dès qu’il eut fait trois pas sur la berge très légèrement pentue, le brouillard se dissipa en un clin d’œil. S’immobilisant net, Rand se retourna. Sur la rive, une masse de brume grise se dressait comme une muraille – et au-delà, la nuit, aussi dégagée et aussi claire que possible, semblait impatiente d’accueillir les premières lueurs de l’aube.
Non loin de la « frontière » de brouillard, l’Aes Sedai et son Champion conversaient à côté de leurs montures. Les autres fugitifs se tenaient à l’écart, leur nervosité presque palpable. Tous regardaient Moiraine et Lan, et, à part Egwene, ils étaient légèrement penchés en arrière, comme s’ils craignaient d’être trop près de l’étrange duo, mais sans oser pourtant s’en éloigner davantage.
Tenant toujours Nuage par la bride, Rand approcha de la jeune fille, qui lui fit un grand sourire. La lueur qui dansait dans ses yeux, se dit-il, ne devait pas tout aux rayons de lune, loin de là…
— La brume suit le tracé de la rivière comme si elle était dessinée à la plume, dit Moiraine d’un ton satisfait. À Tar Valon, on ne trouve pas dix femmes capables d’un tel exploit sans recevoir de l’aide. Et pas en étant sur le dos d’un cheval au galop !
— Loin de moi l’idée de critiquer, Moiraine Sedai, fit Thom avec une humilité et une timidité peu coutumières, mais n’aurait-il pas été judicieux de nous camoufler plus longtemps ? Par exemple jusqu’à Baerlon ? Si le Draghkar jette un coup d’œil de ce côté de la rivière, nous perdrons tout le bénéfice de votre intervention.
— Les Draghkars ne sont pas très malins, maître Merrilin, répondit l’Aes Sedai, plutôt sèchement. Terrifiants, mortellement dangereux et dotés d’une vue d’aigle, mais assez stupides, quand on y songe bien. Celui-là dira au Myrddraal que ce côté de la rivière est dégagé, mais il insistera sur le fait que le cours d’eau lui-même est camouflé. Le Blafard saura que ça me coûte un effort supplémentaire, donc il devra envisager que nous fuyions en descendant la Taren. Ne sachant que faire, il devra diviser ses forces, et ça le ralentira. La brume tiendra assez longtemps pour qu’il ne puisse pas éliminer totalement l’hypothèse d’une fuite en bateau. J’aurais pu prolonger le camouflage en direction de Baerlon, c’est vrai, mais ça m’aurait obligée à ne plus occulter la rivière. Le Draghkar en aurait profité pour la survoler et le Myrddraal aurait fini par savoir comment nous voyageons.
Thom eut un petit rire, puis il secoua la tête.
— Toutes mes excuses, Aes Sedai… J’espère ne pas vous avoir offensée.
— Moir… Euh… Aes Sedai… (Sa voix s’étranglant, Mat prit une profonde inspiration.) Le bac… hum… avez-vous… ? En fait, je ne comprends pas pourquoi…
Mat ne put pas aller plus loin. Dans le silence qui suivit, Rand eut l’impression que ses poumons faisaient plus de bruit qu’un soufflet de forge.
Moiraine attendit que la tension soit à son comble, puis elle répondit enfin :
— Des explications ! Vous en demandez tous, mais si je justifie chacun de mes actes, je n’aurai bientôt plus de temps pour faire autre chose.
À la lueur de la lune, l’Aes Sedai semblait plus grande, comme si elle les dominait tous d’une bonne tête.
— Je veux que vous arriviez sains et saufs à Tar Valon. C’est la seule chose que vous ayez besoin de savoir.
— Si nous restons ici, intervint Lan, le Draghkar n’aura même pas besoin de survoler la rivière… (Il entreprit de gravir la berge en pente douce.) Si mes souvenirs ne me trompent pas…
Comme si un poids énorme cessait de peser sur sa poitrine – par la grâce du Champion, peut-être ? –, Rand recommença à respirer normalement. Entendant que les autres réagissaient comme lui, y compris Thom, il se souvint d’un vieux proverbe : « Mieux vaut cracher dans l’œil d’un loup qu’indisposer une Aes Sedai. »
Mais la tension était moindre, à présent. Moiraine ne dominait plus personne – assez logiquement, puisqu’elle était fort petite.
— Je suppose qu’il est impossible de nous reposer ? demanda Perrin en étouffant un bâillement.
Appuyée à Bela, Egwene s’autorisa un soupir de lassitude.
La première fois que Rand l’entendait émettre quelque chose qui ressemblait à une plainte.
Aurait-elle compris que tout ça n’a rien d’une exaltante aventure ?
Non sans un peu de culpabilité, le jeune homme se souvint que son amie, contrairement à lui, n’avait pas fermé l’œil depuis deux jours.
— Moiraine Sedai, dit-il, nous avons vraiment besoin d’une pause. Après avoir chevauché toute la nuit, ça semble normal…
— Dans ce cas, si nous allions voir ce que Lan a pour nous ? proposa l’Aes Sedai. Suivez-moi.
S’éloignant de la berge, Moiraine guida ses compagnons vers la forêt. À une centaine de pas de l’eau, ils atteignirent un tertre obscur, près d’une clairière. À cet endroit, une très ancienne crue avait déraciné un massif entier de lauréoles, le transformant en une sorte de muraille végétale où se mêlaient des racines, des branches et des feuilles. Moiraine s’arrêta, et aussitôt une lumière apparut au ras du sol, filtrant de l’entrelacs de végétation.
Brandissant un moignon de torche, Lan sortit en rampant de l’abri naturel et se releva souplement.
— Pas d’intrus en mon absence, dit-il. Le bois que j’ai laissé est toujours sec, ce qui m’a permis d’allumer un feu. Nous nous reposerons au chaud.
— Vous aviez prévu que nous camperions ici ? s’étonna Egwene.
— C’était fortement probable, répondit Lan, et je déteste laisser les choses au hasard.
Moiraine prit la torche que tenait son Champion.
— Si tu allais t’occuper des chevaux ? Quand ce sera fait, j’essaierai d’intervenir sur la fatigue de tout le monde… Mais, pour l’instant, je veux parler à Egwene. Tu viens, mon enfant ?
Sous les yeux de Rand, les deux femmes s’accroupirent, se faufilèrent par une ouverture minuscule et disparurent dans l’abri naturel.
Lan avait inclus dans l’équipement de voyage des sacs spéciaux pour nourrir les chevaux et une petite quantité d’avoine. Voyant que ses compagnons de voyage s’apprêtaient à desseller les montures, il les arrêta d’un geste, puis sortit de sa sacoche les entraves qu’il avait également emportées.
— Je sais que les bêtes se reposeraient mieux sans leur selle, mais si nous devons partir précipitamment…
— Les chevaux ne me semblent pas très fatigués, dit Perrin.
Il tenta de fixer un sac de toile sur la bouche de sa monture, qui se débattit, l’obligeant à s’y reprendre à trois fois. Rand eut exactement les mêmes difficultés avec Nuage, qui semblait très loin de manquer d’énergie.
— Pourtant, ils le sont, répondit Lan à Perrin. (Il se releva après avoir entravé son étalon.) Ils peuvent encore galoper, c’est vrai. Et même galoper ventre à terre, si nous le leur permettons, jusqu’à l’instant où ils tomberont raides morts, terrassés par un épuisement qu’ils n’auront jamais senti. J’aurais donné cher pour que Moiraine Sedai s’abstienne de les « soulager », mais c’était nécessaire. (Il flatta l’encolure de l’étalon, qui inclina la tête en signe d’amicale soumission.) Les jours qui viennent, nous devrons les traiter prudemment, pour leur laisser le temps de récupérer. Ça nous obligera à avancer trop lentement à mon goût mais, avec un peu de chance, ça suffira.
— Est-ce que… (Mat déglutit péniblement)… Moiraine veut nous faire subir le même… traitement ?