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Rand caressa les naseaux de Nuage, le regard perdu dans le vide. Même si elle avait sauvé Tam, il ne désirait pas le moins du monde que l’Aes Sedai utilise le Pouvoir sur lui.

Par la Lumière ! elle n’a pas nié sa responsabilité dans le naufrage du bac !

— En gros, c’est la même chose, oui, répondit Lan avec un petit rire. Mais vous ne risquerez pas de mourir sans même vous en apercevoir. Enfin, pour le moment… Pensez-y comme à une nuit de sommeil supplémentaire, par exemple…

Le cri terrifiant du Draghkar retentit de nouveau, venant de la rivière voilée de brume. Même les chevaux se pétrifièrent. Le hurlement se répéta, de plus en plus proche, vrillant le crâne de Rand. Puis le son se fit plus lointain et finit par mourir.

— Nous avons de la chance, dit Lan. Il nous cherche sur la rivière…

Il haussa les épaules et enchaîna, presque détendu :

— Si nous entrions ? Je n’aurais rien contre un bon repas arrosé d’une infusion bien chaude.

Rand se glissa le premier dans l’étroite ouverture. Rampant sur les mains et les genoux, il traversa un court tunnel et déboucha dans une « grotte végétale » de forme irrégulière mais largement assez grande pour les abriter tous. Le toit de troncs et de branches, bien trop bas, ne permettrait pas aux hommes de se tenir debout, mais ça n’avait guère d’importance. Sur un lit de galets, un petit feu crépitait. Dans l’abri, la circulation d’air était suffisante pour que la fumée s’évacue. En revanche, l’entrelacs de broussailles était trop dense pour qu’on voie les flammes de l’extérieur.

Leur cape de voyage à côté d’elles, Moiraine et Egwene étaient assises en tailleur autour du feu.

— Le Pouvoir de l’Unique, était en train de dire l’Aes Sedai, provient de la Source Authentique, la force qui anime la Création – l’énergie que le Créateur a conçue afin de faire tourner la Roue du Temps. (Elle tendit les mains, les plaquant l’une contre l’autre.) Le saidin, la moitié masculine du Pouvoir, et le saidar, sa moitié féminine, travaillent l’une contre l’autre – et, en même temps, l’une avec l’autre – pour produire cette force. (Elle laissa retomber une de ses mains.) Le saidin est souillé par le contact du Ténébreux. Comme de l’eau sur laquelle flotte une fine pellicule d’huile rance. L’eau demeure pure, mais comment l’atteindre sans entrer en contact avec la souillure ? Le saidar, en revanche, peut toujours être utilisé sans risques.

Egwene lui tournant le dos, Rand ne pouvait pas voir son expression. Mais, à la façon dont elle se penchait en avant pour mieux entendre, elle était fascinée.

Sentant qu’on lui tapotait une omoplate, Rand se retourna. C’était Mat, qui le pressait de s’écarter afin qu’il puisse aussi s’introduire dans l’abri.

Le jeune homme se poussa et tous les fugitifs entrèrent l’un après l’autre sans que les deux femmes leur accordent un regard.

Une fois débarrassés des capes trempées, ils prirent place autour du feu et se réchauffèrent les mains sur les flammes. Dernier à entrer, Lan récupéra une outre et plusieurs sacs de cuir d’un renfoncement. Puis il sortit une bouilloire d’un des sacs et entreprit de faire une infusion.

Le Champion semblait ne pas s’intéresser au dialogue des deux femmes. Parmi les mâles, c’était bien le seul dans ce cas. Mat et Perrin, fascinés, en oubliaient de se réchauffer les mains et Thom Merrilin, prétendument occupé à bourrer sa pipe, se penchait en avant avec une fausse nonchalance qui le trahissait.

Moiraine et Egwene, imperturbables, se comportaient comme si elles étaient seules dans l’abri.

— Non, répondit l’Aes Sedai à une question que Rand n’avait pas entendue. La Source Authentique ne peut pas être épuisée. La roue d’un moulin peut-elle épuiser une rivière ? Eh bien, c’est pareil. La Source est la rivière, et l’Aes Sedai la roue du moulin…

— Et vous pensez que je peux apprendre ? demanda Egwene.

Rand ne l’avait jamais vue si épanouie et si rayonnante – et tellement éloignée de lui.

— Puis-je devenir une Aes Sedai ?

Rand sauta en l’air, se cognant la tête contre le toit végétal. Thom Merrilin le prit par le bras et le força à se rasseoir.

— Ne te ridiculise pas, souffla le trouvère. (Il regarda les deux femmes, qui ne s’en aperçurent pas, puis se tourna de nouveau vers Rand, l’air compatissant.) Tout ça ne dépend plus de toi, maintenant, mon garçon…

— Petite, répondit Moiraine, très peu d’élues peuvent apprendre à entrer en contact avec la Source et à utiliser le Pouvoir. Certaines deviennent très compétentes, et d’autres beaucoup moins. Tu fais partie de l’infime minorité qui n’a pas besoin d’apprendre. Que tu le veuilles ou non, entrer en contact avec la Source sera un jeu d’enfant pour toi. Mais, sans la formation qu’on peut t’offrir à Tar Valon, tu ne sauras jamais canaliser correctement le Pouvoir, et tu risques de ne pas survivre longtemps. Les hommes qui naissent avec l’aptitude de « toucher » le saidin meurent dans d’atroces souffrances si l’Ajah Rouge ne les trouve pas à temps pour les apaiser…

Thom eut un grognement sourd et Rand se contorsionna, mal à l’aise. Les hommes dont parlait Moiraine étaient très rares. De toute sa vie, il n’avait entendu parler que de trois spécimens, et aucun d’eux, la Lumière en soit louée, n’était jamais venu à Deux-Rivières. Les ravages qu’ils pouvaient faire avant que l’Ajah Rouge – un ordre d’Aes Sedai – les trouve étaient comparables à ceux des guerres ou des tremblements de terre. Bref, le genre de cataclysme dont on entendait parler même à Champ d’Emond.

Rand n’avait jamais vraiment compris quel rôle jouait l’Ajah Rouge. Ni les autres Ajah, d’ailleurs… D’après les récits, ces ordres semblaient surtout enclins à comploter les uns contre les autres et à se quereller à la première occasion. Mais une certitude demeurait : l’Ajah Rouge avait pour mission d’interdire une nouvelle Dislocation du Monde. Pour cela, ses membres traquaient impitoyablement tout homme susceptible de manier le Pouvoir de l’Unique.

Très pâles, Mat et Perrin semblaient regretter furieusement de ne pas être chez eux, bien au chaud dans un lit douillet.

— Un certain nombre de femmes meurent aussi, continua Moiraine. Apprendre sans un guide est très difficile. Les femmes qui survivent sans trouver de l’aide deviennent souvent… Eh bien, dans cette partie du monde, elles peuvent devenir la Sage-Dame de leur village… (Elle marqua une pause, l’air pensive.) Le sang ancien est très puissant à Deux-Rivières. Si tu savais comme il chante à mes oreilles ! Dès que je t’ai vue, j’ai su qui tu étais et ce que tu étais. Aucune Aes Sedai ne peut rencontrer une femme capable de canaliser le Pouvoir – ou proche de sa métamorphose – sans la reconnaître au premier coup d’œil.

Moiraine ouvrit sa bourse et en sortit le pendentif – une petite pierre bleue accrochée à une chaîne en or – qu’elle portait souvent dans les cheveux.

— Tu approches de ta métamorphose – le premier contact avec la Source. Il serait préférable que je te serve de guide. Ainsi, tu éviteras les effets… déplaisants… qui affligent celles qui doivent se débrouiller seules.

Les yeux écarquillés, Egwene semblait hypnotisée par le talisman.

— Ce pendentif… il a… il détient le Pouvoir ?

— Bien sûr que non ! s’écria Moiraine. Les objets n’en bénéficient pas ! Même un angreal, qui n’est qu’un outil… Ce n’est qu’une jolie gemme bleue… Mais elle peut t’offrir de la lumière…

Moiraine posa le bijou sur le bout des doigts d’Egwene, dont les bras se mirent aussitôt à trembler. La jeune fille essaya de les retirer, mais l’Aes Sedai lui prit les poignets d’une seule main et posa l’autre sur sa tempe.