— Regarde la gemme, souffla-t-elle. Il vaut mieux procéder ainsi que tâtonner toute seule. Vide ton esprit et pense uniquement à la pierre bleue. Puis laisse-toi dériver. La gemme et le vide absolu… C’est moi qui initierai le processus. Abandonne-toi et laisse-moi te guider. Ne pense pas, surtout !
Rand s’avisa qu’il s’était enfoncé les ongles dans les genoux. Et, à force de serrer les dents, il en avait mal à la mâchoire.
Elle va échouer. Il faut qu’elle échoue !
De la lumière jaillit de la pierre – un éclair bleu, très furtif, pas plus brillant qu’une luciole et pourtant éblouissant comme un soleil.
Le visage de marbre, Moiraine et Egwene regardaient intensément la gemme.
Il y eut un autre éclair, puis un autre encore jusqu’à ce que la petite pierre scintille à une cadence qui évoquait les battements d’un cœur.
C’est l’Aes Sedai ! pensa Rand, niant l’évidence. Moiraine accomplit ce miracle. Pas Egwene !
Après une ultime « pulsation », très faible, le pendentif redevint un banal bijou.
Le souffle court, Rand attendit le verdict.
Troublée, Egwene leva les yeux de la gemme et chercha le regard de Moiraine.
— Je crois avoir senti quelque chose… mais… Eh bien, vous vous trompez peut-être à mon sujet. Désolée de vous avoir fait perdre votre temps.
— Je n’ai rien perdu du tout, mon enfant, répondit l’Aes Sedai avec un petit sourire. La dernière lueur n’appartenait qu’à toi.
— C’est vrai ? s’exclama joyeusement Egwene. (Mais son enthousiasme retomba aussitôt.) C’était si pathétique, comme résultat…
— Voilà que tu te comportes comme une paysanne idiote ! La plupart des femmes qui étudient à Tar Valon ont besoin de plusieurs mois pour atteindre ce niveau. Tu iras loin. Peut-être même jusqu’à la Chaire d’Amyrlin, un jour… Si tu étudies et travailles dur.
— Vous voulez dire que… ? (N’y tenant plus, Egwene enlaça sa compagne.) Merci, oh ! merci ! Rand, tu as entendu ? Je vais devenir une Aes Sedai !
13
Des choix
Avant que ses compagnons s’endorment, Moiraine s’agenouilla devant chacun, lui posant les mains sur la tête. Lan marmonna qu’il n’avait besoin de rien et qu’elle devait économiser ses forces, mais il ne fit pas un geste pour arrêter l’Aes Sedai. Si Egwene fut enthousiasmée par l’expérience, Mat et Perrin, terrifiés, ne trouvèrent pas le courage de refuser. Thom essaya d’échapper à Moiraine, mais elle lui saisit la tête avec une autorité qui le dissuada d’insister. Cela dit, il fulmina pendant toute la durée de l’opération. Quand elle eut fini, l’Aes Sedai lui fit un sourire moqueur. D’humeur massacrante, le trouvère paraissait néanmoins requinqué. Comme tous les autres, à vrai dire…
Rand s’était réfugié dans un recoin sombre où il espérait passer inaperçu. Dès qu’il se fut installé, ses yeux menacèrent de se fermer, mais il se força à regarder, un poing plaqué sur la bouche pour s’empêcher de bâiller. Une heure ou deux de sommeil, et il serait de nouveau en pleine forme, ça ne faisait aucun doute.
Mais Moiraine ne l’oublia pas.
Sursautant lorsqu’elle lui posa les doigts sur le visage – sa peau se révélait étonnamment fraîche –, il voulut protester, mais il n’en eut pas le temps.
Un miracle venait de se produire. La fatigue le fuyait comme un cours d’eau qui dévale une pente et ses multiples courbatures devenaient de très lointains souvenirs. Il regarda l’Aes Sedai, bouche bée.
Moiraine se contenta de sourire avant de le lâcher.
— C’est fait, dit-elle.
Elle se rassit avec un soupir de lassitude. Rand se souvint alors qu’elle ne pouvait pas bénéficier de son propre « miracle ». Très lasse, elle but un peu d’infusion, refusant de goûter au pain et au fromage. Lan l’implora de manger, mais elle resta inflexible. Pour finir, elle se recroquevilla près de son Champion, s’emmitoufla dans sa cape et s’endormit comme une masse.
À part Lan, tous les autres imitèrent l’Aes Sedai, se roulant en boule autour du feu. Rand les regarda avec une stupéfaction non feinte. Quelle mouche les piquait ? Il se sentait en pleine forme, comme s’il venait de se réveiller d’une délectable nuit de sommeil.
Pourtant, dès qu’il se fut confortablement réinstallé dans son alcôve végétale, ses yeux se fermèrent tout seuls.
Quand le Champion le réveilla, une heure plus tard, Rand eut le sentiment de s’être reposé trois jours durant.
Lan tira tous les autres du sommeil, à part Moiraine, leur intimant par gestes de ne pas faire de bruit afin de la laisser dormir.
Même ainsi, les fugitifs n’eurent pas droit à un très long séjour dans l’abri végétal. Alors que le soleil commençait à peine son ascension dans le ciel, le petit groupe repartit en direction de Baerlon – non sans avoir au préalable nettoyé le refuge de toute trace de son passage. Afin de ménager les chevaux, le Champion opta pour une allure très modérée.
Le regard un peu voilé, l’Aes Sedai parvint pourtant à se tenir bien droite sur sa selle.
Dans le dos des cavaliers, le brouillard continuait à flotter sur la rivière, empêchant Rand et ses amis de jeter un dernier coup d’œil au territoire où ils avaient grandi. Le jeune homme se retourna très souvent avec l’espoir d’apercevoir sa terre natale – même s’il s’agissait seulement de Bac-sur-Taren – mais il fut vite trop loin pour que ce soit possible.
— Je n’aurais jamais cru être un jour à une telle distance de chez moi, dit-il quand plusieurs rangées d’arbres lui interdirent de voir le brouillard et la berge de la rivière. Vous vous rappelez le temps où Colline de la Garde nous semblait être à l’autre bout du monde ?
Ça remonte à deux jours… Une éternité, semble-t-il…
— Nous serons de retour dans un mois ou deux, dit Perrin. Pense à tout ce que nous aurons à raconter…
— Les Trollocs ne nous traqueront pas jusqu’à la fin des temps, renchérit Mat. Que la Lumière me brûle, c’est impossible !
Il eut un gros soupir et s’affala sur sa selle, comme s’il ne croyait pas un mot de ce qu’il venait de dire.
— Quelle plaie, les hommes ! s’écria Egwene. Vous rêviez d’aventure, on vous en donne, et voilà que vous voulez déjà rentrer au bercail !
La jeune fille pointait fièrement le menton. Pourtant, Rand remarqua que sa voix tremblait un peu, maintenant que le groupe était visuellement coupé de Deux-Rivières.
Moiraine et Lan ne dirent pas un mot pour rassurer les jeunes gens ni leur confirmer qu’ils reviendraient chez eux. Rand s’efforça de ne pas penser à ce que signifiait cette réserve. Même reposé, il restait assez rongé par le doute pour ne pas chercher à approfondir sa réflexion. Penché sur l’encolure de Nuage, il s’abandonna à une rêverie éveillée où Tam et lui surveillaient leurs moutons dans un grand et verdoyant pâturage inondé de soleil.
Il imagina aussi un bref séjour à Champ d’Emond, pour Bel Tine, et se vit danser sur la place Verte, sans autre souci que de ne pas s’emmêler les pieds en gambillant.
Extatique, il resta longtemps immergé dans cette douce fantasmagorie.
Le voyage jusqu’à Baerlon dura presque une semaine. Lan se plaignit plusieurs fois de ce qu’il appelait « une interminable chevauchée », mais c’était lui qui donnait le rythme et forçait les autres à le suivre.
En revanche, il ne se ménageait pas et ne cherchait pas non plus à préserver Mandarb, son étalon – dans l’ancienne langue, ce nom signifiait « Lame », à l’en croire. Jouant sans cesse les éclaireurs ou au contraire l’arrière-garde, le Champion parcourait au bas mot deux fois plus de distance que les autres. Mais, si un autre cavalier tentait d’avancer plus vite qu’au pas, il lui rappelait sèchement de prendre soin de sa monture, s’il ne voulait pas être obligé de semer les Trollocs à pied. Moiraine elle-même avait droit à un sermon dès qu’elle autorisait sa jument blanche à se dérouiller un peu les jambes. Nommée Aldieb – « Vent d’ouest » en ancienne langue –, la bête avait tendance à se montrer aussi fougueuse que les bourrasques qui apportaient les giboulées printanières.