Qu’il s’occupe de l’arrière ou de l’avant de la colonne, Lan ne détecta jamais rien d’inquiétant. Pas de poursuivants ni d’embuscade… Faisant son rapport à la seule Moiraine – à voix basse, afin que nul ne l’entende –, il lui laissait le soin de transmettre au groupe les informations qu’elle jugeait pertinentes.
Au début, Rand passa un temps fou à regarder derrière lui. Il s’inquiétait et n’était pas le seul. Se tordant lui aussi le cou, Perrin s’assurait sans cesse de la présence de sa hache et Mat chevauchait avec une flèche encochée dans son arc. La piste restant déserte derrière les fugitifs et aucun Draghkar ne se montrant dans le ciel, Rand finit par penser qu’on ne les poursuivait pas.
Une bonne chose, parce qu’il était pratiquement impossible d’avancer à couvert, même dans les forêts les plus denses. Au nord de la Taren, l’hiver s’attardait, comme à Deux-Rivières, et la majorité des arbres et des arbustes, à part les pins, les sapins baumiers et diverses variétés de laurier, restait parfaitement déplumée. Jusqu’aux sureaux qui n’arboraient pas l’ombre d’une feuille !
Dans les prairies trop longtemps écrasées par un lourd manteau de neige, rien ne poussait à part des mauvaises herbes – toujours ce chiendent qui résistait à tout et ne servait à rien. Au pied des arbres à feuilles éternelles, là où les rayons du soleil n’accédaient presque jamais, de la neige continuait à s’accrocher obstinément aux racines affleurantes. Dans ces conditions, les cavaliers gardaient en permanence leur cape bien resserrée sur leur torse – une précaution indispensable le jour comme la nuit, car l’astre diurne ne parvenait pas vraiment à réchauffer l’atmosphère.
Comme à Deux-Rivières, les hirondelles ne se montraient pas, à l’instar des autres oiseaux, y compris les corbeaux.
En d’autres termes, l’excursion n’avait rien d’un voyage d’agrément, et tous les fugitifs avaient hâte d’en avoir terminé. La route du Nord, ainsi que Rand continuait à l’appeler, même si elle devait porter un nom différent dans cette région, se dirigeait en droite ligne vers le nord, comme il se devait. Mais Lan insistait pour faire d’incessants détours par la forêt, histoire de désorienter d’éventuels poursuivants ou un certain espion volant. Et, dès qu’un village, une ferme voire un cabanon apparaissaient à l’horizon, le Champion imposait à la colonne de les contourner en décrivant un cercle ridiculement large.
Le premier jour, à part la route, Rand ne vit aucune preuve de la présence d’êtres humains dans la région. Même lorsqu’il s’était aventuré jusqu’aux contreforts des montagnes de la Brume, s’avisa-t-il, il n’avait jamais été si éloigné de la civilisation.
La première ferme qui se dressa sur le chemin des fugitifs ne manqua pas de les surprendre.
— C’est exactement comme chez nous ! s’exclama Perrin en découvrant la grande maison au toit de chaume à laquelle s’adossait une imposante étable.
Comme s’ils n’avaient pas vu les voyageurs, des paysans vaquaient à leurs occupations dans la cour et dans les champs environnants.
— Pas du tout ! répondit Mat à l’apprenti forgeron. Nous sommes trop loin pour voir les différences, voilà tout.
— Je te dis qu’il n’y en a pas !
— Impossible ! Nous sommes au nord de la Taren, ne perds surtout pas ça de vue !
— Silence, vous deux ! grogna Lan. Nous ne désirons pas être repérés, au cas où vous l’auriez oublié. Bien, nous allons faire un détour par l’ouest…
Lorsqu’il regarda en arrière, un peu plus tard, Rand donna raison à Perrin. Cette ferme ressemblait à toutes celles qu’il avait vues à Champ d’Emond. Un jeune garçon tirait de l’eau du puits et ce qui devait être son frère aîné surveillait des moutons regroupés dans un enclos.
Dans un coin, il y avait même un hangar de séchage pour le tabac.
Pourtant, Mat devait avoir lui aussi raison.
Hors du territoire, tout doit être différent, c’est certain !
Chaque soir, assez longtemps avant le crépuscule, la petite colonne sélectionnait un site où camper. De préférence un endroit pentu, pour l’écoulement de l’eau de pluie, et bien abrité du vent, car celui-ci ne mourait presque jamais, se contentant de provenir de directions différentes. Les feux de camp, toujours très modestes, afin de ne pas être visibles de très loin, servaient à préparer les infusions. Puis Lan ordonnait qu’on les éteigne et qu’on enterre les braises.
Le premier soir, avant la tombée de la nuit, Lan entreprit d’enseigner aux trois garçons le maniement des armes qu’ils portaient. Commençant par l’arc, il regarda Mat, à cent pas de distance, loger trois flèches dans un nœud grand comme la tête d’un homme, sur le tronc fendu d’un arbre mort. Puis il demanda aux autres d’imiter leur ami. Perrin réussit le même tir que Mat. Invoquant la flamme et le vide, Rand parvint à atteindre l’état de calme intérieur qui permettait à l’arc de devenir une part de lui-même. Du coup, il groupa parfaitement ses trois flèches, les pointes se touchant presque. Impressionné, Mat félicita son ami en lui flanquant une claque sur l’épaule.
— Eh bien, dit Lan alors que les trois garçons se souriaient, si vous avez tous des arcs, et si les Trollocs consentent à ne pas trop approcher, vous empêchant ainsi de les utiliser, vous devriez pouvoir vous défendre… (Les sourires disparurent.) Voyons ce que je peux vous apprendre pour le cas où les monstres ne se montreraient pas coopératifs…
Lan commença par Perrin. Manier une hache face à un homme ou à un monstre armé, expliqua-t-il, n’avait aucun rapport avec couper du bois ou faire de grands moulinets à blanc. Après avoir montré à l’apprenti forgeron une série d’exercices – bloquer, parer et frapper –, il répéta l’opération avec Rand et son épée.
Le jeune homme dut jeter aux orties les gesticulations et les acrobaties qu’il tenait pour le nec plus ultra de l’escrime. À la place, Lan l’initia à des mouvements fluides et harmonieusement enchaînés qui ressemblaient presque à une danse.
— Malgré ce que pensent certains escrimeurs, dit le Champion, manier la lame ne suffit pas. L’esprit joue un rôle, et peut-être même le plus important. Vide ton esprit, berger ! Purge-le de la peur et de la haine. Oui, brûle-moi tout ça ! Ce conseil s’adresse aussi à vous, Mat et Perrin. Il s’applique à toutes les armes : hache, arc, lance, massue. Et il vaut même lorsqu’on se bat à mains nues.
— La flamme et le vide…, souffla Rand, perplexe. Mon père m’a enseigné cette méthode.
Lan gratifia le jeune homme d’un regard insondable, comme d’habitude.
— Tiens ton épée comme je te l’ai montré, berger ! On ne transforme pas en une heure un péquenot en escrimeur, mais on peut au moins lui apprendre à ne pas se couper un pied ou une jambe.
Rand soupira, puis il saisit l’épée à deux mains et la tint bien droite.
Moiraine avait observé toute la scène sans broncher. Mais, le lendemain, elle demanda au Champion de continuer les leçons.
Le soir, le repas ressemblait à s’y méprendre au petit déjeuner et au déjeuner : du pain azyme, du fromage et de la viande séchée. Mais le dîner était arrosé d’infusion, pas d’eau, et souvent agrémenté par une petite prestation de Thom. Interdit de flûte et de harpe par Lan – pour ne pas alerter toute la région –, le trouvère gardait le droit de jongler et de raconter des histoires. Puisant dans son répertoire, il passait du conte de Mara et les trois rois stupides à la kyrielle de courtes anecdotes sur Anla le conseiller philosophe. Optant parfois pour une saga épique – par exemple La Grande Quête du Cor –, il évitait les histoires qui se terminaient mal et privilégiait celles qui se concluaient par un retour au foyer joyeux et triomphal.