Dans un environnement paisible, sans l’ombre d’un Trolloc parmi les arbres ni d’un Draghkar au milieu des nuages, les fugitifs parvenaient à autoalimenter leur tension chaque fois qu’ils sentaient se relâcher leur vigilance.
Il y eut par exemple le matin où Egwene, au réveil, entreprit de détresser ses cheveux. Alors qu’il enroulait sa couverture, Rand la surveilla du coin de l’œil…
Chaque nuit, après extinction du feu, tous les hommes s’enveloppaient dans leur couverture. L’Aes Sedai et la jeune fille, en revanche, s’éloignaient pour converser et revenaient une ou deux heures après, alors que les autres dormaient à poings fermés.
Ce matin-là, une fois sa chevelure détressée, Egwene entreprit de la peigner pendant que Rand sellait Nuage et remettait en place sa couverture et ses sacoches.
Après cent coups de peigne – le compte tenu par Rand –, Egwene laissa ses longs cheveux cascader sur ses épaules et remonta la capuche de sa cape de voyage.
— Qu’est-ce que tu fais ? ne put s’empêcher de demander Rand, surpris.
Egwene lui coula un regard en biais et ne répondit pas. En deux jours, s’aperçut-il, c’était la première fois qu’il s’adressait à elle. Mais ce détail ne l’arrêta pas.
— Pendant toute ta vie, tu as attendu de pouvoir tresser tes cheveux, et ça ne t’intéresse plus ? Pourquoi ? Parce que Moiraine les porte détachés ?
— Les Aes Sedai ne se tressent pas les cheveux, répondit la jeune fille. Sauf quand elles en ont envie.
— Peut-être, mais tu n’en es pas une ! Tu es Egwene al’Vere, de Champ d’Emond, et le Cercle des Femmes n’aimerait sûrement pas te voir ainsi.
— Les affaires du Cercle ne te regardent pas, Rand al’Thor ! De plus, je serai bientôt une Aes Sedai. Dès notre arrivée à Tar Valon, en fait…
— Sans blague ? railla Rand. Et pourquoi ça ? Au nom de la Lumière ! tu n’as rien d’un Suppôt des Ténèbres.
— Parce que Moiraine Sedai ferait partie de cette engeance, selon toi ? (Les poings serrés, Egwene semblait prête à frapper l’impudent.) Alors qu’elle a sauvé le village et guéri ton père ?
— J’ignore ce qu’elle est exactement, et ça ne présage en rien de la nature des autres Aes Sedai. D’après les légendes…
— Grandis un peu, Rand ! Oublie les histoires et ouvre les yeux !
— Mes yeux l’ont vue faire couler le bac ! Ose nier que c’est vrai ! Quand tu as une idée dans le crâne, tu n’en démords pas, même si on te signale que tu essaies de marcher sur l’eau. Si tu n’étais pas aveugle à la Lumière, telle une folle qui…
— Folle, moi ? Rand al’Thor, écoute-moi bien : tu es le garçon le plus obtus que je…
— Vous voulez réveiller tout le monde à dix lieues à la ronde ? demanda soudain Lan.
La bouche ouverte, alors qu’il cherchait une réplique mordante, Rand s’avisa qu’il avait crié.
Qu’ils avaient tous les deux crié…
Egwene s’empourpra et se détourna en marmonnant :
— Ah ! les hommes !
Une saillie qui visait au moins autant le Champion que Rand, semblait-il.
Non sans circonspection, Rand regarda autour de lui. Tout le monde le dévisageait, pas seulement Lan. Mat et Perrin, un peu blêmes… Thom Merrilin, tendu comme s’il s’apprêtait à combattre ou à fuir. Et enfin Moiraine… Impassible, à son habitude, mais dont les yeux semblaient vouloir transpercer son crâne. Bon sang ! dans le feu de l’action, quelles âneries avait-il donc proférées sur les Aes Sedai et les Suppôts des Ténèbres ?
— Il est temps de partir, déclara Moiraine.
Alors qu’elle se dirigeait vers sa jument, Rand eut l’impression d’échapper de justesse aux mâchoires d’un piège dont il ne serait pas sorti indemne.
Mais était-il vraiment hors de danger ?
Deux soirs plus tard, alors que le feu agonisait, Mat finit de lécher les lambeaux de fromage sur ses doigts, et déclara :
— Je crois que nous les avons semés pour de bon.
Lan parti en patrouille, Moiraine et Egwene faisant bande à part, la nuit appartenait aux trois amis – d’autant plus que Thom somnolait sur sa rituelle bouffarde du soir.
Alors qu’il tisonnait distraitement les braises avec un bâton, Perrin répliqua :
— Si tu as raison, pourquoi Lan continue-t-il à patrouiller ?
À moitié endormi, Rand se tourna sur le côté, exposant son dos au feu.
— Ils ont perdu notre trace à Bac-sur-Taren, insista Mat. (Étendu sur le dos, les mains croisées derrière la nuque, il contemplait la lune.) S’ils nous traquaient vraiment…
— Tu penses que le Draghkar nous suivait parce qu’il nous trouve sympathiques ? demanda Perrin.
— Je n’en sais rien, mais je dis qu’il faut arrêter de s’inquiéter au sujet des Trollocs. Il est temps de nous intéresser au monde, les gars ! Nous arpentons les lieux d’où viennent les récits et les légendes. À quoi ressemble une vraie ville, selon vous ?
— Nous allons à Baerlon…, dit Rand d’une voix pâteuse de sommeil.
— Baerlon, oui, oui… Mais j’ai consulté la vieille carte de maître al’Vere, figurez-vous. Si nous obliquons vers le sud, une fois à Caemlyn, la route nous conduira en Illian, et beaucoup plus loin ensuite.
— Pourquoi ce soudain intérêt pour l’Illian ? s’étonna Perrin.
— Pour commencer, ce pays ne grouille pas d’Aes…
Mat se tut et Rand émergea en sursaut de sa somnolence. Moiraine était de retour plus tôt que d’habitude. Egwene l’accompagnait, mais c’était l’Aes Sedai, debout à la lisière du cercle de lumière projeté par le feu, qui monopolisait l’attention des trois jeunes hommes.
Mat la dévisageait, les yeux écarquillés.
Le regard de cette femme accrochait la lumière comme si ses globes oculaires étaient deux gemmes noires méticuleusement polies. Soudain, Rand se demanda depuis combien de temps Moiraine les écoutait.
— Les garçons voulaient simplement…, commença Thom, mais l’Aes Sedai lui coupa la parole :
— Quelques jours de répit, et vous oubliez tout ! L’attaque du village, pendant la Nuit de l’Hiver, ça ne vous dit plus rien ?
— Bien sûr que si, répondit Perrin. C’est tout bêtement que…
Sans élever la voix, Moiraine lui fit subir le même sort qu’au trouvère :
— Vous en êtes donc tous là ? demanda-t-elle. Avides d’aller en Illian et de tout oublier des Trollocs, des Myrddraals et des Draghkars ?
Moiraine balaya du regard les trois jeunes gens. La lueur que Rand vit briller dans ses yeux, un frappant contraste avec son ton presque détaché, mit le jeune homme très mal à l’aise.
— Le Ténébreux vous poursuit tous les trois – et même s’il s’intéresse à un seul d’entre vous, nous ignorons lequel – et si je vous laisse batifoler en toute liberté, il vous rattrapera. Je m’oppose à tout ce que désire le Père des Mensonges. Alors écoutez-moi bien : plutôt que vous savoir entre ses mains, je préférerais vous tuer !
Ce fut le ton, justement, qui convainquit Rand. L’Aes Sedai ne reculerait devant rien de ce qu’elle estimerait nécessaire…
Cette nuit-là, Rand dormit très mal et il ne fut pas le seul. Le trouvère lui-même eut du mal à fermer l’œil. Et, pour la première fois depuis le départ, Moiraine ne proposa pas son « assistance » aux fugitifs.