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Pour Rand, les conversations vespérales entre Egwene et l’Aes Sedai étaient une torture. Chaque fois que les deux femmes s’isolaient, il se demandait ce qu’elles se disaient. Et ce que Moiraine pouvait bien faire à la fille du bourgmestre de Champ d’Emond.

Un soir, il attendit que ses compagnons soient endormis, Thom ronflant comme un sonneur, pour se relever et partir en exploration, frileusement enroulé dans sa couverture. Puisant dans les aptitudes acquises en chassant des lapins, il avait avancé furtivement jusqu’à un grand laurier. Caché derrière les larges feuilles, il avait tendu l’oreille pour comprendre la conversation des deux femmes, assises sur une souche à moins de dix pas de lui, une lanterne leur fournissant un minimum de lumière.

— Pose tes questions, et, si c’est le moment de te répondre, je le ferai, n’aie aucune crainte. Mais sache que tu n’es pas prête pour certaines choses. D’abord, tu dois acquérir d’autres connaissances, qui te conduiront à un niveau de conscience différent… Mais parle quand même sans te censurer.

— Les Cinq Pouvoirs…, dit Egwene. La Terre, l’Air, le Feu, l’Eau et l’Esprit… Il semble injuste que les hommes soient plus doués pour manier la Terre et le Feu. Pourquoi bénéficient-ils des plus puissants pouvoirs ?

Moiraine eut un rire de gorge.

— C’est comme ça que tu vois les choses, mon enfant ? Tu connais une pierre assez solide pour ne pas être érodée par l’eau et le vent ? Ou un feu qui ne peut être ni noyé ni soufflé comme la flamme d’une bougie ?

Egwene resta songeuse un long moment.

— Il y a eu les hommes qui ont tenté de libérer le Ténébreux et les Rejetés, pas vrai ? Des Aes Sedai de sexe masculin ? Si j’ai bien compris, les femmes n’ont joué aucun rôle dans la Dislocation du Monde. Devenus fous, les hommes s’en sont pris à la Création.

— Tu as peur, dit Moiraine d’un ton sinistre. Si tu étais restée à Champ d’Emond, tu serais devenue Sage-Dame un jour ou l’autre, pas vrai ? C’était le plan de Nynaeve, non ? Ou tu aurais fait partie du Cercle des Femmes, dirigeant le village malgré ce qu’auraient cru les membres du Conseil. Mais tu as opté pour l’impensable : quitter Deux-Rivières pour partir en quête d’aventure. Tu en rêvais et, en même temps, ça t’effrayait. Mais tu as refusé de te laisser dominer par la peur. Sinon, tu ne m’aurais pas demandé comment une femme peut devenir une Aes Sedai. Et tu aurais hésité à jeter aux orties les coutumes et les conventions…

— Je n’ai pas peur, se défendit Egwene. Et je tiens à devenir une Aes Sedai.

— Il vaudrait mieux pour toi que tu aies peur, même si j’espère que tu resteras intrépide… De nos jours, peu de femmes ont les aptitudes requises pour devenir des initiées. Et moins encore en ont la volonté. (Moiraine sembla soudain se parler à elle-même, comme si elle était seule.) Deux candidates dans un seul village, c’est incroyable. Le sang ancien est vraiment très puissant à Deux-Rivières.

Dans les ombres, Rand bougea involontairement et une brindille craqua sous sa botte. Il se pétrifia, le souffle court et le front ruisselant de sueur, mais les deux femmes parurent n’avoir rien entendu.

— Deux ? s’étonna Egwene. Qui est l’autre ? Kari Thane ? Lara Ayellan ?

— Oublie ce que je viens de dire, marmonna Moiraine, agacée. Le chemin de cette femme la conduira dans une tout autre direction, j’en ai peur. Concentre-toi sur la voie que tu as choisie, parce qu’elle n’a rien de facile.

— Je ne ferai pas demi-tour, assura Egwene.

— Qu’il en soit ainsi, mon enfant. Mais tu as besoin d’être rassurée, et je ne peux rien pour toi – enfin, je suis dans l’incapacité de répondre à tes attentes.

— Je ne comprends pas…

— Tu veux m’entendre dire que les femmes Aes Sedai sont bienveillantes et pures. En revanche, tu aimerais avoir la certitude que ce sont les hommes, ces êtres pervers, qui ont provoqué la Dislocation du Monde. Ils sont coupables, c’est vrai, mais pas plus pervers que quiconque d’autre. Ils étaient fous, pas maléfiques ! Les Aes Sedai que tu rencontreras à Tar Valon sont des êtres humains. Des femmes comme les autres, si on oublie le don qui les distingue de leurs sœurs « normales ». Parmi elles, tu trouveras le courage et la lâcheté, la force et la faiblesse, la bonté et la méchanceté, et, bien entendu, la bienveillance et l’indifférence hautaine. Devenir l’une d’entre elles ne transformera pas la personne que tu es.

— Je crois que j’avais peur de ça, avoua Egwene. Être métamorphosée par le Pouvoir… J’ai aussi la frousse des Trollocs, du Blafard et… Moiraine Sedai, au nom de la Lumière ! pourquoi les Trollocs sont-ils venus à Champ d’Emond ?

L’Aes Sedai tourna la tête… vers l’endroit où se cachait Rand. Les yeux incroyablement durs, elle semblait capable de voir à travers les branches du grand laurier.

Et je fais quoi, moi, si elle me prend en flagrant délit d’espionnage ?

Rand tenta de reculer dans les ombres. Ne regardant pas où il mettait les pieds, il trébucha sur une racine et manqua de peu s’étaler de tout son long sur un entrelacs de broussailles et de branches mortes. Autant sonner du cor pour annoncer sa présence !

Haletant, il rampa en arrière en tentant de faire le moins de bruit possible.

Espèce de crétin ! Aller épier une Aes Sedai !

Revenu près du feu, il parvint à reprendre en silence sa place parmi les dormeurs. Lan se tourna sur le côté au moment où il s’allongeait, mais il ne se réveilla pas – un mouvement sans aucun rapport, dans son sommeil…

Rand s’autorisa un discret soupir de soulagement.

Un instant plus tard, Moiraine vint se camper près du feu et observa ses compagnons endormis. Les yeux fermés, Rand s’efforça de respirer régulièrement. Guettant des bruits de pas, il n’entendit rien et finit par rouvrir les yeux. L’Aes Sedai s’en était allée sans lui accorder d’attention.

Quand il s’endormit enfin, le jeune homme fit un atroce cauchemar. Alors que tous les villageois de Champ d’Emond affirmaient être le Dragon Réincarné, chaque villageoise portait dans les cheveux une gemme semblable à celle de Moiraine.

Après cette épouvantable nuit, Rand ne tenta plus jamais d’espionner les deux femmes.

Le sixième jour de cet assommant voyage, alors que le soleil peinait toujours à réchauffer la terre, des nuages effilochés dérivant vers le nord, le vent très mordant incita Rand à s’emmitoufler plus étroitement dans sa cape de voyage.

Il se demanda si la petite colonne arriverait un jour à Baerlon. La distance déjà parcourue équivalait largement à celle qui séparait Bac-sur-Taren de la rivière Blanche, ce qui n’était pas rien. Pourtant, lorsqu’il le questionnait, Lan assurait que ce voyage, tout juste une excursion, n’avait rien d’extraordinaire. À peine s’il méritait le nom de « voyage », à la vérité…

Ce discours bizarre désorientait Rand, qui n’était jamais allé si loin de chez lui.

Revenant d’une de ses patrouilles, le Champion émergea soudain de la forêt, vint se placer à côté de Moiraine et chevaucha en lui parlant à l’oreille.

Rand n’aimait pas ce rituel, mais il s’abstint de toute réaction. Quand il l’interrogeait, Lan faisait immanquablement mine de n’avoir rien entendu.

Parmi les fugitifs, seule Egwene sembla avoir noté le retour de Lan. Habitués à le voir aller et venir sans cesse, les autres ne le remarquaient plus. Comme Rand, la jeune fille ne posait aucune question. Si Moiraine la traitait comme la « chef » du groupe de jeunes gens, elle ne la faisait bénéficier d’aucun privilège lorsque le Champion venait au rapport.