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Muré dans le silence morose qui devenait de plus en plus la marque de fabrique des trois garçons, à mesure qu’ils s’éloignaient de Deux-Rivières, Perrin portait l’arc de Mat. Profitant de la lenteur de leur progression, ce dernier, sous l’œil attentif de Thom Merrilin, s’exerçait à jongler avec trois balles de couleurs différentes. Comme le Champion, le trouvère dispensait des cours chaque soir.

Quand Lan eut fini de lui parler, Moiraine se retourna sur sa selle pour regarder les autres cavaliers. Lorsque son regard se posa sur lui, Rand s’efforça de ne pas se tétaniser. Mais ne l’avait-elle pas examiné plus longtemps que les autres ? Il aurait juré qu’elle savait très bien qui était l’espion, cette fameuse nuit…

— Rand ! appela Mat. Je m’en sors avec quatre balles !

Sans daigner tourner la tête, Rand répondit d’un vague geste.

— Je t’avais dit que j’y arriverais avant toi ! Regarde !

La petite colonne venait d’atteindre le sommet d’une butte. Droit devant, au-delà d’une forêt déjà obscurcie par les premières ombres du crépuscule, se dressait Baerlon, la cité que Rand redoutait de ne jamais atteindre.

Tentant en même temps de sourire et d’être béat de surprise, le jeune homme poussa un petit cri étranglé.

Haut de vingt bons pieds, un mur d’enceinte en rondins muni de plusieurs tours de garde entourait l’agglomération. À l’intérieur de cette enclave, des toits en tuile brillaient au soleil et de fines colonnes de fumée montaient des cheminées de pierre. Des centaines de cheminées ! Et, où que le regard se pose, impossible d’apercevoir l’ombre d’un toit de chaume. Une large route conduisait à la cité, à l’est, et une voie presque aussi large faisait de même à l’ouest. Sur chacune, des chariots bâchés et des chars à bœufs avançaient en file serrée vers la palissade.

Autour de la ville, il y avait partout des fermes et des champs. S’il s’y était intéressé, Rand aurait vu que les exploitations agricoles étaient plus nombreuses et plus grosses au nord qu’au sud. Mais il n’avait d’yeux que pour la cité.

Cette ville est plus grande que Champ d’Emond, Colline de la Garde et Promenade de Deven réunis ! Et on peut même ajouter Bac-sur-Taren, je crois…

— C’est donc ça, une ville ! s’écria Mat, penché sur l’encolure de son cheval pour mieux voir.

— Comment tant de gens peuvent-ils vivre au même endroit ? demanda Perrin, dépassé.

Les yeux ronds, Egwene s’abstint de tout commentaire.

Thom Merrilin regarda Mat, roula de grands yeux et cria, faisant frémir sa moustache :

— Une ville droit devant, capitaine !

— Et toi, Rand ? demanda Moiraine. Quelle est ta première impression de Baerlon ?

— C’est très loin de chez nous…, répondit le jeune homme, s’attirant un rire moqueur de Mat.

— Tu devras aller beaucoup plus loin que ça…, souffla Moiraine. Oui, beaucoup plus loin… Mais vous n’avez pas le choix… Pour survivre, vous devrez fuir et vous cacher, puis recommencer à fuir. Il en sera ainsi jusqu’à la fin de votre vie, qui menace d’être très courte. Quand le voyage deviendra pénible, gardez à l’esprit que vous n’avez pas d’autre choix.

Rand, Mat et Perrin échangèrent des regards entendus. À l’évidence, ils pensaient la même chose : Comment pouvait-elle parler ainsi après tout ce qu’elle leur avait dit ?

Les Aes Sedai choisissent pour nous, c’est ça, la vérité…

Moiraine enchaîna comme si elle n’avait pas deviné les pensées des trois garçons :

— Le danger recommence ici, alors prenez garde à ce que vous direz quand vous serez en ville. Avant tout, ne mentionnez jamais les Trollocs, le Blafard ni rien de ce genre. N’évoquez pas le Ténébreux, même en pensée. À Baerlon, certaines personnes ont encore moins de sympathie pour les Aes Sedai que les villageois de Champ d’Emond. Il risque même d’y avoir des Suppôts des Ténèbres en ville…

Egwene lâcha un petit cri, Perrin marmonna dans sa barbe et Mat blêmit.

— Nous ne devons pas attirer l’attention, continua Moiraine, imperturbable.

Comme s’il obéissait à un ordre implicite, Lan retira sa cape aux nuances fluctuantes de gris et de vert et enfila un modèle marron beaucoup plus ordinaire. Dans ses sacoches de selle, le vêtement rangé à la hâte fit une grosse bosse visible de loin.

— Nous n’utiliserons pas nos vrais noms, ajouta Moiraine. Ici, on me connaît sous le nom d’Alys, et Lan se fait appeler Andra. Ne l’oubliez pas, je vous prie. Bien, dépêchons-nous un peu ! Les portes de la ville sont closes du coucher du soleil à l’aube…

Lan ouvrit la marche pendant la courte descente puis dans la forêt. Une fois en terrain découvert, la route passa devant une demi-douzaine de fermes. Occupés à en terminer avec leurs corvées, avant le repas du soir, les paysans n’accordèrent aucune attention aux cavaliers, qui arrivèrent sans encombre devant un grand portail de bois bardé de fer.

Même si le soleil n’était pas encore couché, l’heure de la fermeture des portes semblait avoir sonné depuis un moment…

Lan approcha de la palissade et tira sur une corde effilochée accrochée d’un côté du portail. Aussitôt, une cloche sonna derrière le mur d’enceinte.

Au sommet de la palissade, le visage parcheminé d’un homme apparut entre les extrémités taillées en pointe de deux rondins.

— C’est quoi, ce raffut ? lança l’homme affublé d’une coiffe en tissu élimé. Il est trop tard pour entrer par ici. Trop tard, j’ai dit ! Faites-le tour et essayez la porte de Pont-Blanc, si ça vous chante !

Moiraine fit avancer sa jument afin que l’homme puisse la voir et la reconnaître. Un sourire illuminant son visage ridé, le vieux type parut déchiré entre l’envie de palabrer encore et la nécessité de faire son travail.

— J’ignorais que c’était vous, maîtresse, dit-il. Je descends tout de suite. Un peu de patience… J’arrive !

La tête parcheminée disparut, mais une voix étouffée continua d’assurer que son propriétaire serait bientôt là. Dans un concert de grincements, le battant de droite du portail s’ouvrit lentement – juste de quoi permettre à un seul cavalier de passer.

Le vieux type glissa la tête par cette ouverture, gratifia les voyageurs d’un grand sourire édenté, puis s’écarta lestement.

Les cavaliers franchirent l’un après l’autre le portail pour se retrouver dans une rue étroite. Dans cette partie de la ville, visiblement pas résidentielle, de grands entrepôts sans fenêtres s’alignaient les uns à côté des autres avec une accablante monotonie.

Moiraine et Lan ayant mis pied à terre, Rand les imita.

Venu rejoindre l’Aes Sedai et son Champion, le gardien du portail, vêtu d’une cape miteuse et d’une veste défraîchie, leur parlait en dodelinant sans cesse de la tête – débarrassée du minable chapeau, qu’il serrait humblement contre sa poitrine.

— Des paysans…, dit-il avec un petit sourire condescendant. Maîtresse Alys, vous vous intéressez aux péquenots qui ont de la paille dans les cheveux ? (Il aperçut enfin Thom Merrilin.) Toi, tu n’es pas un berger, et moins encore un bouseux. Je me souviens de t’avoir laissé entrer, il y a quelque temps. Les paysans n’ont pas aimé tes facéties, trouvère ?

— Maître Avin, dit Lan, j’espère que tu sauras oublier que tu nous as laissés sortir. (Il glissa une pièce dans la main libre du type.) Et entrer de nouveau…

— Maître Andra, inutile de me payer encore… Inutile, vraiment. Vous avez déjà été très généreux lors de votre départ… (Malgré ses protestations, Avin fit disparaître la pièce avec toute l’aisance et la grâce d’un prestidigitateur.) Je n’ai rien dit à personne, et je continuerai à me taire. Surtout devant les Capes Blanches !

L’air indigné, le vieil homme fit mine de cracher sur le sol. S’avisant que Moiraine risquait de s’en offusquer, il s’en abstint à la dernière seconde.