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Rand tressaillit mais parvint à ne rien dire. Ses amis réussirent à l’imiter, même si ça parut quelque peu difficile pour Mat.

Les Fils de la Lumière…, pensa Rand.

Les histoires racontées par les colporteurs, les marchands et leurs gardes du corps exprimaient toutes sortes de sentiments au sujet des Fils de la Lumière. Cela pouvait aller de la haine à la vénération, mais un point au moins ne faisait aucun doute : les « Capes Blanches » vouaient une haine féroce aux Suppôts des Ténèbres et aux Aes Sedai – sans faire la moindre différence entre les uns et les autres.

Bref, des ennuis s’annonçaient.

— Il y a des Fils à Baerlon ? demanda Lan.

— Pour sûr que oui ! Ils sont arrivés le jour de votre départ, si je me souviens bien. Ici, on ne les aime pas, mais pas grand monde ne le leur laisse voir, bien entendu…

— Ont-ils dit ce qu’ils venaient faire en ville ? s’enquit Moiraine.

— S’ils l’ont dit ? (Très surpris, Avin en oublia de baisser la tête.) Bien sûr que oui ! Mais j’oubliais, vous étiez dans la cambrousse, où on entend seulement bêler les moutons. Les Fils sont ici à cause de ce qui se passe au Ghealdan. Le Dragon, vous savez ? Enfin, le type qui s’est baptisé ainsi… Les Fils disent que ce fou a réveillé le mal – et c’est ce qu’il a fait, je suis bien d’accord – et qu’ils sont là pour l’éradiquer. Mais ce Dragon est au Ghealdan, pas ici ! Un prétexte pour se mêler de nos affaires, voilà ce que c’est, selon moi ! Le Croc du Dragon s’affiche déjà sur la porte de pauvres gens…

Cette fois, Avin ne put s’empêcher de cracher dans la poussière.

— Les Fils ont fait beaucoup de dégâts ? demanda Lan.

Avin secoua la tête.

— Non, mais ce n’est pas l’envie qui leur manque ! Par bonheur, le Gouverneur leur fait aussi peu confiance que moi. Il n’en laisse jamais entrer plus de dix en même temps, et je vous jure que ça les rend furieux ! Les autres attendent dans un camp, un peu au nord d’ici. Les fermiers du coin ne doivent pas en mener large, je parie ! Les Fils qui viennent en ville se baladent avec leurs capes blanches et ils tentent d’en imposer aux honnêtes gens. « Marchez dans la Lumière », qu’ils disent, et c’est un ordre, pas une prière ! Plusieurs fois, ils ont failli en venir aux mains avec les conducteurs de chariot, les mineurs ou les employés des fonderies – et même avec la garde municipale –, mais le Gouverneur ne veut pas de violence et, jusque-là, il a obtenu satisfaction. S’ils traquent le mal, pourquoi ne vont-ils pas au Saldaea ? D’après ce qu’on dit, ils auraient du pain sur la planche, là-bas. Et au Ghealdan, il y a eu une grande bataille, paraît-il. Une terrible bataille.

— J’ai cru comprendre que des Aes Sedai sont parties pour le Ghealdan, dit Moiraine.

— C’est vrai, maîtresse… (Avin recommença à dodeliner de la tête.) Elles sont allées au Ghealdan, pour sûr, et c’est même ça qui a provoqué la bataille. Enfin, à ce qu’on raconte. Les Aes Sedai ont subi des pertes, paraît-il. Elles sont peut-être même toutes mortes. Je sais que beaucoup de gens ne les aiment pas, mais qui d’autre peut arrêter un faux Dragon ? Sans parler des maudits cinglés qui voudraient devenir des Aes Sedai masculins ! Qu’en ferait-on, de ces déments ?

» Bon, il y a des gens qui disent… Attention, pas les Capes Blanches, et pas moi non plus, mais des gens, simplement, qui disent donc que ce type serait pour de bon le Dragon Réincarné. Il sait faire des trucs, paraît-il… Comme utiliser le Pouvoir de l’Unique… En tout cas, il a des milliers de fidèles.

— Ne dis pas d’idioties ! s’écria Lan.

Avin eut un regard de chien battu.

— Maître Andra, je répète ce que j’entends, c’est tout… On murmure aussi que son armée se dirige vers Tear, par l’est et le sud… (Avin prit un ton grave, comme si ses propos méritaient d’être gravés dans le marbre.) Il a baptisé ses soldats le Peuple du Dragon, toujours d’après ce qu’on raconte.

— Les noms ne signifient rien, dit Moiraine.

Si quelque chose la troublait dans ces rumeurs, elle le cachait merveilleusement bien.

— Si ça t’amuse, continua-t-elle, tu peux appeler ta mule Peuple du Dragon !

— J’en doute, maîtresse… Pas avec les Capes Blanches qui rôdent dans les rues… Et je ne connais personne d’autre, d’ailleurs, qui aimerait ce nom… Je vois ce que vous voulez dire, maîtresse, mais… Non, ma mule, je préfère l’appeler autrement…

— Une sage décision, conclut Moiraine. Et maintenant, nous allons devoir te laisser.

— Surtout, ne vous inquiétez pas, maîtresse, fit Avin avec toute l’humilité qu’il pouvait afficher. Je n’ai vu personne… (Il approcha du battant de porte et entreprit de le refermer.) Oui, je n’ai rien vu ni entendu. Pour tout dire, personne n’a franchi ce portail depuis des jours. Regardez, il est fermé, la barre de sécurité en place…

— Que la Lumière brille sur toi, Avin, souffla Moiraine.

Sur ces mots, elle s’éloigna et tous ses compagnons lui emboîtèrent le pas. Se retournant, Rand vit que le vieil homme était toujours debout près du portail. Apparemment, il polissait une grosse pièce avec un coin de sa cape tout en ricanant bêtement.

Les fugitifs remontèrent une série de rues assez étroites flanquées d’entrepôts et, à intervalles irréguliers, de hautes clôtures de bois.

Rand marcha un moment à côté du trouvère.

— Thom, que signifiait cette histoire de Peuple du Dragon ? Et Tear ? C’est bien une ville portuaire qui se dresse au bord de la mer des Tempêtes ?

— Le Cycle de Karaethon…, dit simplement le trouvère.

Rand sursauta.

Les Prophéties du Dragon…

— Personne n’évoque le… Enfin, on ne raconte pas ces histoires-là à Deux-Rivières. En tout cas, pas à Champ d’Emond. Notre Sage-Dame écorcherait vif quiconque s’y aventurerait.

— Je n’en doute pas…, lâcha Thom.

Il jeta un coup d’œil à Moiraine, toujours loin devant avec Lan. Estimant qu’elle ne pouvait pas l’entendre, il enchaîna :

— Tear est le plus grand port de la mer des Tempêtes, et la forteresse qui assure sa défense se nomme la Pierre de Tear. On dit que c’est la première place forte qui fut construite après la Dislocation du Monde. Depuis, elle n’a jamais été prise, même si beaucoup d’armées ont essayé. Une des prophéties affirme que la Pierre ne tombera pas jusqu’au moment où le Peuple du Dragon y viendra. Une autre prétend qu’elle restera inexpugnable tant que la main du Dragon ne maniera pas l’Épée Qui Ne Peut Pas Être Touchée. (Thom fit la grimace.) La chute de la Pierre comptera parmi les rares preuves incontestables de la renaissance du Dragon. Puisse cet édifice rester debout jusqu’à ce que mes os soient retombés en poussière !

— Et cette Épée Qui Ne Peut Pas Être Touchée ? De quoi s’agit-il ?

— Le nom parle de lui-même, pas vrai ? En réalité, j’ignore si c’est une vraie lame ou autre chose. Quoi qu’il soit, cet objet repose dans le Cœur de la Pierre, la citadelle centrale de la forteresse. Personne ne peut y entrer, à part les Hauts Seigneurs, et ils ne parlent jamais de ce qu’ils y voient. Et, s’il leur arrive de se confier, ce n’est sûrement pas à un trouvère…

Rand ne cacha pas sa perplexité.

— Pour que la Pierre tombe, il faut que le Dragon manie l’épée. Mais, pour ça, la forteresse doit avoir été prise. Sauf si le Dragon est un des Hauts Seigneurs de Tear, bien entendu…

— C’est très peu probable, mon garçon, affirma le trouvère. À Tear on déteste tout ce qui est lié au Pouvoir. C’est encore pire qu’à Amador, ce qui n’est pas peu dire.