Devant la perplexité de son interlocuteur, Thom ajouta :
— Amador est la place forte des Fils de la Lumière !
— Alors, comment la prophétie peut-elle s’accomplir ? demanda Rand. Personnellement, je serais ravi que le Dragon ne se réincarne jamais, bien sûr. L’ennui, c’est qu’une prédiction qui ne se réalise pas n’a aucun sens. On dirait que cette histoire a pour but de convaincre les gens que le Dragon ne renaîtra pas…
— Tu poses beaucoup trop de questions, mon garçon ! s’exclama Thom. Une prophétie facile à réaliser ne vaudrait pas grand-chose non plus, tu ne crois pas ? (Brusquement, l’humeur du trouvère passa de la morosité à l’enthousiasme.) Nous y voilà enfin ! Je ne sais pas où, mais nous sommes arrivés.
Lan venait de s’arrêter devant une haute clôture qui ressemblait à toutes celles que le groupe avait dépassées. Dégainant sa dague, il introduisit la lame entre deux planches, tâtonna un peu puis tira, faisant pivoter une partie de la clôture comme s’il s’agissait d’une porte.
En fait, c’était bel et bien une porte, constata Rand, mais conçue pour être ouverte de l’autre côté, pas à partir de la rue. Avec sa dague, Lan avait habilement crocheté le système de fermeture.
Moiraine passa la première, tenant Aldieb par la bride. Lan fit signe aux autres de la suivre, entra le dernier et referma la porte derrière lui.
Les voyageurs déboulèrent dans la cour d’une auberge. L’établissement, vraiment très grand, couvrait deux fois plus de surface au sol que La Cascade à Vin. Et il avait trois étages, près de la moitié des fenêtres étant illuminées – comment une ville pouvait-elle recevoir tant de visiteurs en même temps ?
Alors que les fugitifs avançaient vers l’écurie attenante à l’auberge, trois hommes vêtus d’un tablier de toile crasseux en sortirent. Le plus mince du lot – et le seul à ne pas brandir une fourche à fumier – avança vers les nouveaux venus en gesticulant.
— Eh ! vous ne pouvez pas entrer par ici ! Il faut faire le tour et passer par la porte de devant.
Lan tendit la main vers sa bourse. Avant qu’il ait pu la saisir, un quatrième homme, aussi imposant que maître al’Vere, émergea au pas de course de l’auberge, un joyeux vacarme l’accompagnant tandis qu’il franchissait la porte. La chevelure rare, sauf une couronne au-dessus des oreilles, il arborait un tablier immaculé – la preuve qu’il était le propriétaire de l’établissement.
— Laisse tomber, Mutch, dit-il. Ce sont des habitués, il n’y a pas de problème… Allons, les gars, occupez-vous de leurs chevaux.
Mutch fit signe qu’il avait compris, puis il appela ses deux compagnons. Tandis que Rand et les autres récupéraient leurs sacoches de selle et leurs couvertures, l’aubergiste s’inclina bien bas devant Moiraine puis lui sourit avec une sincère cordialité.
— Bienvenue, maîtresse Alys ! Je suis ravi de vous revoir, maître Andra et vous. Votre brillante conversation n’a pas manqué qu’à moi ! Je me suis fait bien du souci de vous savoir si loin de la civilisation. En des temps si troublés, avec un printemps pourri et des loups qui s’aventurent jusqu’au mur d’enceinte, la nuit… (L’homme se tapa sur le ventre des deux mains, puis secoua la tête, l’air contrit.) Mais je jacasse au lieu de vous inviter à entrer ! Venez donc ! Un bon repas et un lit douillet, voilà ce qu’il vous faut à tous. Et vous ne trouverez pas de meilleure auberge à Baerlon. Ici, tout est de première qualité.
— Et un bon bain, maître Fitch, c’est dans vos possibilités ? demanda Moiraine.
— Quelle excellente idée ! approuva Egwene.
— Un bain ? L’Auberge du Cerf et du Lion propose les meilleures baignoires de Baerlon. Bienvenue en ville, messires et mes dames.
14
Le Cerf et le Lion
Comme le laissait supposer le bruit qui en sourdait, l’auberge grouillait d’activité. Franchissant la porte de derrière dans le sillage de maître Fitch, les voyageurs durent se frayer un chemin parmi une foule de servantes et de serviteurs portant au-dessus de leur tête, le bras bien tendu, des plateaux lestés d’assiettes fumantes ou de chopes mousseuses. Très polis, ces employés s’excusaient chaque fois qu’ils bousculaient quelqu’un, mais ils n’auraient pas modifié leur trajectoire pour tout l’or du monde. Après avoir écouté les instructions que lui lançait Fitch, un des hommes partit au pas de course les exécuter.
— Nous sommes presque complets, j’en ai peur, dit l’aubergiste à Moiraine. Si ça continue, je devrai loger des gens au grenier ! Avec cet hiver de malheur… Eh bien, dès que le temps s’est un peu arrangé, nous avons été pris d’assaut par des mineurs venus des montagnes – pris d’assaut, oui, c’est le mot, et accablés d’histoires plus horribles les unes que les autres. Au sujet des loups, mais pas seulement. Le genre de récit que des hommes racontent après avoir été coupés de tout un hiver durant. Je pense qu’il ne reste plus personne là-haut, parce que nous n’avons jamais eu tant de monde. Mais n’ayez crainte, je vous logerai, vous, maître Andra et tous vos amis.
Fitch étudia un moment le petit groupe de villageois de Champ d’Emond et le trouvère qui les accompagnait. Avec son étrange cape, Thom faisait pour maîtresse Alys et maître Andra un compagnon de voyage à peine plus recommandable que les paysans de Deux-Rivières.
— Vous serez peut-être un peu serrés, conclut Fitch, mais je ferai de mon mieux, n’en doutez pas.
Rand regarda la cohue, autour de lui, et s’efforça de ne pas se faire marcher sur les pieds. Quelle cohorte d’employés, vraiment ! Chez lui, maître al’Vere et sa femme tenaient l’auberge à deux, en demandant parfois un coup de main à leurs filles.
Mat et Perrin tendaient le cou pour mieux voir la salle commune, d’où montait un mélange joyeux de cris, d’éclats de rire et de chants. Marmonnant qu’il allait aux nouvelles, le Champion franchit la porte battante – qui ne cessait d’être poussée par le personnel – et disparut très vite de la vue de ses compagnons.
Rand avait très envie de suivre Lan, mais prendre un bain d’abord lui parut une très bonne idée. S’il n’aurait rien eu contre un peu de compagnie, les clients et les employés apprécieraient sans doute davantage sa présence lorsqu’il serait propre. Mat et Perrin semblaient vouloir opter pour la même stratégie, le premier nommé se grattant furieusement dès qu’il pensait qu’on ne le regardait pas.
— Maître Fitch, dit Moiraine, j’ai appris qu’il y a des Fils de la Lumière en ville. Des risques de troubles, d’après vous ?
— Ne vous inquiétez pas pour ça, maîtresse Alys. Ils font leur numéro habituel… Selon eux, il y aurait une Aes Sedai dans nos murs. (Moiraine fronça les sourcils, mais l’aubergiste écarta ses mains grassouillettes.) Pas de souci, vous dis-je ! Ils nous ont déjà fait ce coup-là. Il n’y a pas d’Aes Sedai à Baerlon, et le Gouverneur le sait très bien. Les Capes Blanches espèrent pouvoir entrer en masse en ville, si les habitants pensent qu’une Aes Sedai s’y cache. Quelques illuminés les laisseraient faire, mais la plupart des gens ne sont pas dupes, et ils soutiennent le Gouverneur. Qui voudrait qu’une innocente vieille femme se fasse maltraiter afin que les Fils de la Lumière aient un prétexte pour lancer une chasse aux Aes Sedai ?
— Je suis heureuse que vous voyiez les choses ainsi, lâcha sèchement Moiraine. (Elle posa une main sur le bras de l’aubergiste.) Min est encore là ? Si c’est le cas, j’aimerais beaucoup la voir et lui parler…
Rand n’entendit pas la réponse de Fitch, car des servantes approchèrent, annonçant qu’elles allaient accompagner les « hôtes de marque » jusqu’aux « thermes ».
Moiraine et Egwene suivirent une jeune femme tout en rondeurs aux bras lestés de serviettes. Rand, Mat, Perrin et Thom emboîtèrent le pas à un type mince aux cheveux noirs répondant au nom d’Ara.