Rand tenta de l’interroger sur Baerlon, mais il ne lui arracha pas plus de deux mots – à part une remarque acide sur son « accent bizarre » de « cul-terreux ». De toute façon, dès qu’il fut dans les « thermes », Rand n’eut plus aucune envie de bavarder. Dans la salle aux murs de pierre, une dizaine de grandes baignoires en cuivre formaient un cercle autour de la grille de drainage – un système d’évacuation ingénieux, d’autant plus que le sol était légèrement en pente. Derrière chaque baignoire, sur un tabouret, un pain de savon couleur miel et une grande serviette attendaient le bon vouloir des clients. Le long d’un mur, plusieurs chaudrons d’eau bouillonnaient sur des braseros. En face, les flammes qui crépitaient dans une belle cheminée contribuaient à l’agréable tiédeur de l’atmosphère.
— Presque aussi bien que chez nous, à La Cascade à Vin, déclara Perrin.
Une loyauté louable, même si elle ne faisait pas grand cas de la vérité.
Thom éclata de rire et Mat ne rata pas l’occasion de placer une saillie :
— On dirait qu’on a amené un Coplin avec nous, sans le savoir…
Tandis qu’Ara remplissait quatre baignoires, Rand se défit de sa cape et de ses autres vêtements. Ses compagnons l’imitèrent. Quand leurs frusques furent entassées sur les tabourets, Ara apporta aux clients un seau d’eau chaude et une louche. Puis il alla s’asseoir sur un tabouret libre près de la porte. Les bras croisés, il se perdit dans ses pensées tandis que les quatre voyageurs se lavaient.
Après s’être décrassés en se versant sur le corps plusieurs louches d’eau chaude, les fugitifs se mirent à tremper dans les baignoires. La température de l’eau étant parfaite, ils soupirèrent d’aise et s’abandonnèrent en silence aux joies d’ablutions méticuleuses. Alors que de la vapeur flottait dans l’air, ils savourèrent l’extase de sentir leurs muscles se détendre et la moelle de leurs os cesser d’être à une température quasi polaire.
— Besoin d’autre chose ? demanda Ara.
Il pouvait bien se moquer de l’accent des autres, celui-là ! Comme pour maître Fitch, on aurait juré qu’il avait en permanence une patate dans la bouche.
— Des serviettes ? De l’eau chaude ?
— Non, rien de tout ça, répondit Thom de sa voix la plus « vibrante ». Tu peux nous laisser et profiter de cette douce soirée. Plus tard, je m’assurerai que tu sois dûment récompensé de ton amabilité.
Le trouvère s’enfonça dans l’eau, laissant seulement dépasser ses yeux et son nez.
Ara jeta un coup d’œil aux tabourets, derrière les baignoires, où attendaient les habits et les objets personnels des quatre hommes. Son regard ne s’attarda pas sur l’arc de Mat. En revanche, il étudia longuement l’épée de Rand et la hache de Perrin.
— Il y a du grabuge par chez vous aussi ? Dans le territoire des Rivières – ou un nom comme ça.
— Deux-Rivières… C’est le nom exact. Deux-Rivières… Quant au grabuge…
— Pourquoi ce « chez vous aussi » ? intervint Rand. Les choses vont mal par ici ?
Se délectant de faire trempette, Perrin lâcha un « parfait, parfait ! » qui n’avait sûrement aucun rapport avec la conversation en cours.
Thom se redressa un peu et ouvrit les yeux.
— À Baerlon ? demanda Ara. Les rixes de mineurs, à la sortie des tavernes, ne sont pas vraiment graves… Je parlais du genre de grabuge qu’il y a au Ghealdan. Mais pourquoi en serait-il ainsi dans la cambrousse ? Enfin, je veux dire : à la campagne… Ne le prenez pas mal, mais il n’y a que des moutons, chez vous. Un coin tranquille, quoi… Cela dit, on a eu un drôle d’hiver, et encore plus dans les montagnes. Des Trollocs ont été vus au Saldaea, paraît-il… Mais c’est normal, dans les Terres Frontalières…
Ara se tut au milieu de sa phrase, comme s’il prenait soudain conscience d’en avoir trop dit.
Rand avait sursauté en entendant le mot « Trollocs ». Mais il avait réussi à le cacher, espérait-il, en gesticulant bêtement avec son gant de toilette. Hélas, Mat ne put pas s’empêcher d’ouvrir la bouche, et, comme d’habitude, le résultat fut affligeant :
— Des Trollocs ? répéta Mat. (Rand l’aspergea d’eau pour le faire taire, mais il s’essuya simplement le visage en souriant.) Si je vous disais tout ce que je sais sur ces monstres !
Pour la première fois depuis son immersion dans la baignoire, Thom prit la parole :
— Et si tu t’en abstenais plutôt ? J’en ai assez de t’entendre répéter mes histoires aux quatre vents !
— Notre ami est un trouvère, expliqua Rand.
— J’ai vu sa cape, grogna Ara. Vous allez donner une représentation ?
— Eh ! s’indigna Mat, que veulent dire ces accusations ? L’eau vous ramollit la cervelle ? Je ne vole pas les…
— Si, et tu les racontes moins bien que lui ! lança Rand.
— En plus, renchérit Perrin, tu en rajoutes pour les améliorer, prétendument, et ça ne leur rend pas service.
— D’autant plus que tu mélanges tout, renchérit Rand. Laisse donc Thom faire son métier.
Noyé sous ce flot de paroles, Ara en resta bouche bée. Mat aussi, comme s’il cherchait à comprendre pourquoi ses compagnons étaient soudain devenus fous.
Rand se demanda comment faire taire son ami – à part en lui sautant dessus.
Par bonheur, la porte s’ouvrit pour laisser passer Lan, sa cape marron pendant sur une seule épaule. Un courant d’air frais entra avec lui, dissipant momentanément la vapeur.
— C’est exactement ce que j’attendais, jubila le Champion en se frottant les mains. (Ara se leva et prit un seau, mais il lui fit signe de reculer.) Non, je m’en occuperai moi-même…
Lan retira sa cape, la laissa tomber sur un tabouret puis, sans ménagement, il poussa Ara hors de la pièce, ignora ses protestations véhémentes et lui referma la porte au nez.
Il attendit un moment, l’oreille presque collée au battant, puis il se tourna vers Mat, le foudroyant du regard.
— Je suis arrivé à temps, garçon de ferme ! Tu n’écoutes donc jamais ce qu’on te dit ?
— Je n’ai rien fait de mal ! se défendit Mat. J’allais lui parler des Trollocs, pas de…
Il se tut, tétanisé par l’expression du Champion, et sembla vouloir se réfugier au fond de sa baignoire pour échapper à son courroux.
— Ne parle pas des Trollocs, grogna Lan, et n’y pense pas non plus ! (Furieux, il entreprit de se remplir une baignoire.) Par le sang et les cendres ! fourre-toi dans le crâne que le Ténébreux a des espions partout ! Et si les Fils de la Lumière apprennent que des Trollocs vous poursuivent, ils voudront à tout prix mettre la main sur vous. Parce qu’à leurs yeux ça vous désignera comme des Suppôts des Ténèbres. Ce n’est peut-être pas ton habitude, paysan, mais, jusqu’à ce que nous soyons arrivés à destination, ne te fie à personne, sauf si maîtresse Alys ou moi te disons le contraire.
Mat se fit encore plus petit. Cette façon de rappeler que Moiraine utilisait un pseudonyme n’était pas innocente, loin de là…
— Ce serviteur nous a caché quelque chose, intervint Rand. Au sujet de troubles, je crois, mais il n’a pas voulu nous en dire plus.
— Les Fils de la Lumière…, murmura Lan en continuant de remplir la baignoire. La plupart des gens se méfient d’eux. Mais pas tous, et il ne savait pas dans quelle catégorie vous ranger. Nous pouvons être des alliés des Capes Blanches – ou leurs ennemis mortels, pour ce qu’il peut en dire.
Rand soupira d’accablement. Baerlon semblait un endroit dix fois plus bizarre que Bac-sur-Taren, et ce n’était pas peu dire !
— Il a mentionné la présence de Trollocs au Saldaea, je crois, rappela timidement Perrin.