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Lan jeta son seau vide sur le sol.

— Tu ne peux décidément pas te taire, pas vrai, forgeron ? Dans les Terres Frontalières, il y a toujours des Trollocs. Mais enfonce-toi une idée dans la tête : nous ne voulons pas attirer l’attention sur nous, comme des souris dans un champ de céréales. Concentrez-vous sur cet objectif, vous tous ! Moiraine veut que vous arriviez vivants à Tar Valon, et je ne peux rien lui refuser. Mais si vous attirez le malheur sur elle…

Plus personne ne parla pendant les ablutions, et les cinq voyageurs se rhabillèrent également dans un silence pesant.

Lorsqu’ils sortirent des thermes, Moiraine les attendait au bout du couloir avec une personne à peine plus grande qu’elle. Même si elle avait des cheveux bouclés très courts et portait des vêtements d’homme, Rand aurait juré que c’était une jeune fille – enfin, sans en mettre sa tête à couper, cependant.

Moiraine dit quelques mots à sa compagne, qui étudia les cinq voyageurs, hocha la tête et s’en fut au pas de course.

— Après un bon bain, dit l’Aes Sedai, je suis sûre que vos estomacs crient famine. Maître Fitch nous a réservé un salon privé…

Tandis qu’elle guidait ses compagnons le long des couloirs, Moiraine parla d’un ton léger de leurs chambres, de l’invasion de Baerlon par des voyageurs et des espoirs de maître Fitch au sujet de Thom. Opportuniste, l’aubergiste invitait le trouvère à régaler la salle commune de ses chansons et de ses récits…

Moiraine ne dit pas un mot à propos de la jeune fille, si c’en était bien une.

Sur son parquet couvert d’un tapis moelleux, le salon privé contenait une grande table de chêne poli et une dizaine de sièges confortables. Ses cheveux soigneusement brossés cascadant sur les épaules, Egwene se réchauffait les mains devant la cheminée. Entendant entrer ses amis, elle se retourna lentement.

Durant les ablutions silencieuses, un peu plus tôt, Rand avait eu amplement le temps de faire le point sur la situation. À force d’entendre Lan répéter qu’ils ne devaient se fier à personne – et après avoir vu qu’Ara hésitait à leur faire confiance –, il avait enfin mesuré à quel point ses amis et lui étaient seuls. Moiraine et son Champion n’étant pas fiables à cent pour cent, loin de là, Mat, Perrin et lui ne pouvaient compter que sur eux-mêmes.

Et sur Egwene ? Eh bien, elle n’avait pas changé, et même si elle était restée à Champ d’Emond – du moins selon Moiraine – elle aurait été un jour capable de toucher la Source Authentique. En d’autres termes, c’était toujours la même personne. Et une amie.

Se souvenant de leur altercation au sujet des cheveux, Rand ouvrit la bouche pour s’excuser. Mais Egwene, aussitôt sur la défensive, se détourna de lui avant qu’il ait pu dire un mot.

Regardant sombrement le dos de la jeune fille, Rand ravala ses velléités de réconciliation.

Si elle veut que ça se passe comme ça, je ne peux rien faire…

Maître Fitch entra dans le salon privé. Quatre servantes le suivaient, chacune portant un plateau. Sur le premier, Rand vit trois beaux poulets rôtis. Sur les autres, on avait disposé des assiettes, des couverts et toute une série de saladiers et de coupes. Les femmes se mirent à dresser la table pendant que leur patron s’inclinait humblement devant Moiraine.

— Maîtresse Alys, désolé pour cette longue attente mais, avec tant de clients, c’est un miracle que je puisse servir tout le monde. J’ai peur que le menu vous déçoive, hélas… Les trois poulets, des navets et des cardons en garniture et un petit plateau de fromages pour finir… Non, vraiment, ce n’est pas à la hauteur de mes prestations habituelles ! Je m’excuse du fond du cœur.

— Un festin, dit Moiraine, apaisante. En des temps si difficiles, il n’y a pas d’autres mots, maître Fitch.

L’aubergiste s’inclina de nouveau. Avec sa couronne de cheveux hérissée, comme s’il y passait en permanence les doigts, cette position aurait pu le ridiculiser, mais son sourire était si agréable et si sincère que n’importe qui aurait ri avec lui, mais sûrement pas de lui.

— Merci beaucoup, maîtresse Alys, merci… (Se redressant, il plissa le front, soudain inquiet, puis chassa avec un coin de son tablier le grain de poussière qu’il avait cru voir sur la table.) Il y a un an, ce n’est sûrement pas ce que je vous aurais servi. Mais avec ce fichu hiver… Oui, tout vient de là ! Mes garde-manger sont presque vides et on ne trouve rien sur le marché. Mais comment blâmer les paysans ? Et qui peut prédire quand ils récolteront quoi que ce soit ? Quand on ajoute à ça les loups, qui se régalent des bœufs et des moutons qui devraient finir sur nos tables…

Maître Fitch sembla soudain s’aviser que sa conversation n’était sûrement pas de nature à ouvrir l’appétit à ses hôtes.

— Mais voilà que je jacasse encore ! Un vieux radoteur, c’est bien ce que je suis ! Mari, Cinda, laissons nos nobles invités se restaurer en paix. (Les deux servantes et leurs petites mains s’éclipsèrent prestement.) Maîtresse Alys, j’espère que ce modeste repas vous plaira. S’il vous faut autre chose, faites-le-moi savoir. C’est un vrai plaisir de vous servir, et vous aussi, maître Andra.

Sur une dernière révérence, Fitch sortit et referma la porte derrière lui.

Appuyé contre un mur, Lan semblait s’être endormi pendant la tirade de l’aubergiste. S’ébrouant soudain, il approcha de la porte, y plaqua l’oreille, attendit une trentaine de secondes, puis ouvrit le battant et passa la tête dans le couloir.

— Ils sont partis, annonça-t-il après avoir longuement regardé à droite et à gauche. Nous pouvons parler librement…

— Je sais que nous ne devons pas nous fier aux gens, dit Egwene, mais si vous n’êtes pas sûr de l’aubergiste, pourquoi descendre chez lui ?

— Je ne le soupçonne pas plus que quiconque d’autre, répondit Lan. Mais jusqu’à Tar Valon, je me méfierai de tout le monde. Une fois là-bas, je me contenterai de suspecter la moitié des gens…

Rand faillit sourire de cette plaisanterie. Puis il vit que Lan était mortellement sérieux. Même à Tar Valon, il resterait sur ses gardes. Existait-il au monde un endroit vraiment sûr ?

— Il exagère, dit Moiraine. Maître Fitch est un brave homme digne de confiance. Mais il jacasse volontiers, comme il le dit lui-même, et si nous lui en révélions trop, nos confidences pourraient finir dans des oreilles ennemies. De plus, dans toutes les auberges, les femmes de chambre passent plus de temps à écouter aux portes et à colporter des ragots qu’à faire les lits. Allons, asseyons-nous et mangeons tant que c’est chaud.

Moiraine et Lan s’assirent chacun à un bout de la table, et les autres choisirent parmi les places qui restaient. Pendant un long moment, trop occupé à se régaler, aucun des sept compagnons ne parla. Le mot « festin » était peut-être un peu fort, mais, après un régime à base de pain azyme et de viande séchée, ce repas fut un régal.

— Qu’as-tu appris dans la salle commune ? demanda enfin Moiraine à son Champion.

Les couverts s’immobilisèrent en plein vol, et tous les regards se braquèrent sur Lan.

— Rien de rassurant… Avin a dit vrai : il y a eu une bataille au Ghealdan, et Logain l’a emporté. Une dizaine de versions de cette histoire circulent en ville, mais toutes s’accordent au moins sur l’identité du vainqueur.

Logain ? Le faux Dragon, sans nul doute… La première fois que Rand entendait son nom…

Et on eût dit que Lan connaissait cet homme…

— Et les Aes Sedai ? s’enquit Moiraine.

— Je n’en sais rien… D’après certaines versions, elles sont toutes mortes. Mais on murmure aussi qu’elles ont survécu. Voire qu’elles se sont ralliées à Logain. Rien n’est sérieux là-dedans, et j’ai écouté ces fables d’une oreille distraite.