— Comme tu dis, soupira Moiraine, rien de rassurant… Et en ce qui nous concerne directement ?
— Là, les nouvelles sont meilleures. Pas d’événement suspect et aucun étranger susceptible d’être un Myrddraal. Et encore moins un Trolloc, bien entendu ! Les Capes Blanches se concentrent sur le Gouverneur Adan, cible de toutes leurs attaques parce qu’il refuse d’être à leur botte. Du coup, les Fils de la Lumière ne nous remarqueront pas, sauf si nous faisons tout pour être repérés.
— Parfait, dit Moiraine. Ça concorde avec ce que nous a raconté la servante, pendant le bain. Les ragots sont utiles, parfois…
L’Aes Sedai s’adressa à toute la tablée :
— Un long voyage nous attend, et la semaine écoulée n’a pas été facile. Je propose donc que nous restions ici un jour de plus. Nous partirons après-demain matin à l’aube.
Les quatre jeunes gens rayonnèrent. Toute une journée à passer en ville, pour la première fois de leur vie ! Moiraine parut attendrie par leur réaction, mais elle se tourna néanmoins vers son Champion :
— Qu’en pense maître Andra ?
— Que du bien, si nos péquenots se souviennent de ce qu’on leur a dit, pour une fois…
— Ces rats des champs vagabondant en ville ? demanda Thom, dubitatif.
Son établissement étant pour de bon pris d’assaut, maître Fitch n’avait alloué que trois chambres à ses sept clients. Moiraine et Egwene en prirent une, et les hommes se partagèrent les deux autres. Rand se retrouva avec Lan et Thom dans une chambre mansardée du dernier étage, sous les combles. L’unique fenêtre, quasiment une lucarne, offrait une vue imprenable sur la cour de l’écurie. La nuit étant tombée, les lumières de l’auberge projetaient un îlot de clarté dans cet océan de ténèbres.
La chambre était fort petite, et le lit supplémentaire – celui de Thom – n’arrangeait rien, même si les trois n’étaient pas bien larges, surtout pour un établissement de cette classe. Quand il constata que le matelas était dur comme du bois, Rand n’eut plus aucun doute : ce n’était pas la meilleure chambre de l’auberge, et de très loin !
Thom resta juste le temps qu’il lui fallut pour sortir des étuis sa flûte et sa harpe. Puis il partit en s’entraînant déjà à prendre des poses théâtrales. Lan l’accompagna, et le jeune homme resta seul dans la chambre.
Alors qu’il se tournait et se retournait dans son lit, il pensa à la bizarrerie de la vie. Une semaine plus tôt, il aurait fait n’importe quoi pour assister à la représentation d’un trouvère – voire l’entendre raconter par un témoin. Mais, pendant le voyage, il avait eu droit aux histoires de Thom chaque soir. L’artiste ne se volatiliserait pas, de toute façon, et les effets relaxants du bain et du délicieux repas commençaient à se faire sentir. Bref, Rand tombait de sommeil.
En s’endormant, il se demanda si Lan connaissait vraiment le faux Dragon… Logain…
Dans la salle commune, une salve d’applaudissements salua l’arrivée de Thom Merrilin. Mais Rand dormait déjà à poings fermés.
Une pâle lumière vacillait dans le couloir désert. Seul dans cet étrange environnement, Rand aurait été incapable de dire d’où venait la chiche illumination. En l’absence de lampes ou de bougies, qu’il ne fasse pas totalement noir était inexplicable… Il n’y avait pas un courant d’air. Quelque part dans le lointain, de l’eau gouttait avec un bruit régulier lancinant. De temps en temps, une vague odeur de moisissure venait chatouiller les narines de Rand. Où qu’il soit, ce n’était sûrement pas une partie de l’auberge.
Perplexe, le jeune homme se massa les tempes. L’auberge ? Il avait mal à la tête et beaucoup de difficultés à se concentrer.
Quelle auberge ? Bon sang ! il ne parvenait pas à se souvenir…
Se passant la langue sur les lèvres, Rand s’avisa qu’elles étaient sèches comme du parchemin. Il mourait de soif, et le bruit de l’eau l’attirait irrésistiblement. N’ayant rien d’autre à l’esprit que cela, il avança vers le son salvateur.
Le couloir se déroula devant lui sans qu’il aperçoive le moindre corridor latéral. Ici, tout était d’une uniformité accablante, y compris les portes disposées face à face à intervalles réguliers, leurs panneaux de bois craquelés et desséchés malgré l’humidité ambiante.
Rand avançait, mais le goutte-à-goutte semblait toujours aussi lointain. De guerre lasse, il décida d’essayer d’ouvrir une des portes. Il y parvint sans peine et entra dans une salle aux cloisons nues et sinistres.
Le mur du fond, percé de plusieurs arches, donnait accès à un balcon de pierre grise. Au-delà, Rand découvrit un ciel comme il n’en avait jamais vu. De gros nuages y défilaient à toute vitesse, comme si une tempête les poussait. Striée de gris, de rouge et d’orange, cette masse mouvante semblait bouillonner de l’intérieur.
Tout bien réfléchi, personne n’avait jamais dû voir un ciel semblable, parce qu’il ne pouvait pas exister.
Rand détourna le regard du balcon, mais le reste de la pièce se révéla aussi perturbant. Avec ses courbes bizarres et ses angles inhabituels, la salle semblait avoir été fondue au hasard dans le cœur de la pierre, ses colonnes massives paraissant jaillir du sol plutôt que reposer dessus. Dans la cheminée, des flammes rugissaient comme celles d’une forge dont les soufflets fonctionneraient au maximum, mais elles ne produisaient pas de chaleur. La cheminée elle-même était hors du commun. Quand Rand la regardait de face, elle avait l’air normale, n’était l’humidité qui sourdait de la pierre malgré la vivacité des flammes. Mais, s’il la lorgnait du coin de l’œil, des têtes d’hommes et de femmes lui apparaissaient. De terrifiants visages tordus par l’angoisse, la bouche ouverte sur un cri d’horreur…
Au centre de la pièce, la table et les sièges étaient d’une banalité affligeante – une caractéristique qui mettait l’accent sur l’aspect peu commun de tout le reste.
Un miroir était accroché à un mur, et il n’avait rien d’ordinaire. Lorsqu’il se regarda dedans, Rand ne vit pas son reflet mais une silhouette impossible à identifier. Le décor qui l’entourait se reflétait fidèlement, mais pas son corps et son visage.
Alors qu’il n’avait vu personne en entrant, Rand s’avisa qu’un homme se tenait devant la cheminée. Si ça n’avait pas été impossible, le jeune berger aurait juré qu’il n’y avait eu personne jusqu’à ces dernières secondes. Mais comment l’inconnu serait-il entré – et par où, surtout, puisque Rand bloquait le seul passage possible ?
Vêtu de noir – des habits de très bonne facture, d’ailleurs –, l’inconnu semblait dans ce qu’on appelait la fleur de l’âge, et la plupart des femmes, supposa Rand, l’auraient trouvé séduisant.
— Une nouvelle fois face à face, dit-il.
Un instant, ses yeux et sa bouche parurent être des ouvertures donnant sur un puits de flammes dévastatrices.
Rand détala à toutes jambes, sortit de la salle, trébucha dans le couloir, alla percuter la porte d’en face et l’ouvrit sans le vouloir. Alors qu’il s’accrochait à la poignée pour ne pas tomber, il découvrit une salle aux murs gris en tout point semblable à la précédente.
— Tu ne me fuiras pas si facilement, dit l’homme en noir, debout devant la cheminée.
Rand recula aussi vite qu’il le pouvait sans s’étaler et sortit de la pièce. Cette fois, il ne traversa pas le couloir et se retrouva directement devant la table et les fauteuils, face à l’inconnu. Comprenant que c’était quand même mieux que de regarder la cheminée ou le ciel, il riva les yeux sur l’homme en noir.
— C’est un rêve, dit-il en se redressant de toute sa hauteur. (Dans son dos, il entendit le bruit d’une porte qui se ferme.) Ou, plutôt, un cauchemar…