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Rand ferma les yeux et pensa très fort qu’il allait se réveiller. Quand il était petit, la Sage-Dame lui avait donné ce conseil pour échapper aux mauvais songes.

La Sage-Dame ? Mais qui est-ce ?

Si la migraine avait bien voulu se dissiper, lui rendant l’aptitude de penser clairement… Mais il n’y avait rien à faire.

Rand rouvrit les yeux. Tout était là : le balcon, le ciel et l’homme debout devant la cheminée.

— Un rêve ? dit l’inconnu. Et alors, quelle importance ?

Une nouvelle fois, ses yeux et sa bouche devinrent des lucarnes donnant sur une fournaise capable de consumer l’univers entier. La voix bien assurée, l’homme ne semblait pas conscient du phénomène.

Rand sursauta, mais il réussit à ne pas crier.

C’est un cauchemar, bien entendu ! Que veux-tu que ce soit d’autre ?

Quoi qu’il en soit, il recula jusqu’à la porte, sans jamais quitter du regard l’homme en noir, puis essaya d’actionner la poignée. Impossible ! L’huis était verrouillé !

— On dirait que tu as soif, dit l’inconnu. Bois !

Un gobelet en or incrusté de rubis et d’améthystes reposait sur la table. Il n’y était pas avant, Rand en aurait mis sa main au feu. Mais pourquoi n’arrêtait-il pas de sursauter à chaque nouvelle bizarrerie ? C’était un rêve, même si sa bouche lui semblait emplie de poussière.

— C’est vrai, j’ai un peu soif, dit-il en s’emparant du gobelet.

L’inconnu se pencha en avant, posa une main sur le dossier d’un fauteuil et attendit, très concentré. L’odeur du vin cuit rappela à Rand qu’il crevait de soif, en réalité. À croire qu’il n’avait plus avalé de liquide depuis des jours.

Est-ce vraiment le cas ?

Portant le gobelet à ses lèvres, Rand s’immobilisa soudain. Des volutes de fumée montaient du dossier du fauteuil, entre les doigts de l’inconnu. Et ses yeux continuaient à brûler comme si sa tête avait contenu les feux de la damnation.

Rand reposa le gobelet sur la table.

— J’ai moins soif que je le croyais, finalement…

Le visage de marbre, l’homme se redressa. Malgré son impassibilité, sa déception était aussi patente que s’il avait éructé un chapelet de jurons. Rand se demanda ce qu’il y avait dans le vin. Une question idiote, puisque c’était un rêve…

Mais pourquoi ne cesse-t-il pas, si c’en est vraiment un ?

— Que voulez-vous ? demanda le jeune homme. Et qui êtes-vous ?

Des flammes crépitèrent de nouveau dans les yeux de l’inconnu. Un instant, Rand crut qu’il les entendait rugir.

— Certains m’appellent Ba’alzamon…

Rand ne comprit pas comment, mais il se retrouva devant la porte, à secouer frénétiquement la poignée. Un cauchemar ? Qu’importait ! Le Ténébreux… Même si la poignée refusait de bouger, il insista, fou de terreur.

— Et toi, es-tu le bon ? demanda Ba’alzamon. Tu ne peux pas te cacher jusqu’à la fin des temps ! Même au sommet de la plus haute montagne, ou au fond de la plus obscure grotte, tu ne m’échapperas pas, parce que je te connais jusqu’au plus infime détail.

Rand se retourna pour faire face à l’inconnu – non, à Ba’alzamon ! Un cauchemar ! C’était un cauchemar !

Il tenta une dernière fois d’actionner la poignée, puis se redressa, décidé à faire bonne figure.

— Tu cherches la gloire ? demanda Ba’alzamon. Le pouvoir ? T’ont-ils dit que l’Œil du Monde serait à ton service ? Mais que représentent la gloire ou le pouvoir pour une marionnette ? Les fils qui te font bouger sont tissés depuis des siècles. Ton père fut choisi par la Tour Blanche comme un étalon conduit à la saillie au bout d’une longe. Et ta mère n’était qu’une jument reproductrice. Deux instruments de sinistres plans, rien de plus ! Des plans qui aboutissent à ta mort.

Rand serra le poing.

— Mon père est un homme digne de ce nom, et ma mère fut une femme de bien. Je vous interdis de parler d’eux !

L’être de feu éclata de rire.

— Ainsi, tu n’es pas qu’une lavette ? Au fond, il se peut que tu sois le bon… Pour le bien que ça te ferait ! La Chaire d’Amyrlin t’utilisera jusqu’à ce qu’il ne reste plus que tes cendres, comme ce fut le cas pour Davian, pour Yurian Arc-de-Pierre, pour Guaire Amalasan et pour Raolin Noir-Fléau. Sans parler de Logain. Tous exploités jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus rien d’eux…

— Je ne sais pas de quoi…, commença Rand.

Il secoua la tête pour s’éclaircir les idées. Après un instant de lucidité dû à la colère, la confusion revenait. Même s’il aspirait à recouvrer l’usage de la logique, il ne se rappelait déjà plus comment il y était parvenu, un peu plus tôt. Sa tête tournait comme une toupie, entraînant ses pensées dans une sinistre farandole.

Saisissant une idée comme on s’accroche à un morceau de bois flotté, dans un naufrage, il se força à la formuler clairement, et sa voix prit de l’assurance à mesure qu’il le faisait :

— Vous êtes prisonnier… au mont… Shayol Ghul. Et tous les Rejetés avec vous. Le Créateur vous a… enfermés… jusqu’à la fin des temps.

— La fin des temps, rien que ça ? railla Ba’alzamon. Comme un cafard, tu vis sous une pierre, et tu crois que la tourbe où tu te vautres est l’univers ! La mort du temps me permettra d’acquérir un pouvoir dont tu ne peux même pas rêver, vermine !

— Vous êtes prisonnier…

— Imbécile, je n’ai jamais été emprisonné !

Dans les yeux de Ba’alzamon, les flammes rugirent si fort que Rand recula, se protégeant le visage avec les mains – la chaleur, terrible, fit s’évaporer la sueur qui lui empoissait les paumes.

— J’étais juste derrière l’épaule de Lews Therin Fléau de sa Lignée, quand il accomplit la grande œuvre qui lui vaut son surnom. C’est moi qui lui ai soufflé à l’oreille de tuer sa femme, ses enfants, ses parents et tous les êtres qui l’aimaient ou qu’il aimait. Et c’est encore moi qui lui ai rendu la raison, afin qu’il sache ce qu’il avait fait. Vermine, as-tu déjà entendu un homme crier de toute son âme ? Il aurait pu m’attaquer, en cet instant. Sans espoir de vaincre, mais il aurait au moins pu essayer. Il a préféré invoquer son précieux Pouvoir de l’Unique. Pour marquer l’emplacement de sa tombe, la terre s’est ouverte en deux et le pic du Dragon en a jailli.

» Mille ans plus tard, j’ai lancé les Trollocs vers le sud, et, trois siècles durant, ils dévastèrent le monde. Les crétines aveugles de Tar Valon affirment que j’ai été vaincu à la fin, mais le Second Pacte – celui des Dix Nations – n’était plus qu’une coquille vide. Qui restait-il pour s’opposer à moi ?

» J’ai murmuré à l’oreille d’Artur Aile-de-Faucon, et, aussitôt, partout dans le royaume, les Aes Sedai tombèrent comme des mouches. Toujours parce qu’il m’écoutait, le haut roi envoya deux armadas – l’une sur l’océan d’Aryth et l’autre sur la mer du Monde –, provoquant ainsi deux catastrophes. La première fut la fin de son fameux rêve : « Une seule nation et un seul peuple ! » La seconde est encore à venir… Alors qu’il reposait sur son lit de mort, j’étais là quand ses conseillers lui annoncèrent que seules les Aes Sedai pouvaient le sauver. M’écoutant murmurer, il fit condamner les conseillers en question au supplice du pal ! Toujours à cause de moi, juste avant de mourir, il cria que Tar Valon devait être rayée de la carte du monde.

» Puisqu’un homme de son envergure n’a pas pu me résister, au bout du compte, quelle chance as-tu de le faire, toi, le crapaud issu d’un infâme marécage ? Tu me serviras, ou tu seras le pantin des Aes Sedai jusqu’à ton dernier souffle. Et là, tu m’appartiendras, parce que les morts sont à moi.

— Non, dit Rand, c’est un cauchemar. Rien qu’un cauchemar…