— Crois-tu être protégé de mon influence, dans tes rêves ? Allons, regarde !
Ba’alzamon tendit un bras et Rand tourna la tête contre sa volonté. Comme si elle ne lui appartenait plus.
Sur la table, à la place du gobelet, un gros rat, ébloui par la lumière, reniflait l’air. Quand Ba’alzamon plia un doigt, le rongeur arqua le dos en hurlant de douleur. Se dressant sur les pattes arrière, il griffa le vide avec celles de devant.
Ba’alzamon plia davantage le doigt. Basculant sur le côté, le rat se débattit en vain contre la force qui imprimait une intolérable pression à sa colonne vertébrale. Puis il y eut un bruit sec et le rongeur, l’échine brisée, cessa de bouger.
— Tout peut arriver dans un rêve…, souffla Rand.
Sans tourner la tête, il flanqua un grand coup de poing dans la porte. La douleur lui fit monter les larmes aux yeux, mais elle ne le réveilla pas.
— C’est ce que tu penses ? rugit Ba’alzamon. Alors, cours chez les Aes Sedai. Entre dans la Tour Blanche et dis à la Chaire d’Amyrlin que tu as fait ce rêve. (L’homme éclata de rire et Rand sentit les flammes lui brûler la peau du visage.) C’est un moyen de leur échapper. Elles ne se serviront pas de toi, si elles découvrent que je sais… Mais te laisseront-elles vivre et en raconter beaucoup trop long sur elles ? Es-tu assez bête pour croire qu’elles t’épargneront ? Les cendres des idiots de ton genre sont éparpillées sur les versants du pic du Dragon !
— C’est un rêve, dit Rand, le souffle court. Un mauvais rêve, et je vais me réveiller.
— Tu crois ?
Du coin de l’œil, Rand vit que l’homme pointait un index sur lui.
— Tu crois vraiment ?
Le doigt se plia et le dos du jeune homme fit de même, poussant ses muscles et ses tendons à la limite de la rupture.
— Te réveilleras-tu jamais, vermine ?
Rand s’assit en sursaut, les mains refermées sur de la laine.
Une couverture… À la chiche lueur de la lune qui filtrait de la lucarne, le jeune homme reconnut les contours des deux autres lits. Un ronflement montait du plus proche : la signature de Thom Merrilin.
Dans la cheminée, quelques braises rougeoyaient encore.
C’était donc bien un rêve, comme cette terrible nuit de Bel Tine, dans une chambre de La Cascade à Vin. Tout ce que Rand avait entendu ou vu s’était mêlé à d’anciennes légendes et à d’absurdes superstitions.
Le jeune homme remonta la couverture jusqu’à son menton, mais ce n’était pas de froid qu’il tremblait. Et il avait une atroce migraine.
Je devrais en parler à Moiraine… Elle a dit savoir que faire contre les cauchemars…
Rand soupira et s’étendit de nouveau. Les rêves étaient-ils assez angoissants pour qu’il demande de l’aide à une Aes Sedai ? Peut-être pas, mais à quoi bon reculer, au point où il en était ? Ne venait-il pas de quitter Deux-Rivières en compagnie d’une Aes Sedai ? Bien sûr, il n’avait pas eu le choix, mais l’avait-il davantage à présent ?
Se fier à une Aes Sedai ?
Cette seule idée semblait aussi terrifiante que les cauchemars.
Recroquevillé sous sa couverture, Rand tenta d’invoquer la suprême sérénité du vide, comme Tam le lui avait appris. Mais le sommeil fut très long à revenir.
15
Des étrangers et des amis
La lumière du jour, filtrant de la lucarne, finit par tirer Rand d’un sommeil profond mais absolument pas réparateur. Il se couvrit la tête avec son oreiller, une manœuvre qui ne suffit pas, et, de toute façon, il n’avait pas vraiment envie de se rendormir. Une série de rêves avaient succédé au premier. Même s’il les avait oubliés, il avait eu son compte d’angoisse, cette nuit…
Écartant l’oreiller, il s’assit dans le lit, s’étira et gémit. Toutes les douleurs apaisées par le bain étaient revenues. Et sa tête lui faisait toujours mal. Rien de très surprenant, à vrai dire. Un cauchemar pareil aurait donné la migraine à n’importe qui. Si les autres songes étaient partis en lambeaux, celui-là ne semblait pas près de prendre le même chemin.
Les deux autres lits étaient vides. À en juger par l’angle de pénétration des rayons dans la pièce, le soleil devait déjà être assez haut dans le ciel. Chez lui, Rand aurait déjà pris son petit déjeuner et attaqué la première de ses corvées journalières. De très mauvaise humeur, il s’extirpa du lit. Une ville à découvrir, et on ne l’avait pas réveillé ! Au moins, quelqu’un avait pensé à verser de l’eau dans la cuvette. Et elle était encore chaude…
Rand fit ses ablutions, s’habilla puis hésita devant l’épée de Tam. Lan et Thom avaient laissé leurs sacoches de selle et leurs couvertures dans la chambre, bien entendu, mais l’arme du Champion n’était nulle part en vue. À Champ d’Emond, il la portait avant même qu’il y ait eu des troubles. Un exemple à suivre, non ? Se répétant que ce n’était pas parce qu’il rêvait depuis toujours de se balader armé dans une vraie ville, Rand se ceignit de l’épée puis prit sa cape et la jeta négligemment sur son épaule.
Dévalant les marches deux par deux, il se précipita vers la cuisine. Le meilleur endroit pour obtenir rapidement quelque chose à manger. Pour sa seule journée à Baerlon, il estimait avoir déjà perdu assez de temps.
Par le sang et les cendres ! ils auraient pu me réveiller !
Dans la cuisine, maître Fitch prenait à partie une femme rondelette aux bras couverts de farine jusqu’aux coudes. La cuisinière, à l’évidence… En y regardant de plus près, Rand corrigea sa première impression. C’était la femme qui admonestait l’aubergiste. Autour d’eux, les servantes, les filles de cuisine, les marmitons et les tourneurs de broche vaquaient à leurs occupations en faisant mine de ne pas remarquer l’altercation.
— Mon Cirri est un bon chat ! affirma la cuisinière. Je ne veux rien entendre de désobligeant sur lui, c’est compris ? Vous l’accusez de trop bien faire son travail, et je n’aime pas ça du tout.
— Il y a eu des plaintes… Oui, des plaintes ! La moitié des clients…
— Je ne veux rien entendre ! S’ils critiquent mon chat, qu’ils viennent faire la cuisine ! Mon brave Cirri et moi, nous allons voir ailleurs si on nous aime !
La cuisinière entreprit de dénouer son tablier.
— Non ! s’écria maître Fitch.
Il bondit, tentant d’empêcher la solide femme de lui rendre son tablier – au propre comme au figuré.
— Non, Sara ! implora-t-il. C’est inutile de prendre la mouche. Inutile ! Que ferais-je sans toi ? Cirri est un très bon chat. Un chat d’élite. Le meilleur chat de Baerlon ! Si d’autres clients se plaignent, je leur dirai d’être plutôt satisfaits parce qu’il fait très bien son travail. Oui, satisfaits et reconnaissants ! Sara, tu ne peux pas me laisser tomber…
La cuisinière réussit à reprendre possession de son tablier.
— D’accord, d’accord… (Amusé, Rand nota que Sara se gardait bien de renouer le tablier.) Mais si vous voulez avoir des plats à servir ce midi, vous devriez me débarrasser le plancher. C’est votre auberge, je sais, mais vous me dérangez dans ma cuisine ! Sauf si vous avez envie de vous mettre aux fourneaux ?
Sara tendit le tablier à son patron.
Maître Fitch recula comme s’il risquait de se brûler. Il ouvrit la bouche pour parler, se ravisa et regarda autour de lui pour la première fois. Les employés de cuisine continuèrent à s’affairer comme si de rien n’était, et Rand commença à fouiller méthodiquement dans les poches de sa veste. À part la pièce donnée par Moiraine, elles ne contenaient rien d’extraordinaire. Quelques sous de cuivre, son couteau, une pierre à aiguiser, deux cordes à arc de rechange et un bout de ficelle qui pouvait un jour servir à quelque chose.