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— Je suis certain, Sara, dit maître Fitch, que tu atteindras encore des sommets aujourd’hui.

Sur ces mots, et avec un regard soupçonneux pour le personnel, l’aubergiste se retira avec toute la dignité dont il était capable.

Dès qu’il fut sorti, Sara renoua son tablier. Puis elle se tourna vers Rand :

— Tu veux manger un morceau, c’est ça ? Approche, mon garçon ! Allons, je ne mords pas, et tant pis si tu as assisté à une scène qui ne te regarde pas. Ciel, donne à ce garçon du pain, du fromage et un verre de lait. C’est tout ce que nous avons, pour le moment. Assieds-toi, petit. Tes amis sont sortis, sauf un qui ne se sentait pas très bien, et je suppose que tu as hâte d’en faire autant.

La servante nommée Ciel posa un plateau sur la table. Rand s’assit et commença à manger tandis que la cuisinière se remettait à pétrir sa pâte à pain.

Mais pour ça, elle n’avait pas besoin de se taire.

— Ne tire pas de conclusions de ce que tu as vu, mon garçon. Maître Fitch est une personne de qualité – pour un homme, bien entendu ! Mais les clients se plaignent, et ça lui tape sur les nerfs, à la longue. Tu crois qu’ils seraient plus contents de trouver des rats vivants dans l’auberge ? Cela dit, ça m’étonne de Cirri, parce qu’il n’est pas du genre à laisser traîner son travail… Une dizaine de rongeurs ? Il ne laisserait jamais entrer tant de vermine, j’en suis sûre. L’auberge est très bien tenue, en plus de tout… Tant de rats, tous avec l’échine brisée…

Sara semblait vraiment trouver ça bizarre.

Rand, lui, eut l’impression que son pain et son fromage avaient un goût de cendre.

— L’échine brisée ?

— Si on parlait d’autre chose ? proposa Sara. L’optimisme, voilà ma façon de voir le monde ! Nous avons un trouvère, sais-tu ? Il est dans la salle commune, je crois… Mais c’est ton compagnon de voyage, pas vrai ? Tu es arrivé hier avec maîtresse Alys ? Oui, oui, c’est bien ça… Hélas, je doute de pouvoir assister à une représentation du trouvère, avec l’auberge pleine à craquer. Des tas de bons à rien descendus des mines, en plus de tout ! (Elle flanqua à sa pâte à pain une claque assez forte pour assommer un bœuf.) Pas le genre de clients que nous apprécions, mais la ville en est pleine. Enfin, ça pourrait être pire, je suppose…

» Je n’ai plus assisté à la représentation d’un trouvère depuis le début de l’année, et…

Rand n’écoutait déjà plus. Mangeant machinalement, sans sentir le goût des aliments, il n’avait qu’une idée en tête : des rats à l’échine brisée !

Dès qu’il eut fini son petit déjeuner, il remercia la cuisinière et sortit en trombe. Il devait parler à quelqu’un !

La salle commune de l’établissement de maître Fitch n’avait guère de points communs avec celle de La Cascade à Vin. Pour commencer, elle était trois fois plus longue et deux fois plus large. Sur les murs, des peintures en trompe-l’œil représentant des bâtiments entourés de jardins arborés augmentaient encore l’impression d’immensité majestueuse. Une seule grande cheminée n’aurait sans doute pas pu produire assez de chaleur pour un volume pareil. Du coup, on avait muni chaque mur d’un âtre dont les flammes crépitaient avec une vigueur ravigotante.

Toutes les tables étaient prises et il ne restait plus une place au comptoir. Qu’ils soient debout ou assis, les clients, une pipe au bec, se concentraient tous sur le milieu de la salle. Sa cape multicolore abandonnée sur le dossier d’une chaise, Thom avait grimpé sur une table. Même maître Fitch, pétrifié avec à la main une chope en argent et une peau de chamois, ne parvenait pas à détourner le regard du trouvère.

— … comme à la parade, l’encolure fièrement dressée…

Au son de la voix de Thom, Rand devina qu’il parlait d’une colonne de fiers cavaliers, pas d’un voyageur ni d’un guerrier solitaire.

— Des crinières soyeuses ondulaient au gré des mouvements des destriers. Des milliers de bannières battaient au vent, formant une sorte d’arc-en-ciel qui s’étendait d’un horizon à l’autre. Quelques centaines de trompettes sonnaient à la gloire des héros et le roulement des tambours leur faisait un contre-chant martial. Les acclamations de la foule se répercutaient dans toutes les rues d’Illian, la capitale du royaume homonyme, saluant le passage des milliers de braves aux yeux et au cœur illuminés par l’importance de leur mission sacrée. La Grande Quête du Cor avançait sans faillir, partant à la recherche du Cor de Valère – un fabuleux instrument dont les notes exhorteraient les guerriers des Âges passés à sortir de leur tombe pour venir défendre la juste cause de la Lumière.

Le trouvère avait recours à ce qu’il nommait le « plain-chant ». Autour du feu de camp, durant le voyage, il avait expliqué que les récits pouvaient être racontés de trois façons différentes – dans son jargon, il appelait cela les « trois voix de la narration ». Il y avait donc le plain-chant, le haut chant et le commun – le ton qu’on utilisait pour parler de ses récoltes à un voisin, par exemple. Thom s’en servait parfois pour ses histoires, mais sans cacher son mépris pour tant de banalité.

Rand n’entra pas dans la salle commune. Refermant la porte, il s’adossa un instant à un mur. En cet instant, Thom n’était pas la bonne personne à qui parler de son rêve. Moiraine, en revanche… Mais que ferait-elle si elle savait ?

Rand s’aperçut que les serviteurs et les clients qui passaient dans le couloir le regardaient d’un air bizarre. Rien d’étonnant, puisqu’il marmonnait dans sa barbe, comme un vieillard gâteux. Tirant sur les plis de sa veste, il se redressa et s’ébroua. Il devait parler à quelqu’un. Sara n’avait-elle pas dit qu’un des garçons était resté à l’auberge parce qu’il ne se sentait pas bien ?

Se retenant de courir, Rand gagna le dernier étage, alla frapper à la porte de Mat et Perrin, se permit de l’ouvrir quand on ne lui répondit pas et jeta un coup d’œil dans la chambre. En chemise de nuit, Perrin était toujours couché. Tournant la tête pour regarder Rand, il ouvrit à peine un œil et le referma aussitôt.

Dans un coin de la chambre, Rand remarqua l’arc et le carquois de Mat.

— On m’a dit que tu étais patraque, déclara Rand en entrant dans la chambre. (Il alla s’asseoir sur le lit vide.) Je voudrais parler un peu… Mais… Eh bien, si tu es vraiment malade, il te faut du repos et je ferais mieux de te laisser.

— Dormir ? J’ignore si j’en serai de nouveau capable un jour… J’ai fait un cauchemar, si tu veux tout savoir, et pas moyen de me rendormir. Mat en aurait long à te dire sur le sujet. Ce matin, quand j’ai refusé de sortir avec lui parce que j’étais trop fatigué, il s’est moqué de moi. Mais il a rêvé, lui aussi. Presque toute la nuit, je l’ai entendu s’agiter et gémir, et tu ne me feras pas croire qu’il s’est bien reposé. (Perrin se posa un bras sur les yeux.) Au nom de la Lumière ! je suis épuisé ! En restant tranquille une heure ou deux, ça passera peut-être… Si je rate Baerlon à cause d’un cauchemar, Mat m’en rebattra les oreilles jusqu’à la fin des temps.

— A-t-il tué un rat ? demanda soudain Rand.

Perrin écarta son bras et dévisagea son ami.

— Toi aussi ?

Rand hocha la tête.

— J’aimerais être chez moi…, soupira Perrin. Il a dit que… Que… Qu’allons-nous faire ? Tu en as parlé à Moiraine ?

— Pas encore… Et je ne le ferai peut-être pas. Et toi ?

— L’homme a dit… Par le sang et les cendres ! je ne sais que faire ! (Perrin se redressa sur un coude.) Tu crois que Mat a fait le même cauchemar ? Il s’est moqué de moi, mais ça semblait peu naturel, et il a tiré une drôle de tête quand j’ai parlé d’un mauvais songe.

— Eh bien, il est peut-être dans la même mouise que nous…