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À sa grande honte, Rand se sentit soulagé de n’être pas le seul à avoir rêvé.

— Je voulais demander l’avis de Thom, parce qu’il connaît tant de choses… Tu ne trouves pas judicieux d’en parler à Moiraine, on dirait…

L’apprenti forgeron se laissa retomber sur le lit.

— Tu sais ce qu’on raconte sur les Aes Sedai, non ? Quant à Thom, le crois-tu vraiment digne de confiance ? En admettant que quelqu’un le soit pour nous… Rand, si nous nous en tirons, et si nous rentrons un jour chez nous, promets de me botter les fesses si je parle de quitter Champ d’Emond. Même pour aller à Colline de la Garde ! C’est juré ?

— Allons, ce n’est pas une façon de parler… (Rand se força à afficher un sourire jovial.) Bien sûr que nous rentrerons chez nous ! Lève-toi, fainéant ! Une ville nous attend, et nous n’avons qu’un jour pour l’explorer. Où sont tes vêtements ?

— File, Rand… (Perrin remit un bras sur ses yeux.) Je vous rejoindrai dans une heure ou deux.

— Tant pis pour toi ! (Rand se leva.) Pense à tout ce que tu vas rater. (Il s’arrêta devant la porte et se retourna.) Baerlon ! Combien de fois avons-nous parlé de la visiter ?

Perrin ne broncha pas. Après une bonne minute, Rand sortit et ferma la porte derrière lui.

Dans le couloir, il s’adossa au mur et son sourire s’évanouit. Sa tête lui faisait de plus en plus mal. En dépit de ses propos, Baerlon n’éveillait en lui aucun enthousiasme. À dire vrai, plus rien ne lui semblait bien intéressant, depuis quelques jours.

Une femme de chambre passa, les bras chargés de draps, et le regarda d’un air inquiet. Avant qu’elle lui tienne un discours quelconque, il s’éloigna, d’humeur maussade. En bas, Thom en aurait sûrement encore pour des heures. En attendant, pourquoi ne pas jouer quand même les touristes ? S’il tombait sur Mat, il l’interrogerait au sujet de Ba’alzamon.

Rand descendit les marches très lentement et en se massant les tempes.

Il choisit de sortir par la cuisine. En passant, il salua Sara mais ne s’arrêta pas quand elle menaça de reprendre son monologue là où elle l’avait arrêté faute d’auditeur.

La cour était déserte, à l’exception de Mutch, campé sur le seuil de l’écurie, et d’un autre employé qui y entrait, un gros sac sur l’épaule. Rand salua Mutch de la tête. En réponse, il obtint un regard soupçonneux, puis l’homme disparut dans son fief. Espérant que les habitants de Baerlon ressemblaient plus à Sara qu’à Mutch, Rand se dirigea vers la sortie.

Immobile devant le portail ouvert, il jeta un coup d’œil dehors. Dans la rue, les gens se pressaient les uns contre les autres comme des haricots dans un bocal. La capuche de leur cape relevée à cause du froid, des centaines d’hommes et de femmes se croisaient au pas de charge sans même se saluer – et encore moins s’excuser lorsqu’ils se bousculaient.

Des étrangers les uns aux yeux des autres… Ils ne se connaissent pas…

Les odeurs étaient également bizarres. Un mélange de remugles et de parfums qui agressait les narines du jeune homme et menaçait de lui retourner l’estomac. Même durant les plus folles festivités, il n’avait jamais vu tant de gens en même temps. Ni la moitié, pour être franc… Et il ne s’agissait que d’une rue. Maître Fitch et Sara affirmaient que la ville était « prise d’assaut ». Toute une cité pleine comme un œuf ?

Rand recula lentement. Sortir et laisser Perrin au plus mal dans son lit n’était pas très gentil, tout compte fait. Et si Thom finissait sa prestation avant qu’il soit revenu de sa promenade touristique ? Le trouvère risquait de partir lui aussi en exploration, et Rand ne trouverait pas d’autre oreille compréhensive. Attendre était sans nul doute la meilleure solution.

Avec un soupir de soulagement, Rand tourna le dos à la cohue de la ville.

Avec sa migraine, il n’avait aucune envie de retourner dans l’auberge. S’asseyant sur un tonneau, près de la porte de la cuisine, il espéra que l’air frais aurait raison de ses maux de tête.

Mutch sortit régulièrement de l’écurie pour lui jeter un regard soupçonneux. Ce type détestait-il les campagnards ? Ou était-il fâché que maître Fitch leur ait déroulé le tapis rouge alors qu’il les avait traités de haut, tentant de les forcer à faire le tour ?

C’est peut-être un Suppôt des Ténèbres ?

Quelques jours plus tôt, Rand aurait éclaté de rire à cette idée. Désormais, il ne trouvait plus ça drôle du tout.

Il n’y a plus grand-chose d’amusant dans ma vie…, songea-t-il en tapotant le pommeau de son épée.

— Un berger avec une épée au héron ? lança une voix de femme plutôt basse. Décidément, on voit d’étranges choses, de nos jours. Dans quel pétrin t’es-tu fourré, jeune campagnard ?

Rand se leva d’un bond. C’était la fille aux cheveux bouclés qu’il avait vue avec Moiraine en sortant des thermes. Toujours vêtue comme un garçon, elle avait de grands yeux noirs et semblait à peine plus âgée que lui.

— Tu es Rand, n’est-ce pas ? Je m’appelle Min.

— Je ne suis pas dans le pétrin, affirma le jeune homme.

Quoi que Moiraine ait pu raconter à la jeune femme, la consigne de Lan passait avant tout : ne pas attirer l’attention !

— Pourquoi penses-tu que j’ai des ennuis ? Deux-Rivières est un territoire paisible, comme ses habitants. À part avec les récoltes ou les moutons, nous n’avons jamais de problèmes.

— Paisibles, les gens de Deux-Rivières ? J’ai entendu de sacrées blagues sur le crâne dur comme du bois des bergers, et par des hommes qui se sont aventurés jusqu’à chez toi !

— Le crâne dur comme du bois, nous ?

— Les gens qui vous connaissent disent que vous avez l’air doux comme des agneaux, à première vue. Souriants, polis et tout ce qui va avec. Mais, sous ce masque, vous êtes plus durs que les racines d’un chêne centenaire. Sous le velours, le fer ! Voilà ce qu’on dit de vous. Sauf que le velours n’est pas bien épais – en d’autres termes, pas besoin de creuser longtemps pour tomber sur de la roche ! Moiraine ne m’a pas tout dit, mais j’ai des yeux pour voir.

Des racines ? Du fer ? De la roche ? Ce n’était pas le genre de comparaisons que faisaient des marchands ou des gardes du corps. Mais il y avait plus ennuyeux dans la tirade de Min.

Rand regarda autour de lui. La cour restait déserte et presque toutes les fenêtres de l’auberge étaient fermées.

— Je ne connais personne du nom de… Comment as-tu dit, déjà ?

— Maîtresse Alys, si tu préfères… Mais personne ne peut nous entendre, sais-tu ?

— Et pourquoi maîtresse Alys aurait-elle un autre nom ?

— Parce qu’elle me l’a dit, mon garçon…

Min lui parlant comme s’il était un gosse idiot, Rand rougit jusqu’à la racine des cheveux.

— Elle ne pouvait pas me le cacher, de toute façon… J’ai tout de suite deviné qu’elle était différente, lors de son premier séjour ici, sur le chemin de la campagne… Elle connaissait mon existence, parce que j’avais parlé à des femmes comme elle, par le passé…

— Tu as « deviné » ? fit Rand.

— Oui ! Tu vas me dénoncer aux Fils de la Lumière ? Ce serait bizarre, quand on connaît tes compagnons de voyage. Cela dit, les Capes Blanches ne m’apprécieraient pas beaucoup plus qu’ils aimeraient « maîtresse Alys », j’en ai peur…

— Désolé, mais je ne comprends pas.

— D’après elle, je vois des fragments de la Trame… (Min eut un rire de gorge.) Une façon de rationaliser les choses qui me dépasse… Quand je regarde les gens, je perçois des images, et, parfois, je sais ce qu’elles signifient. Par exemple, je rencontre un homme et une femme qui ne se sont jamais parlé et je sais qu’ils se marieront un jour. Tu vois le genre ? Moiraine m’a demandé de te… regarder. Et tes amis aussi.