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— Et qu’as-tu vu ?

— Quand vous êtes en groupe ? Des milliers d’étincelles tourbillonnent autour de vous, mais il y a aussi une ombre plus noire que la nuit. Elle est si puissante… Parfois, je me demande pourquoi je suis la seule à la voir. Les étincelles tentent de dissiper l’ombre, qui en retour essaie d’éteindre ces lueurs… Tes amis et toi êtes unis dans une affaire très dangereuse, mais je ne peux pas en dire plus…

— Egwene aussi ? Pourtant, elle n’était pas visée par les Tro… Hum… je veux dire…

Min parut ne pas remarquer la boulette de Rand.

— La fille ? Elle est impliquée, et le trouvère aussi… Toi, tu es amoureux de cette Egwene. Je n’ai pas besoin de voir des images pour le dire. Elle partage tes sentiments, mais vous n’êtes pas faits l’un pour l’autre. Enfin, pas de cette façon-là…

— Ce qui veut dire ?

— Quand je la regarde, je vois les mêmes images qu’avec maîtresse Alys. Je suis loin de tout comprendre, mais je sais ce que ça signifie. Egwene ne refusera pas ce qui s’offre à elle.

— Des foutaises…, marmonna Rand.

Sa migraine s’estompait, lui laissant l’impression d’avoir du coton dans la tête. Il voulait fuir cette femme et tout ce qu’elle voyait. Pourtant, il s’entendit poser une question :

— Que vois-tu quand tu nous regardes, mes autres amis et moi ?

— Beaucoup de choses, répondit Min, satisfaite comme si elle avait toujours su que Rand ne pourrait pas résister à la curiosité. D’abord, il y a le Champ… Enfin, maître Andra… Autour de lui, je vois sept tours en ruine et un bébé dans son berceau qui brandit une épée… (Min marqua une courte pause.) Les hommes comme lui – tu vois ce que je veux dire – sont toujours auréolés d’une multitude d’images.

» En ce qui concerne le trouvère, les images les plus fortes tournent autour d’un homme – mais pas lui – qui jongle avec le feu. Il y a aussi la Tour Blanche mais, pour un individu de sexe masculin, ça n’a pas de sens. Pour le grand costaud aux cheveux bouclés, je vois un loup, une couronne brisée et des arbres partout autour de lui. L’autre garçon… Eh bien, je perçois un aigle rouge, un œil sur le plateau d’une balance, une dague ornée d’un rubis, un cor et un visage souriant. Il y a d’autres choses mais, pour l’instant, je ne leur trouve aucune signification. Tu vois ce que je veux dire ?

Min se tut et attendit la question inévitable.

— Et moi ?

La jeune femme se retint de justesse d’éclater de rire.

— Eh bien, c’est pareil que pour les autres… Des images ! Une épée qui n’en est pas une, une couronne de laurier en or, le bâton d’un mendiant… Je te vois verser de l’eau dans du sable, et je perçois aussi une main ensanglantée, un morceau de fer chauffé à blanc, trois femmes penchées sur un cercueil dans lequel tu reposes, de la roche noire poisseuse de sang…

— Je vois, dit Rand, mal à l’aise. Inutile de tout me citer.

— Mais je vois surtout des éclairs autour de toi. Certains qui te frappent et d’autres qui jaillissent de ton corps. Je n’ai pas d’interprétation sur tous ces points, sinon que nous sommes destinés à nous revoir, tous les deux…

Min se rembrunit et gratifia Rand d’un regard perplexe, comme si elle ne comprenait pas non plus ce point-là.

— Ce n’est pas étonnant, quand on y réfléchit… Pour retourner chez moi, je repasserai par ici.

— Je suppose que oui… (Min sourit de nouveau, l’air mystérieuse, et tapota la joue de Rand.) Mais, si je te décrivais tout ce que je vois, tes cheveux se dresseraient sur ta tête comme ceux de ton ami aux larges épaules.

Rand recula la tête comme si la main de Min lui brûlait la peau.

— Je dois y aller, dit-il, entreprenant de contourner la jeune femme. Je… Eh bien, mes amis doivent m’attendre…

— Dans ce cas, file ! Mais tu ne m’échapperas pas !

Rand ne partit pas vraiment à la course, mais il allongea le pas à chaque enjambée.

— Cours, si tu veux ! Tu ne m’échapperas pas, te dis-je !

Poursuivi par le rire de la jeune femme, Rand traversa la cour, sortit de l’auberge et déboula au milieu de la foule. Les derniers mots de Min faisaient étrangement écho à ceux de Ba’alzamon, dans le cauchemar… Bousculant des badauds tant il marchait vite, Rand s’attira des regards furibonds et des remarques acerbes. Les ignorant, il ne ralentit pas avant d’être à plusieurs rues de l’auberge.

À ce moment-là, il prêta de nouveau un peu d’attention à son environnement. Malgré sa migraine, il regarda autour de lui et apprécia ce qu’il découvrit. Même si elle était différente des villes dont parlait Thom dans ses récits, Baerlon était une cité grandiose. Se laissant emporter par la foule, Rand remonta de larges avenues, la plupart pavées voire dallées, et s’aventura dans des ruelles beaucoup plus étroites et beaucoup plus sinueuses. Comme il avait plu dans la nuit, les voies secondaires au sol en terre battue étaient transformées en bourbiers – le passage de la foule, tout simplement. Mais ça n’avait rien pour déranger Rand, parce qu’à Champ d’Emond aucune rue n’était pavée.

Les maisons n’avaient rien de palais, loin de là, et une poignée seulement étaient beaucoup plus grandes que celles de son village. Mais toutes avaient un toit d’ardoise ou de tuile aussi splendide que celui de La Cascade à Vin. À Caemlyn, il y aurait sans doute eu un palais ou deux, mais il ne fallait pas trop en demander. Quant aux auberges, il en compta neuf, toutes plus grandes que celle de maître al’Vere et presque aussi vastes que celle de maître Fitch. Et il lui restait encore des centaines de rues à découvrir.

Les boutiques s’alignaient à l’infini, proposant un échantillon de leurs marchandises sur des étalages protégés par un auvent. Il y avait de tout : des vêtements, des livres, des ustensiles de cuisine, des bottes et d’autres chaussures… On eût dit qu’une bonne centaine de chariots de colporteur avaient déversé leur contenu sur ces tréteaux. Les yeux ronds, Rand s’attarda si longtemps devant certaines échoppes qu’il dut détaler lorsque le propriétaire en sortit pour lui jeter un regard hargneux. Au début, il ne comprit pas la raison de cette agressivité. Puis il saisit – on le soupçonnait de chercher à voler – et sentit la colère monter en lui. Mais il se souvint d’un détail : en ces lieux, c’était lui l’étranger qu’on suspectait a priori. De toute façon, il n’aurait pas pu acheter grand-chose. Ici, il fallait débourser une petite fortune en échange de quelques pommes trop mûres ou d’une poignée de navets ratatinés – le genre qu’on aurait donné aux chevaux à Deux-Rivières. Mais les citadins payaient sans rechigner.

Il y avait vraiment beaucoup de gens, et même beaucoup trop, au goût de Rand. Un moment, cette multitude lui donna le tournis, comme s’il risquait de s’évanouir. Dans la foule, pas mal de citadins portaient des tenues plus belles que les habits du dimanche des notables de Deux-Rivières. Les passants les plus huppés paradaient dans des manteaux bordés d’hermine au col, aux manches et à l’ourlet.

Les mineurs dont toute la ville parlait se reconnaissaient de loin à leur dos voûté – le signe caractéristique de gens qui passent leur vie pliés en deux sous la terre. N’était ce détail, la plupart des badauds ressemblaient comme des frères jumeaux aux villageois avec lesquels Rand avait grandi. S’étant attendu au contraire, le jeune homme s’étonna de croiser des hommes et des femmes qui auraient pu être parents de personnes qu’il connaissait très bien à Champ d’Emond. Avec ses cheveux gris, ses oreilles en chou-fleur et sa bouche édentée, le vieil homme assis sur un banc, devant une auberge, aurait pu être le cousin germain de Bili Congar – surtout quand il baissait les yeux sur sa chope vide avec une indicible mélancolie. Quant au tailleur à la mâchoire inférieure prognathe assis devant sa boutique, du fil et une aiguille à la main, il aurait pu être le frère de Jon Thane. D’ailleurs, il arborait sur l’arrière du crâne la même tonsure naturelle que le meunier de Champ d’Emond.