Au coin d’une rue, Rand croisa le quasi-sosie de Samel Crawe et…
… Un peu plus loin, il se pétrifia en apercevant un petit homme maigre aux longs bras et au gros nez qui se frayait un chemin dans la foule. Vêtu de haillons, le type avait les yeux cernés et l’air hagard de quelqu’un qui n’a plus mangé ni dormi depuis des jours. Mais, à part ça, Rand aurait juré qu’il s’agissait de…
L’homme l’aperçut à son tour et s’arrêta net, se fichant des gens qui durent faire un détour pour ne pas le percuter.
Rand n’eut plus le moindre doute.
— Maître Fain ! cria-t-il. Nous pensions que vous étiez…
Rapide comme l’éclair, le colporteur reprit son chemin, mais Rand lui emboîta le pas, s’excusant par-dessus son épaule auprès des gens qu’il bousculait. Voyant que Fain s’engouffrait dans une ruelle, il le suivit.
Le colporteur était immobile à dix pas de l’entrée de ce qui était en réalité une impasse. Entendant un bruit de pas, il se retourna, se ramassa sur lui-même et tendit les mains pour dissuader Rand d’avancer. La cape et la veste déchirées, maître Fain semblait tout juste sorti des griffes d’un fauve.
— Maître Fain, que vous arrive-t-il ? Je suis Rand al’Thor, de Champ d’Emond. Nous avons cru que les Trollocs vous avaient capturé…
Toujours sur ses gardes, le colporteur avança de quelques pas, sans essayer de contourner Rand et sans l’approcher vraiment.
— Non ! croassa-t-il, la tête bougeant sans cesse parce qu’il tentait de voir ce qui se passait dans la rue, derrière Rand. Ne parle pas… d’eux… (Il coula un regard angoissé au jeune homme.) Il y a des Capes Blanches en ville…
— Ces gens n’ont aucune raison de s’en prendre à nous… Suivez-moi jusqu’à l’Auberge du Cerf et du Lion, où je suis descendu avec quelques amis. Vous les connaissez presque tous, et ils seront contents de vous voir, après vous avoir cru mort.
— Mort ? s’indigna le colporteur. Padan Fain ? Non, cet homme-là sait retomber sur ses jambes quand on le pousse dans le vide ! (Il tira sur ses haillons comme si c’étaient de riches atours.) Oui, j’ai toujours été malin, et je vivrai longtemps, crois-moi. Plus longtemps que… (Il se rembrunit soudain.) Ils ont brûlé mon chariot et toutes mes marchandises. Pourquoi ça, tu peux me le dire ? Et mes chevaux sont piégés dans l’écurie de ce fichu aubergiste gras comme un cochon. Pour ne pas finir égorgé, j’ai dû filer à toute vitesse. Et maintenant, il ne me reste rien, à part les frusques que j’ai sur le dos.
— Maître al’Vere vous rendra vos chevaux, c’est certain. Si vous venez avec moi, Moiraine vous aidera à retourner à Deux-Rivières et tout s’arrangera.
— L’Aes Sedai ? C’est d’elle que tu parles ? (Le colporteur parut réfléchir.) Cela dit, peut-être que… Combien de temps resterez-vous en ville, dans cette auberge – comment l’as-tu appelée, déjà ? Le Cerf et le Lion ?
— Nous partons demain, répondit Rand, mais quel rapport avec… ?
— Tu ne peux pas te mettre à ma place, gémit Fain. Toi, tu as le ventre plein, après une bonne nuit de sommeil dans un vrai lit. Depuis l’attaque, je n’ai presque plus dormi. À force de fuir, j’ai troué les semelles de mes bottes, et quant à manger… Je ne voudrais pas m’approcher à moins d’une lieue d’une Aes Sedai, mais on n’en fait pas toujours qu’à sa tête. Et je n’ai pas le choix. Pourtant, imaginer qu’elle me regarde, et même simplement qu’elle sache où je suis… (Fain tendit les mains comme s’il voulait saisir les pans de la veste de Rand, mais il se ravisa et recula d’un pas.) Jure de ne pas lui parler de moi. Elle m’effraie, tu comprends ? Qu’a-t-elle besoin de savoir que je suis vivant ? Promets-moi de te taire !
— C’est juré, dit Rand. Mais pourquoi avez-vous peur d’elle ? Venez avec moi. Au minimum, vous aurez un repas chaud…
— Peut-être… Peut-être… (Fain se gratta le crâne.) Demain, as-tu dit ? En attendant… Tu ne manqueras pas à ta parole ? Elle ne saura pas que… ?
— Je ne la laisserai pas vous faire du mal, assura Rand.
Comme s’il était capable de s’opposer à une Aes Sedai !
— Elle ne me fera pas de mal… Pour sûr que non !
À une vitesse incroyable, le colporteur contourna Rand et jaillit dans la rue.
— Maître Fain, attendez ! cria Rand.
Il sortit de la ruelle à temps pour voir Fain disparaître à l’intersection suivante. L’appelant sans cesse, il se lança à sa poursuite, percuta un inconnu au coin de la rue et s’étala avec lui dans la gadoue.
— Tu ne peux pas regarder où tu mets les pieds ? grogna une voix familière.
En guise d’inconnu, on faisait mieux !
— Mat ?
L’ami de Rand se redressa et entreprit d’épousseter sa cape – sans grand résultat, vu qu’elle était maculée de boue.
— Tu deviens un vrai citadin… On dort toute la matinée et on renverse les passants…
Mat contempla ses mains souillées de boue et les essuya sur le devant de sa cape.
— Tu ne devineras jamais qui je viens d’apercevoir, dit-il.
— Padan Fain.
— Comment le sais-tu ?
— Je parlais avec lui, mais il a détalé.
— Donc les Tro… (Mat regarda autour de lui, la foule ne daignant pas lui accorder un regard.) Donc, ils ne l’ont pas eu. Mais pourquoi a-t-il quitté Champ d’Emond sans explications ? Tu crois qu’il courait trop vite pour avoir le temps de s’arrêter ?
» Et que fuit-il ici ?
Rand secoua la tête et le regretta, parce qu’il eut l’impression qu’elle allait tomber de ses épaules.
— Je n’en sais rien, mais il a peur de Moi… de maîtresse Alys…
Surveiller sans cesse ce qu’on disait devenait difficile, à la longue…
— Il ne veut pas qu’elle sache qu’il est en ville, et je lui ai promis de ne rien dire.
— Eh bien, il n’a pas à s’inquiéter, dit Mat, parce que je ne dirai rien non plus. J’aimerais qu’elle ignore aussi où je suis…
Même si les passants ne leur accordaient toujours aucune attention, Rand baissa la voix et se pencha vers son ami.
— Mat, as-tu eu un cauchemar, cette nuit ? Avec un homme qui tuait un rat ?
— Toi aussi ? Et Perrin également, je suppose… J’ai failli le lui demander, ce matin, mais la réponse est évidente… Par le sang et les cendres ! Voilà qu’on nous fait rêver des horreurs… Rand, je voudrais que personne ne sache où je suis !
— Ce matin, il y avait des rats morts un peu partout dans l’auberge… (Rand s’avisa qu’évoquer ce sujet ne le terrorisait plus autant – parce qu’il devenait indifférent à tout, comprit-il.) Des rats à l’échine brisée…
Sa propre voix résonnant bizarrement dans sa tête, Rand se demanda s’il n’était pas malade. Dans ce cas, il devrait consulter Moiraine. Même l’idée qu’elle utilise sur lui le Pouvoir de l’Unique ne l’angoissait plus, désormais.
Mat prit une grande inspiration et regarda autour de lui comme un animal traqué.
— Que nous arrive-t-il, Rand ?
— Je ne sais pas. Je veux demander l’avis de Thom. Et même de quelqu’un d’autre…
— Non, pas elle ! Le trouvère, je veux bien, mais…
La réaction de Mat surprit son ami.
— Ainsi, tu le crois ?
Rand ne jugea pas utile de préciser de qui il parlait.
— Non, pas vraiment… C’est une affaire de risques calculés, voilà tout… S’il a menti, rien ne se passera si nous parlons à… maîtresse Alys. Mais il est dans nos rêves, et c’est assez inquiétant pour… Eh bien, les cauchemars cesseront peut-être si nous gardons ça pour nous. Rats ou pas rats, les rêves valent parfois mieux que la réalité. Tu te souviens du bac ? Je vote pour que nous ne disions rien.