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— D’accord…

Rand n’avait pas oublié le bac, ni les menaces de Moiraine. Mais tout ça semblait remonter à une éternité…

— Perrin ne dira rien, pas vrai ? demanda Mat. Nous devrions aller le retrouver. S’il parle, elle comprendra que nous sommes tous concernés. J’en mettrais ma main au feu ! En route !

Rand ne bougea pas, regardant son ami s’éloigner jusqu’à ce qu’il fasse demi-tour et vienne le tirer par le bras. Là, il sursauta et suivit le mouvement.

— Que t’arrive-t-il ? s’inquiéta Mat. Tu dors debout ?

— J’ai peur d’avoir une grippe…, dit Rand.

Sa tête résonnait comme un tambour, à croire qu’elle était aussi vide.

— Tu avaleras un peu de bouillon de volaille, à l’auberge, souffla Mat.

Il ne cessa pas de parler tandis que les deux amis se frayaient un chemin dans les rues bondées de monde. Rand fit l’effort d’écouter et même de dire un mot ou deux de temps en temps, mais cela lui coûta. Il n’était pas fatigué et ne désirait pas dormir. Non, il dérivait dans un environnement cotonneux, tout simplement. Sans savoir comment, il se retrouva en train de raconter à Mat sa rencontre avec Min.

— Une dague ornée d’un rubis ? J’aime ça, mon vieux ! En revanche, l’œil, je ne vois pas trop… Tu es sûr qu’elle ne s’est pas fichue de toi ? Si c’est une voyante, elle doit savoir ce que signifient ses visions.

— Elle n’a pas parlé de voyance, dit Rand. Elle perçoit des choses, c’est tout. Souviens-toi, Moiraine parlait avec elle, quand nous sommes sortis des thermes. Et Min sait qui est Moiraine…

— Je croyais que nous ne devions pas utiliser ce nom ? Et là, deux fois en deux phrases ?

— C’est vrai…, concéda Rand.

Il se massa les tempes. Se concentrer devenait si difficile…

— Je crois que tu es vraiment malade…

Mat saisit Rand par le col, le forçant à s’arrêter.

— Regarde-moi ça !

Trois hommes avançaient en direction des deux amis. Arborant un casque conique et un plastron poli jusqu’à briller comme de l’argent, les bras couverts de manchons de mailles tout aussi scintillants, ils portaient une longue cape blanche ornée sur la poitrine, du côté gauche, d’un soleil jaune visible de très loin. Alors que l’ourlet de leur cape frôlait la boue de cette rue non pavée, ils regardaient autour d’eux, la main posée sur le pommeau de leur épée, comme s’ils s’attendaient à voir jaillir on ne savait trop quelle vermine de sous un rondin vermoulu.

Personne ne semblait remarquer la présence des trois guerriers. Pourtant, ils n’avaient pas besoin de jouer des coudes pour avancer, parce que la foule s’ouvrait devant eux comme par miracle.

— Des Fils de la Lumière ? demanda Mat.

Un passant le foudroya du regard puis accéléra le pas.

Rand hocha la tête. Des Fils de la Lumière. Des Capes Blanches… Bref, des hommes qui abominaient les Aes Sedai. Des brutes qui dictaient leur façon de vivre aux gens et faisaient des ennuis à ceux qui leur résistaient. Si une ferme brûlée, dans le meilleur des cas, pouvait passer pour un « ennui ».

Je devrais avoir peur, pensa Rand. Ou être intrigué.

Mais il n’éprouvait rien.

— Moi, ils ne m’impressionnent pas, dit Mat. En revanche, ils sont gonflés d’importance, pas vrai ?

— Ils ne comptent pas, dit Rand. L’auberge… Nous devons parler à Perrin.

— Ils me font penser à Eward Congar, toujours le menton en l’air… (Mat sourit soudain comme un enfant.) Tu te rappelles le jour où il est tombé du pont aux Chariots ? Il a dû rentrer chez lui trempé jusqu’aux os. Pendant un bon mois, ça l’a remis à sa place !

— Quel rapport avec Perrin ?

— Tu as vu ça ?

Mat désigna une charrette qui reposait sur sa partie arrière, dans une ruelle latérale se trouvant sur le chemin des Capes Blanches. Une simple cale tenait en place une dizaine de gros tonneaux entassés sur le véhicule.

— Regarde bien ! s’écria Mat.

Jubilant, il entra dans l’échoppe d’un rémouleur, sur leur gauche.

Rand le suivit des yeux, certain qu’il allait se passer quelque chose. Quand ses yeux brillaient ainsi, Mat avait toujours une idée en tête. En général, ça tournait mal, mais Rand ne s’inquiéta pas. Même si une petite voix lui disait que c’était dangereux, il souriait d’avance…

Passant par une lucarne, Mat se hissa sur le toit de la boutique. Sa fronde au poing, il commença à la faire tourner au-dessus de sa tête.

Rand tourna la tête vers la charrette. Au moment où les Capes Blanches passaient devant la ruelle, il y eut un bruit sec. Brisée net par le projectile de Mat, la cale ne remplit plus sa fonction et les tonneaux dévalèrent la pente, soulevant des geysers d’eau boueuse et de gadoue. Dans la rue principale, les passants détalèrent et les Fils de la Lumière ne furent pas les derniers à s’écarter. Autour d’eux, quelques passants s’étalèrent, projetant dans l’air encore plus d’immondices.

Leur arrogance volatilisée, les trois Fils ne semblaient pas blessés, mais leurs capes allaient avoir besoin d’un sacré nettoyage avant de redevenir blanches.

Un type barbu portant un long tablier jaillit de nulle part en agitant les bras et en beuglant de rage. Dès qu’il aperçut les trois hommes souillés de gadoue, il décida de battre en retraite et se volatilisa en un clin d’œil.

Sur le toit, Mat n’était déjà plus en vue. Pour un garçon de Deux-Rivières, le tir n’avait rien d’un exploit, mais le résultat était délectable. Même si ses perceptions étaient voilées, comme s’il évoluait dans de la ouate, Rand ne put s’empêcher d’éclater de rire.

Quand il regarda de nouveau la rue, il s’avisa que les Capes Blanches le dévisageaient.

— Quelque chose t’amuse, mon gars ?

Le Fils de la Lumière qui venait de parler se tenait un peu devant les deux autres. L’air supérieur, il semblait persuadé de savoir sur le monde quelque chose que le reste de l’humanité ignorait.

Rand cessa de rire. Il était seul avec les Capes Blanches, si on oubliait les tonneaux et la boue. Les passants témoins ou victimes de l’incident s’étaient tous trouvé des occupations urgentes…

— La crainte de la Lumière te rend muet ? demanda l’homme, la fureur soulignant l’étroitesse de son visage de fouine.

Contrairement aux autres, ce Fils de la Lumière arborait un nœud jaune au centre du soleil qui ornait sa poitrine.

— C’est ton œuvre ? demanda-t-il en désignant les tonneaux.

Voyant que l’homme lorgnait sur son épée, Rand voulut la couvrir avec sa cape. Bien au contraire, il fit voler le vêtement par-dessus son épaule. Dans un coin de sa tête, il aurait donné cher pour savoir ce qu’il faisait, mais ce n’était qu’une très lointaine préoccupation.

— Les accidents arrivent, dit-il. Même aux Capes Blanches…

— Tu te crois si dangereux que ça, gamin ?

Le Fils de la Lumière était à peine plus vieux que Rand.

— Seigneur Bornhald, vous avez vu le héron ? souffla un des deux autres hommes.

Bornhald regarda mieux la poignée et le fourreau de l’arme, puis il écarquilla un instant les yeux. Ensuite, il dévisagea Rand et eut un rictus méprisant.

— Il est trop jeune… Tu n’es pas d’ici, pas vrai ? Où habites-tu ?

— Je viens d’arriver à Baerlon… (Rand avait des fourmis dans les bras et les jambes, et son front lui semblait en feu.) Vous pourriez m’indiquer une bonne auberge ?

— Tu te dérobes à mes questions ! cria Bornhald. Quelle influence maléfique te pousse à me défier ?