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L’auberge fut en vue bien plus tôt que l’aurait cru Rand. Et quand ils entrèrent dans la cour Perrin jaillit du bâtiment, encore occupé à fixer sa cape sur son épaule, et manqua les percuter de plein fouet.

— Tu as parlé de ton rêve ? demanda Rand.

— Réponds par la négative ! implora Mat.

L’apprenti forgeron ne cacha pas sa perplexité.

— Quelle mouche vous pique ? Je n’ai rien dit. Il n’y a même pas une heure que je suis debout… Essayer de ne pas penser au cauchemar – et de ne pas en parler – m’a flanqué la migraine de ma vie. (Il désigna le trouvère.) Pourquoi l’avez-vous mis au courant ?

— C’était ça ou devenir fou, répondit Rand.

— Les explications attendront, dit Thom en désignant les clients et les employés qui entraient et sortaient de l’auberge.

— D’accord, dit Perrin, toujours troublé. (Il se flanqua une grande claque sur le front.) Vous avez failli me faire oublier pourquoi je vous attendais impatiemment ! Bon, j’aurais mieux aimé perdre la mémoire, mais… Voilà : Nynaeve est ici.

— Par le sang et les cendres ! s’exclama Mat. Comment a-t-elle fait ? Le bac… Moiraine…

— Tu crois qu’un vulgaire naufrage peut arrêter notre Sage-Dame ? demanda Perrin. Maître Haute-Tour se terrait dans sa chambre – ne me demandez pas comment il a fait pour retraverser la rivière – mais elle l’en a sorti de force, avec mission de trouver une barque assez grande pour un cheval et sa cavalière. Ensuite, elle l’a obligé à ramer lui-même avec l’aide d’un seul de ses haleurs.

— Que la Lumière me brûle ! s’écria Mat.

— Que fait-elle ici ? demanda Rand.

Ses deux amis le foudroyèrent du regard.

— Elle vient nous chercher, dit Perrin. Elle parle avec maîtresse Alys, dans l’auberge, et l’atmosphère est assez glaciale pour qu’il neige.

— Et si nous nous défilions, pour une fois ? proposa Mat. Comme dit mon père, quand rien ne l’y oblige, seul un fou met la main dans un nid de frelons.

— Elle ne peut pas nous forcer à rentrer, dit Rand. Si l’attaque des Trollocs n’a pas suffi à la convaincre, nous allons devoir nous en charger.

Mat fronça les sourcils pendant tout le discours de son ami, qu’il ponctua d’un sifflement modulé.

— Tu as essayé de la convaincre quand elle campait sur sa position ? Moi oui… Voici ce que je propose : attendons la nuit, et gagnons discrètement nos chambres…

— D’après ce que j’ai vu de cette jeune femme, intervint Thom, elle n’est pas du genre à lâcher prise aisément. Si elle rencontre de la résistance, elle risque de faire du grabuge, et d’attirer l’attention sur nous – en d’autres termes, la dernière chose que nous voulons !

Les trois garçons en eurent la chique coupée. Après s’être consultés du regard, ils poussèrent un gros soupir collectif et entrèrent dans l’auberge, sinistres comme s’ils allaient affronter une horde de Trollocs.

16

La Sage-Dame

Perrin ouvrit la marche, guidant ses amis dans les entrailles de l’auberge. Concentré sur ce qu’il prévoyait de dire à Nynaeve, Rand ne vit pas Min – jusqu’à ce qu’elle l’attrape au vol par un bras et le tire à l’écart. Les deux autres garçons et Thom firent quelques pas de plus, puis ils s’aperçurent que Rand ne suivait plus et s’immobilisèrent à leur tour.

— Rand, dit Thom, l’heure n’est pas à conter fleurette…

Min foudroya du regard le trouvère aux cheveux blancs.

— Si tu allais jongler ailleurs, l’artiste ? lança-t-elle agressivement.

— Je suis vraiment pressé, fit Rand. Surtout si tu veux encore me dire que je ne t’échapperai pas, ou un truc dans ce genre…

Le jeune homme tenta de se dégager. Mais, chaque fois qu’il parvenait à lui faire lâcher prise, Min le harponnait de nouveau à la vitesse de l’éclair.

— Tu crois que j’ai du temps à perdre avec tes idioties ? Vas-tu arrêter de gigoter ?

Min baissa le ton :

— Une femme est arrivée très récemment. Plus petite que moi, très jeune, avec des yeux noirs et des cheveux bruns tressés. Elle est impliquée dans cette affaire, comme toi, les deux autres garçons et la jeune fille.

Rand en resta muet de surprise.

Nynaeve ? Comment pourrait-elle être impliquée ?

— C’est impossible…

— Tu la connais ?

— Oui, et elle ne peut pas être liée à…

— Les étincelles, Rand ! En arrivant, cette femme a rencontré maîtresse Alys, et il y avait des étincelles, alors qu’elles n’étaient que deux. Hier, pour en voir, je devais être en présence de trois d’entre vous au minimum. Aujourd’hui, il y a une nette… accélération… du processus, si on peut dire. (Min regarda les trois compagnons de Rand, qui s’impatientaient et n’en faisaient pas mystère.) Je suis étonnée que l’auberge n’ait pas pris feu. Cela dit, vous êtes plus menacés aujourd’hui qu’hier. Et ce depuis l’arrivée de cette femme…

Rand jeta lui aussi un coup d’œil à ses amis. Tendu comme un arc, Thom semblait sur le point de venir le chercher de force.

— Elle ne fera rien pour nous nuire, ne t’inquiète pas… Mais moi, il va falloir que j’y aille.

Cette fois, Rand réussit à libérer son bras. Ignorant les protestations de Min, il rejoignit les autres et tous se remirent en chemin. Quand il se retourna, le jeune homme vit que la femme tendait vers lui un poing vengeur – la façon universelle d’exprimer une profonde frustration.

— Que t’a-t-elle dit ? demanda soudain Mat.

— Nynaeve est impliquée dans cette histoire, répondit Rand sans trop réfléchir.

Voyant que Mat se préparait à poser une question, il le gratifia d’un regard glacial qui le laissa bouche bée.

— Dans quelle histoire ? demanda Thom à voix basse. (Il désigna Min.) Cette fille sait quelque chose ?

Alors que Rand réfléchissait à ce qu’il allait dire, Mat ne put se retenir de répondre à sa place :

— Bien sûr qu’elle est impliquée ! lança-t-il. Elle est dans la droite ligne de la malchance qui nous poursuit depuis la Nuit de l’Hiver. Pour vous, voir débarquer la Sage-Dame n’est peut-être pas une grande affaire. Moi, je préférerais qu’il y ait des Capes Blanches dans toute l’auberge…

— Min a vu Nynaeve arriver, répondit Rand à la deuxième question du trouvère, puis parler avec maîtresse Alys… Elle a supposé que ç’avait un rapport avec nous…

Thom parut avoir du mal à gober cette explication fumeuse. En revanche, Mat et Perrin l’acceptèrent sans arrière-pensée. Rand détestait leur cacher des choses, mais il pensait avant tout à la sécurité de Min, sûrement fort compromise si son talent très particulier venait à être connu des Capes Blanches.

Perrin s’arrêta devant une porte. Malgré sa carrure impressionnante, il hésita, comme s’il manquait de courage. Inspirant à fond, il regarda ses amis, quêtant leur soutien, puis ouvrit la porte et la franchit. Ses trois compagnons le suivirent. Passant le dernier, Rand se chargea de refermer derrière lui.

Dans le salon privé où ils avaient dîné la veille, des flammes crépitaient dans la cheminée, faisant briller l’argent de la carafe et des gobelets posés sur la table. Se défiant du regard, Moiraine et Nynaeve étaient assises chacune à un bout de la table. Tous les autres sièges étant libres, la scène parlait d’elle-même. Très calme, l’Aes Sedai gardait les mains bien à plat sur la table. Serrant dans un poing le bout de sa natte, Nynaeve tirait dessus par à-coups, comme quand elle se montrait particulièrement peu coopérative avec le Conseil du village.