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Perrin a raison, elle vient nous chercher…

Malgré le feu dans la cheminée, l’atmosphère était bel et bien glaciale – l’œuvre exclusive des deux femmes.

Appuyé au manteau de la cheminée, Lan se frottait frileusement les mains en contemplant les flammes. Adossée à un mur, Egwene portait sa cape de voyage, capuche relevée.

Thom, Mat et Perrin s’immobilisèrent dans l’entrée. Si mal à l’aise qu’il fût, Rand avança jusqu’à la table.

Il faut parfois prendre le loup par les oreilles, pensa-t-il, se remémorant un vieux dicton.

Mais il y en avait un autre, qu’on citait rarement : « Quand on a pris un loup par les oreilles, le lâcher est aussi difficile que continuer à le tenir. »

Sous les regards croisés des deux femmes, Rand sentit ses joues s’embraser, mais il s’assit néanmoins à mi-distance de chacune. Après une longue minute de silence tendu, Egwene, Perrin et Mat vinrent s’asseoir près de Rand. Tirant sur sa capuche, la jeune fille noya son visage dans les ombres – de toute façon, les fugitifs de Champ d’Emond évitaient de se regarder.

— Eh bien, souffla Thom, toujours debout près de la porte, voilà au moins une bonne chose de faite…

— Puisque tout le monde est là, dit Lan, vous accepterez peut-être mon offre. (Il approcha de la table et servit un gobelet de vin qu’il tendit à Nynaeve.) Allons, inutile de prendre cet air soupçonneux. Il n’y a aucun danger. Vous avez vu l’aubergiste apporter le vin, et aucun de nous n’a eu l’occasion d’y ajouter quelque chose… N’ayez pas peur, Sage-Dame.

Nynaeve fit la moue, car elle détestait qu’on la suspecte d’avoir peur, mais elle accepta le gobelet et souffla un « merci » sans grand enthousiasme.

— Je me demande comment vous nous avez trouvés, dit Lan.

— Moi aussi, lui fit écho Moiraine. Maintenant qu’Egwene et les garçons sont là, consentirez-vous à parler ?

Avant de répondre, Nynaeve but une gorgée de vin.

— Baerlon était la seule destination logique. Par sécurité, j’ai quand même suivi votre piste. Que de tours et de détours ! Mais vous deviez tenir à ne pas croiser d’honnêtes gens…

— Vous avez suivi notre piste ? répéta Lan. (La première fois que Rand le voyait surpris par quelque chose.) Je deviens négligent…

— Il y avait très peu d’empreintes, mais je vaux largement tous les éclaireurs de Deux-Rivières, à part peut-être Tam al’Thor.

Elle hésita, puis se décida à expliquer :

— Mon père m’emmenait à la chasse avec lui, quand il était encore de ce monde. Il m’a appris tout ce qu’il aurait aimé transmettre au fils qu’il n’a jamais eu.

Nynaeve défia Lan du regard, mais il hocha la tête, comme s’il comprenait cette démarche.

— Si vous avez remonté une piste brouillée par mes soins, dit-il, c’était un sacrément bon professeur. Même dans les Terres Frontalières, peu d’hommes pourraient égaler cet exploit.

Nynaeve baissa la tête comme si elle voulait tremper le nez dans son gobelet. Stupéfait, Rand vit qu’elle avait rougi. D’habitude, rien ne la prenait au dépourvu. Elle pouvait exploser de colère, se sentir vexée (très souvent), mais rien ne la surprenait. Et là, un simple compliment…

— Maintenant, dit Moiraine, vous daignerez peut-être répondre à mes questions. Me suis-je dérobée aux vôtres ?

— Vous m’avez débité des contes à dormir debout dignes d’un trouvère, répondit Nynaeve du tac au tac. Mais un unique fait demeure : pour une raison que seule la Lumière pourrait dire, quatre jeunes gens sont partis avec une Aes Sedai.

— Nous vous avons déjà dit que nul ne connaît la véritable nature de Moiraine, par ici, rappela Lan. Seriez-vous incapable de tenir votre langue ?

— Pourquoi devrais-je devenir votre complice ? Je suis là pour ramener Egwene et les trois garçons au village, pas pour vous aider à les enlever.

— Si vous voulez qu’ils revoient Champ d’Emond, intervint Thom, soyez un peu plus prudente ! Dans cette ville, certains tueraient Moiraine s’ils savaient qui elle est vraiment. Et Lan ne serait pas épargné non plus…

Le trouvère approcha de la table, s’appuya dessus et se pencha vers Nynaeve, sa longue moustache et ses sourcils broussailleux paraissant soudain menaçants.

Nynaeve eut d’abord un mouvement de recul instinctif. Mais elle se ressaisit très vite, redressant fièrement le dos.

Thom ne sembla pas remarquer cette réaction.

— Si une rumeur arrive à leurs oreilles, ces prédateurs déferleront sur l’auberge comme une colonie de fourmis rouges. La haine les consume et ils rêvent de tuer ou de capturer les gens comme Moiraine et Lan. Et Egwene ? Les garçons ? Vous-même ? Aux yeux des Capes Blanches, et surtout des Confesseurs, il n’y aura pas de différence ! Croyez-moi, vous détesterez leur façon de poser des questions, surtout quand la Tour Blanche est en cause. Toute personne qui passe entre leurs mains est jugée coupable a priori puis condamnée à mort. Découvrir la vérité ne les intéresse pas, puisqu’ils sont sûrs de la connaître déjà… Leurs fers et leurs tenailles ont pour but d’arracher des confessions, un point c’est tout. Si vous voulez survivre, Sage-Dame, n’oubliez pas que certains secrets sont trop dangereux pour être dits à voix haute, même quand on croit que personne n’écoute.

» Un conseil que je donne généralement aux gens quand il est trop tard. Là, j’aurai fait de mon mieux.

— Jolie tirade, trouvère ! s’exclama Lan. Je suis surpris que tu te sentes concerné à ce point…

Thom ne frémit pas sous l’éternel regard évaluateur du Champion.

— Tout le monde sait que je suis arrivé avec vous… Je ne tiens pas à affronter un Confesseur armé d’un fer chauffé au rouge qui entendra me faire expier mes fautes et marcher de nouveau dans la gloire de la Lumière.

— Une raison de plus pour qu’Egwene et les autres repartent avec moi demain matin, dit Nynaeve. Voire cet après-midi. Plus vite ils seront loin de vous – et près de Champ d’Emond – mieux ça vaudra.

— C’est impossible ! s’écria Rand.

Mat et Perrin reprirent son exclamation, une initiative qui le combla d’aise. Contrainte de foudroyer du regard trois personnes, la Sage-Dame perdrait un peu de sa force de frappe…

Hélas, Rand avait parlé le premier, et tous les regards se braquèrent sur lui. Les mains croisées, Moiraine elle-même le dévisageait.

Non sans effort, il parvint à soutenir le regard de la Sage-Dame.

— Si nous retournons au village, les Trollocs reviendront. Parce qu’ils nous traquent… Je ne sais pas pourquoi, mais c’est ainsi. À Tar Valon, nous en apprendrons peut-être plus. C’est notre seule chance de régler le problème.

— On croirait entendre Tam ! s’exclama Nynaeve. Il s’est fait transporter pour assister à la réunion du village, et il a tenté de convaincre tout le monde. Un peu plus tôt, il s’était déjà cassé les dents devant le Conseil. La Lumière seule sait comment votre… maîtresse Alys… s’y est prise pour lui faire gober ces fadaises. D’habitude, il est plus sensé que la majorité des hommes.

» Les conseillers ne sont pas des parangons d’intelligence, mais quand même, il y a des limites ! Les villageois n’ont pas marché non plus. Mon plan a été adopté à l’unanimité. Alors qu’il ne tenait pas debout, Tam a demandé à être chargé de vous retrouver. Rand, le crétinisme doit être un trait familial, chez vous…

— Et mon père, qu’a-t-il dit ? demanda Mat.

— Il a peur que tu essaies tes astuces sur des étrangers et que tu te fasses défoncer le crâne. Cette éventualité semblait l’inquiéter davantage que votre maîtresse Alys. Mais il n’a jamais été beaucoup plus brillant que toi…

Ignorant de quelle façon prendre cette remarque, Mat se demanda comment répliquer. Si ça en valait la peine, toutefois…