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Rand crut voir un mouvement du côté de la porte du salon, toujours ouverte, mais personne ne se montra.

— Tu me l’as déjà dit, et elle aussi… Si elle ne trempait pas dans cette affaire… Rand, les Aes Sedai ne sont pas dignes de confiance.

— Je sens que vos certitudes sont ébranlées, dit Rand, saisissant l’occasion au vol. Que s’est-il passé au village, lors de la réunion ?

Avant de répondre, Nynaeve jeta un coup d’œil à la porte du salon, mais rien ne bougeait.

— Une vraie catastrophe, comme d’habitude, mais elle ne doit pas savoir que nous sommes incapables de débattre sereinement. Moi, je n’ai qu’une conviction : tant que vous serez avec elle, votre vie ne tiendra qu’à un fil.

— Il est vraiment arrivé quelque chose… Puisque vous avez un doute, pourquoi vouloir nous forcer à rentrer ? Et pourquoi êtes-vous venue ? C’est exactement comme si le bourgmestre s’était déplacé en personne.

— Tu as vraiment grandi, dit Nynaeve, amusée. (Mal à l’aise, Rand sauta nerveusement d’un pied sur l’autre.) Je me souviens d’un temps, pas si lointain, où tu ne te serais pas étonné de mes déplacements et encore moins de mes actes.

Rand ne se laissa pas démonter.

— Je ne comprends toujours pas… Que venez-vous faire, en réalité ?

Nynaeve jeta un nouveau coup d’œil à la porte, puis elle prit Rand par le bras.

— Si nous marchions un peu en parlant ?

Le jeune homme se laissa entraîner. Dès qu’ils furent assez loin du salon pour ne pas risquer d’être entendus, Nynaeve revint aux choses sérieuses :

— La réunion a tourné à la foire d’empoigne, comme d’habitude. Tout le monde était d’accord pour qu’on envoie quelqu’un vous chercher, mais les villageois se sont très vite divisés en deux camps. Le premier voulait que vous soyez sauvés, mais insistait sur la difficulté de l’opération liée à l’identité de votre… accompagnatrice…

Rand nota avec satisfaction que Nynaeve surveillait ses propos.

— L’autre camp partageait la position de Tam ?

— Pas vraiment, puisqu’il ne voulait pas non plus vous savoir parmi des étrangers, surtout avec quelqu’un comme… elle. Quoi qu’il en soit, presque tous les hommes désiraient partir à votre recherche. Ton père, Bran al’Vere, avec sa grosse chaîne de bourgmestre autour du cou, et même Haral Luhhan, jusqu’à ce que sa femme le force à se rasseoir. Cenn Buie lui-même s’y est mis ! Que la Lumière me protège des mâles qui réfléchissent avec la toison qui couvre leur poitrine ! L’ennui, c’est qu’ils sont tous comme ça… (Nynaeve regarda Rand comme s’il était coupable de tous les crimes de l’histoire.) J’ai vite compris qu’il faudrait au minimum un jour supplémentaire de palabres pour arrêter une décision. Sans trop savoir pourquoi, j’étais sûre que nous n’avions pas de temps à perdre. J’ai donc convoqué une réunion du Cercle des Femmes pour exposer le plan que je venais d’imaginer. Mes sœurs n’ont pas beaucoup aimé, mais elles ont dû reconnaître que j’avais raison. Maintenant, tu sais pourquoi je suis ici : parce que les hommes de Champ d’Emond sont des têtes de mule, tout simplement. Bien que je les aie prévenus de mon départ, ils doivent toujours discutailler pour désigner un émissaire…

Le récit de Nynaeve expliquait sa présence d’une manière très convaincante. À part ça, on en était toujours au même point : elle voulait ramener au bercail les quatre brebis égarées.

— Que t’a-t-elle dit pendant votre tête-à-tête ? demanda Rand en désignant le salon privé.

Moiraine n’avait pas dû être avare d’objections. Mais, si elle en avait raté une, il était prêt à se substituer à elle.

— En gros, la même chose que toi. Elle m’a aussi interrogée sur les autres garçons et sur toi, sans doute pour savoir comment et pourquoi vous aviez attiré l’attention de… qui tu sais.

» J’ai vite compris son manège : avant tout, elle voulait découvrir si l’un de vous est né à l’extérieur de Deux-Rivières…

Soudain tendu à craquer, Rand réussit pourtant à ricaner.

— Elle a de drôles de préoccupations, dit-il. Vous lui avez assuré que je suis un natif de Champ d’Emond, j’espère ?

— Bien entendu…, répondit la Sage-Dame avec un retard infime que Rand n’aurait pas perçu dans d’autres circonstances.

Il aurait voulu parler, mais sa langue lui parut aussi lourde et aussi raide qu’un morceau de vieux cuir.

Elle sait !

Quoi d’étonnant, après tout ? La Sage-Dame était censée tout connaître des villageois.

— Tu vas bien ? demanda soudain Nynaeve.

— Il a dit… dit… que je n’étais pas son fils. Quand Tam était blessé, et brûlant de fièvre, il a raconté comment il m’a trouvé. Moi, j’ai cru que…

La gorge en feu, le jeune homme fut contraint de se taire.

— Oh ! Rand…, soupira Nynaeve. (Elle se hissa sur la pointe des pieds et prit entre ses mains la tête du jeune homme.) Sous l’influence de la fièvre, les gens disent d’étranges choses. Des mensonges ou des inventions, le plus souvent. Écoute-moi bien, à présent : quand il avait ton âge, Tam al’Thor a quitté Deux-Rivières pour partir en quête d’aventure. Lorsqu’il est revenu, il avait à son bras une femme rousse qui serrait contre elle un bébé. Kari al’Thor te prodiguait autant d’amour qu’une mère peut en offrir à son fils. J’ai bien dit « son » fils, Rand. C’est-à-dire toi. À présent, veux-tu bien revenir à la raison ?

— Bien sûr…, souffla le jeune homme. Bien sûr…

Je suis bien né hors de Deux-Rivières.

Tam ne délirait peut-être pas… Et il avait sans doute trouvé un bébé après une bataille…

— Pourquoi n’en avez-vous pas parlé à… maîtresse Alys ?

— Ça ne regarde pas une étrangère.

— Mat et Perrin sont-ils tous les deux nés sur le territoire ? demanda Rand. Ou à l’extérieur ?

Dès qu’il eut formulé sa question, il secoua la tête :

— Non, oubliez ça, ça ne me regarde pas non plus !

Mais il restait toujours utile de découvrir pourquoi Moiraine s’était intéressée à lui de si près – et aux autres également, bien entendu.

— C’est exact, ça ne te regarde pas, approuva la Sage-Dame. Et, de toute façon, ce n’est peut-être pas pertinent. Cette femme cherche à savoir pourquoi des monstres s’en sont pris à trois garçons de Champ d’Emond. Elle explore toutes les pistes, et c’est bien normal…

Rand eut un pâle sourire.

— Donc, vous croyez aussi qu’on nous traque…

Nynaeve secoua la tête, agacée.

— Depuis que tu la fréquentes, tu as appris à interpréter de travers les propos des autres, dirait-on !

— Qu’allez-vous faire ? demanda Rand.

Nynaeve le dévisagea, mais il ne broncha pas sous son regard brûlant.

— Pour commencer, je vais prendre un bain. Ensuite, il nous faudra aviser…

17

Des spectateurs, des Quêteurs et des guetteurs

Lorsque la Sage-Dame l’eut quitté, Rand fila dans la salle commune. Il avait envie d’entendre des rires et des cris, afin d’oublier les propos que lui avait tenus Nynaeve et les ennuis qu’elle s’apprêtait à lui faire…

Si la salle était bondée, personne ne riait ni ne criait. Devant des spectateurs fascinés – tous les sièges étaient pris et des gens se massaient contre les murs –, Thom Merrilin donnait sa représentation. Perché sur une table, ses gestes assez théâtraux pour être vus de loin, il déclamait un extrait de La Grande Quête du Cor. Un de ses textes favoris, mais personne ne s’en plaignait, loin de là, car il y avait tant de choses à dire sur ce sujet. Chaque Quêteur était intéressant et il y en avait tant eu, au fil des siècles, qu’aucune histoire ne ressemblait aux autres. En fait, pour réciter toute la geste, il aurait sans doute fallu plus d’une semaine…