Alors que le crépitement des feux dans les cheminées faisait un curieux contre-chant à sa harpe, le trouvère déclama d’une voix vibrante d’émotion martiale :
— Filant vers les huit coins du monde, ces huit piliers des cieux battus par les bourrasques du temps, en des lieux où le destin tire par la houppette les puissants comme les humbles, les Quêteurs chevauchaient dans un roulement de tonnerre ! Et, le plus grand et le plus noble d’entre eux, savez-vous comment il se nommait ? Rogosh de Talmour, surnommé Rogosh à l’Œil d’Aigle, un brave parmi les braves vénéré à la cour du haut roi et redouté jusque sur les pentes du mont Shayol Ghul…
Les Quêteurs, sans exception, étaient tous de formidables héros… Dès qu’il eut repéré ses deux amis, Rand les rejoignit et réussit à poser la moitié d’une fesse sur la place que Perrin lui ménagea au bout d’un banc. Les bonnes odeurs de cuisine qui flottaient dans la salle rappelèrent au jeune homme qu’il était affamé. Mais les clients déjà servis n’accordaient aucune attention à leur assiette et les servantes qui auraient dû apporter de nouveaux plats, debout sur les côtés de la salle, ne quittaient pas Thom du regard, comme s’il les hypnotisait. Bizarrement, personne ne protestait. Si délectables que fussent la nourriture et les diverses boissons, écouter semblait plus important que se remplir la panse, pour une fois.
— … Marquée comme sienne à la naissance, Blaes ne plia pourtant pas l’échine devant le Ténébreux. Devenir un Suppôt des Ténèbres, jamais ! Pas Blaes de Matuchin, plus solide qu’un frêne, plus souple qu’une branche de saule et belle comme une rose ! Blaes aux Cheveux de Soleil ! Résolue à mourir plutôt que de pousser un seul cri !
» Écoutez, braves gens, l’écho des sonneries de trompette venues des hautes tours de la cité, assourdissantes et arrogantes. Les hérauts d’une grande dame annoncent l’arrivée d’un héros à sa cour. Que tonnent les tambours et que chantent les cymbales ! Rogosh à l’Œil d’Aigle vient rendre hommage à…
Quand il eut fini de raconter la célèbre histoire du Marché de Rogosh, Thom prit tout juste le temps de vider une chope de bière avant d’enchaîner sur la Bataille de Lian. En voix et en verve, il passa ensuite à la Chute d’Aleth-Loriel, puis à l’Épée de Gaidal Cain et enfin à la Dernière Chevauchée de Buad d’Albhain.
Au fil de la soirée, les pauses entre les récits se firent plus longues. Quand le trouvère abandonna la harpe pour s’emparer de sa flûte, son public comprit qu’il n’y aurait plus d’histoires pour ce soir-là. S’asseyant modestement à côté de la table, deux musiciens – l’un jouant du tambour et l’autre du cymbalum – accompagnèrent le trouvère.
Les trois jeunes gens de Champ d’Emond tapèrent dans leurs mains dès qu’ils entendirent les premières notes d’une chanson intitulée Le vent qui fait trembler les saules. Ils ne furent pas les seuls. Adoré à Deux-Rivières, le morceau était également un grand succès à Baerlon. Dans la salle, plusieurs spectateurs entonnèrent les paroles, chantant assez juste pour que personne ne leur crie de mettre une sourdine :
La deuxième chanson n’était pas aussi triste. En réalité, Juste un seul seau d’eau, une mélodie déjà très enlevée, paraissait par contraste encore plus entraînante et encore plus joyeuse – une stratégie qui ne devait rien au hasard, à en juger par l’air réjoui du trouvère lorsque des spectateurs enthousiastes commencèrent à déplacer les tables pour dégager une piste de danse.
Tandis que les observateurs tapaient du pied pour marquer la cadence, la première farandole s’acheva sur un fou rire général. Pliés en deux d’hilarité, les acteurs de cette allègre exhibition quittèrent la piste pour céder la place à de nouveaux « artistes ».
Thom joua les premières notes des Oies sauvages à tire-d’aile, puis il s’interrompit afin de laisser les danseurs se mettre en place.
— J’ai des fourmis dans les jambes ! lança Rand en se levant souplement.
Perrin l’imita presque dans le même temps. Dernier à réagir, Mat dut se résigner à surveiller les capes de ses amis, sans parler de leurs armes.
— Ne me laissez pas faire tapisserie toute la soirée ! cria-t-il à ses deux compagnons.
Les hommes et les femmes se placèrent face à face, formant deux rangées d’égale longueur. Alors que le tambour puis le cymbalum donnaient le la, ils commencèrent à plier les genoux en rythme. La jolie brune qui faisait face à Rand, ses cheveux tressés ravivant le mal du pays du jeune homme, lui sourit timidement, puis lui fit un clin d’œil qui n’avait plus rien de timoré. Quand la flûte entra dans le jeu, Rand avança vers sa partenaire. Alors qu’elle riait aux éclats, la tête inclinée en arrière, il la fit tourner autour de lui puis la confia à l’homme qui le suivait dans sa rangée.
Alors qu’il répétait la manœuvre avec sa partenaire suivante – une des servantes, son tablier blanc tourbillonnant follement –, Rand constata que tout le monde souriait dans la salle commune. Enfin, presque tout le monde… Près de la cheminée, un homme au visage barré d’une cicatrice qui lui fendait le nez et un coin de la bouche restait d’une impassibilité de statue. Quand son regard croisa celui de Rand, le type eut un rictus étrange. Mal à l’aise, le jeune homme détourna les yeux. Avec de tels stigmates, le malheureux n’avait peut-être plus la possibilité physique de sourire.
Rand saisit sa partenaire suivante tandis qu’elle tournait sur elle-même, la fit virevolter et la laissa rejoindre le prochain danseur. Alors que le rythme devenait de plus en plus endiablé, il dansa avec trois autres femmes, puis se retrouva avec la fille aux cheveux noirs tressés pour une rapide « promenade » qui modifia totalement la configuration des rangées. Toujours souriante, la jeune beauté gratifia Rand d’un autre clin d’œil.
Près de la cheminée, le type à la cicatrice foudroyait le jeune homme du regard. Gêné, Rand s’empourpra et manqua un pas ou deux. Il n’avait en aucun cas voulu embarrasser cet homme en le dévisageant – d’ailleurs, il ne pensait pas que son regard s’était attardé au-delà de l’acceptable.
L’arrivée d’une nouvelle partenaire lui fit oublier l’étrange bonhomme. Et il y avait de quoi, car il se trouvait à présent face à Nynaeve.
Comme de juste, il s’emmêla les pinceaux, faillit s’étaler et passa à un souffle d’écraser les orteils de la Sage-Dame. Assez souple et assez gracieuse pour compenser la maladresse de son partenaire, la jeune femme ne prit pas mal son incompétence.
— Je te croyais un meilleur danseur que ça ! lança-t-elle simplement lorsqu’ils se séparèrent.
Après un très court répit – avec une autre servante, semblait-il –, Rand se retrouva en train de gambiller avec Moiraine. S’il s’était senti empoté avec la Sage-Dame, il se tétanisa complètement face à l’Aes Sedai. Alors qu’elle évoluait avec une fluidité remarquable, sa robe ondulant autour d’elle, le jeune homme manqua carrément s’étaler à deux reprises.