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Moiraine l’encouragea d’un sourire compatissant qui aggrava encore son malaise. Dans ces conditions, changer de partenaire fut une délivrance – même s’il dut affronter Egwene, cette fois.

Rand recouvra aussitôt un peu de sa superbe. Depuis des années, il dansait avec la fille du bourgmestre, et elle ne l’avait jamais mordu, après tout ! Les cheveux toujours détressés, elle s’était fait une queue-de-cheval avec un ruban rouge.

Un bon compromis pour ne déplaire à personne…

Les lèvres entrouvertes, Egwene semblait vouloir dire quelque chose, mais elle ne se décida jamais, et Rand n’était sûrement pas disposé à faire le premier pas. Après la réception qu’elle lui avait réservée, dans le salon privé, il aurait été fou de s’exposer de nouveau.

Se regardant fort peu souvent, les deux jeunes gens évoluèrent sans desserrer les lèvres.

Lorsque le morceau fut terminé, Rand retourna sur son banc avec un incontestable soulagement. Alors qu’il s’asseyait, quelques notes annoncèrent que la prochaine danse serait une gigue. Alors que Mat se précipitait vers la piste, Perrin rejoignit Rand sur son banc.

— Tu l’as vue ? demanda-t-il avant même d’être assis.

— De qui parles-tu ? La Sage-Dame ou maîtresse Alys ? J’ai dansé avec les deux, mon vieux !

— L’Aes… hum… maîtresse Alys, aussi ? Moi, j’ai seulement eu droit à Nynaeve. J’ignorais qu’elle savait danser, figure-toi. Au village, elle ne participe jamais aux bals.

— Je me demande ce que diraient les mégères du Cercle des Femmes, si elles la voyaient faire… C’est peut-être pour ça qu’elle s’abstient.

La musique, les chants et les applaudissements rythmés les empêchant de s’entendre, Rand et Perrin s’intéressèrent à la gigue qui battait son plein sur la piste.

Du coin de l’œil, Rand remarqua à plusieurs reprises que le type à la cicatrice le regardait fixement. Compte tenu de son état, l’homme avait le droit de se montrer susceptible. Mais, s’il l’avait vexé, le jeune berger ne voyait pas ce qu’il pouvait faire pour arranger les choses. Afin de ne pas les aggraver, il s’efforça de ne pas regarder le balafré, se concentrant sur la piste de danse.

Les réjouissances se prolongèrent jusqu’à très tard dans la nuit. Les servantes ayant fini par se rappeler pourquoi elles étaient là, Rand dévora avidement une solide portion de ragoût accompagnée d’un pain délicieux. Après ce festin, il dansa trois autres fois. L’élément de surprise ne jouant plus, il s’en tira beaucoup mieux lorsqu’il se retrouva de nouveau face à Nynaeve puis à Moiraine. Toutes deux le complimentèrent, ce qui le fit bégayer de confusion. Il dansa également avec Egwene. Cette fois, elle n’évita pas de le regarder et parut à plusieurs reprises sur le point de dire quelque chose. Rand resta aussi muet qu’elle. Cela dit, malgré ce que prétendit Mat lorsqu’il retourna s’asseoir, il ne passa pas tout le morceau à foudroyer sa partenaire du regard.

Moiraine se retira vers minuit. Après une courte hésitation, Egwene la suivit. Les sourcils froncés, Nynaeve la regarda s’éloigner, puis elle participa à une dernière danse avant de partir se coucher, le menton fièrement pointé comme si elle venait de remporter une grande victoire sur l’Aes Sedai.

Un peu plus tard, Thom rangea sa flûte, referma l’étui et résista avec grâce aux assauts des joyeux drilles qui l’imploraient de rester encore un peu.

Lan se chargea de rameuter les trois garçons.

— Nous partons très tôt, demain matin, rappela-t-il. Il est temps d’aller prendre un peu de repos.

— Un type me regarde sans arrêt, dit Mat. Un balafré… Ce ne serait pas… eh bien, un Suppôt de… vous voyez ce que je veux dire ?

Rand se passa un index sur le visage, de la tempe au coin de la bouche en passant au milieu de son nez.

— Elle est comme ça, la cicatrice ? demanda-t-il. Cet homme m’a épié aussi.

Il regarda autour de lui. Une partie des clients s’en allaient et les autres se massaient autour de Thom.

— Il n’est plus là, on dirait…

— Je l’ai remarqué, annonça Lan. Selon maître Fitch, c’est un mouchard au service des Capes Blanches. Rien d’inquiétant pour nous…

Vraiment ? Alors, pourquoi le Champion semblait-il si soucieux ?

Rand jeta un coup d’œil à Mat. À voir son expression pincée, il avait quelque chose à cacher – par exemple une histoire de blague avec des tonneaux ?

Un mouchard ? Bornhald tiendrait à ce point à se venger ?

— Nous partons tôt ? Vraiment tôt ?

Assez tôt pour éviter les ennuis ?

— Dès les premières lueurs de l’aube, oui…

En sortant de la salle commune, Mat continua à chantonner et Perrin s’arrêta plusieurs fois pour exécuter un pas de danse qu’il venait d’apprendre.

Thom rejoignit ses compagnons au pied de l’escalier.

— Où dort Nynaeve ? demanda Mat. Si maître Fitch n’a pas menti, nous avons eu les dernières chambres.

— On a rajouté un lit dans celle d’Alys et Egwene, dit Thom.

Perrin en siffla de surprise et Mat marmonna :

— Par le sang et les cendres ! je ne voudrais pas être à la place d’Egwene, même en échange de tout l’or de Caemlyn.

Une nouvelle fois, Rand déplora que son ami soit incapable de réfléchir plus de deux minutes à un sujet. Leur propre place n’avait rien de confortable, depuis quelques jours…

— Je vais me chercher un verre de lait, dit soudain Rand.

Avec un peu de chance, ça l’aiderait à dormir.

Je ne rêverai peut-être pas, cette nuit…

— Quelque chose ne me plaît pas, ce soir, dit Lan. Ne t’éloigne pas trop. Et n’oublie pas : nous partirons tôt, et, si tu ne tiens pas tout seul sur ta selle parce que tu tombes de sommeil, nous t’attacherons !

Le Champion entreprit de gravir les marches et les autres le suivirent, leur bonne humeur soudain envolée. Rand se retrouva seul dans le couloir. Après avoir eu tant de gens autour de lui, il se sentit très isolé.

Il gagna la cuisine, où il restait encore une employée qui lui donna de bon cœur un bol de lait.

Alors qu’il ressortait en buvant, une silhouette sombre se mit en mouvement, à l’autre bout du couloir, levant ses mains curieusement pâles afin d’abaisser la capuche qui noyait son visage dans les ombres.

Sa cape ne bougeant pas au gré de ses mouvements, l’homme avait un visage blanchâtre – la couleur de certaines limaces qu’on trouvait sous les grosses pierres – auquel manquaient les globes oculaires. Du front jusqu’à la naissance du nez, sa peau était lisse et unie comme la coquille d’un œuf.

Rand sursauta, s’étrangla et renversa une bonne partie de son lait.

— Tu es l’un d’eux, mon garçon, dit le Blafard d’une voix qui évoquait le grincement d’une lime sur du métal ou sur un os.

Rand lâcha son bol et recula. Il aurait voulu courir, mais ses jambes refusaient de lui obéir. Comme hypnotisé par ce visage sans yeux, il continua à reculer à petits pas, l’estomac noué. Il tenta de crier, mais aucun son ne sortit de sa gorge. Chaque inspiration haletante lui faisait un mal de chien…

Le Blafard approchait sans hâte avec la grâce mortelle d’une vipère – dont il semblait arborer les écailles, mais c’était simplement le plastron noir qui couvrait sa poitrine.

Les lèvres exsangues du Myrddraal dessinèrent un sourire cruel.

— Où sont les autres ? demanda-t-il.

Comparée à la sienne, la voix de Bornhald aurait pu passer pour douce et chaleureuse.

— Je sais qu’ils sont ici. Si tu parles, mon garçon, je te laisserai la vie.

Rand sentit qu’il percutait un mur ou une porte – dans sa situation, pas question de tourner la tête pour voir de quoi il s’agissait. Maintenant que ses jambes s’étaient immobilisées, il ne pourrait plus se remettre en mouvement, c’était sûr. Tremblant comme une feuille, il dut se résigner à regarder approcher le Demi-Humain.