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À cette heure de la nuit, les rues de Baerlon étaient désertes et obscures. À la lueur de la lune – et grâce à la lumière qui filtrait des volets de rares fenêtres encore éclairées –, les cavaliers purent avancer assez vite. De temps en temps, un chien aboyait sur leur passage, mais ça ne durait jamais très longtemps. Dans un silence de mort, les fugitifs recroquevillés dans leur cape de voyage ressassaient de sombres pensées.

Lan ouvrait la marche, comme d’habitude. Moiraine et Egwene le suivaient, Nynaeve dans leur sillage. Chevauchant en formation serrée, Thom et les trois garçons composaient l’arrière-garde.

Imitant ses deux amis, Rand sondait nerveusement les alentours. Les ombres dansantes de la lune lui rappelaient l’obscurité qui avait englouti le Blafard, au bout du couloir.

Au moindre bruit, tous les cavaliers sursautaient puis regardaient autour d’eux. À mesure qu’ils avançaient vers les portes de la ville, tous se rapprochèrent de l’étalon noir de Lan et de la jument blanche de Moiraine, comme si l’union pouvait encore faire la force, même dans des circonstances si délicates.

Quand le petit groupe fut devant la porte de Caemlyn, Lan mit pied à terre et alla frapper à l’huis bardé de fer d’un petit bâtiment de pierre adossé à la palissade. Un guetteur à l’air méfiant apparut, les yeux encore lourds de sommeil. Le discours du Champion achevant de le réveiller, il regarda la colonne de cavaliers, les yeux ronds.

— Vous voulez sortir ? En pleine nuit ? Avez-vous perdu la raison ?

— Un ordre du Gouverneur interdit-il les départs tardifs ? demanda Moiraine.

Elle avait également mis pied à terre, mais se tenait hors du cercle de lumière que projetaient les torches.

— Pas vraiment, maîtresse, répondit le guetteur. (Il plissa les yeux, tentant de distinguer les traits de son interlocutrice.) Mais les portes doivent rester fermées du crépuscule au lever du soleil. La nuit, nul ne doit entrer en ville. Et ça, c’est un ordre des hautes sphères. De plus, des loups rôdent dehors. Une dizaine de vaches tuées, la semaine dernière. Et ces fichus prédateurs sont parfaitement capables de s’en prendre à l’homme…

— Tu as dit : « La nuit, nul ne doit entrer en ville. » Il n’est pas question de limiter les sorties… Soldat, nous ne te demandons pas de désobéir au Gouverneur.

Lan glissa quelque chose dans la main du type.

— Pour vos efforts, dit-il.

— Oui, ça se tient, fit le guetteur en baissant les yeux sur sa main. (Voyant briller une pièce d’or, il l’empocha prestement.) Il n’est jamais question des gens qui quittent la ville… Une minute, je vous prie… (L’homme se retourna et passa la tête à l’intérieur du corps de garde.) Arin, Dar, venez m’aider à ouvrir. Ces cavaliers veulent sortir. Allons, pas de polémique ! C’est un ordre. Exécution !

Deux autres guetteurs sortirent, eux aussi à moitié endormis. Obéissant à leur chef, ils allèrent prendre leur poste devant la poulie géante qui actionnait le mécanisme d’ouverture. Si ce système grinça sinistrement, les portes, beaucoup mieux entretenues, pivotèrent en silence. Bien avant qu’elles soient arrivées au quart de leur course, une voix glaciale retentit dans le dos des voyageurs :

— Que se passe-t-il ? Cet accès n’est-il pas censé être fermé jusqu’à l’aube ?

Cinq hommes en cape blanche avancèrent dans le cercle de lumière. Même s’il était impossible de distinguer leur visage dans les ombres de leur capuche, le soleil étincelant qui ornait leur poitrine, du côté cœur, ne laissait aucun doute sur leur identité.

Les guetteurs cessèrent de faire tourner la roue et échangèrent des regards inquiets.

— En quoi ça vous regarde ? demanda leur chef.

Cinq capuches blanches se tournant en même temps vers lui, il continua d’un ton moins assuré :

— Les Fils de la Lumière n’ont aucun pouvoir en ville. Seul le Gouverneur…

— Les Fils de la Lumière, dit l’homme qui devait diriger le groupe, ont du pouvoir partout où la Lumière brille sur l’humanité. Leur juridiction s’arrête là où commence l’obscurité du Ténébreux, et nulle part ailleurs.

Le Fils de la Lumière tourna la tête vers Lan, regarda de nouveau le guetteur, puis revint vers le Champion.

Lan ne broncha pas, comme s’il se sentait parfaitement à son aise. Peu de gens pouvaient se comporter ainsi face à des Capes Blanches. Le visage de pierre, le Champion regardait les cinq hommes comme s’il s’était agi d’un groupe de vulgaires cireurs de bottes.

— En des temps si troublés, dit le Fils de la Lumière, qui peut vouloir sortir d’une ville en pleine nuit ? Alors que des loups rôdent dans le noir, et que l’engeance du Ténébreux survole la cité ? (Il étudia la lanière de cuir qui ceignait le front de Lan, lui tenant les cheveux en arrière.) Un Nordique ?

Rand se fit tout petit sur sa selle. Un Draghkar… Ce ne pouvait être que ça, sauf si l’homme appelait « engeance du Ténébreux » tout ce qui lui paraissait étrange ou mystérieux. Un Blafard étant venu à l’auberge, la présence d’un Draghkar n’avait rien d’étonnant. Mais le jeune homme n’était pas en état de réfléchir sainement, car il venait de reconnaître la voix du Fils de la Lumière.

— Nous sommes des voyageurs, dit le Champion. Sans le moindre intérêt pour vous.

— Personne n’est sans intérêt pour les Fils de la Lumière.

— Vous cherchez vraiment à agacer le Gouverneur ? Il ne vous autorise déjà pas à entrer en nombre à Baerlon, alors que fera-t-il quand il saura que vous harcelez d’honnêtes citoyens ? (Lan regarda les deux hommes qui actionnaient la roue.) Pourquoi vous êtes-vous arrêtés ?

Ils hésitèrent, saisirent de nouveau la manivelle, mais se pétrifièrent quand le Fils de la Lumière répondit :

— Le Gouverneur ne voit pas ce qui se passe sous ses yeux ! Il ne sent pas le mal, contrairement à nous. (Les trois guetteurs échangèrent des regards contrits, comme s’ils regrettaient les lances qu’ils avaient laissées dans le petit bâtiment.) Les Fils de la Lumière ont un sixième sens pour repérer le mal. Et l’anéantir, sous quelque forme qu’il se présente.

Rand tenta de se faire encore plus petit. Une initiative malheureuse qui attira l’attention du Fils de la Lumière.

— Qu’avons-nous donc là ? Quelqu’un qui voudrait être invisible ? Pourquoi es-tu… ? Mais je te connais !

L’homme tira sa capuche en arrière, révélant le visage que Rand s’attendait à voir. C’était bien Bornhald, et il jubilait.

— Eh bien, dit-il aux trois guetteurs, je viens de vous épargner un désastre ! Vous alliez aider des Suppôts des Ténèbres à fuir le juste courroux de la Lumière. Pour ce crime, vous devriez comparaître devant le Gouverneur. Ou être confiés à nos Confesseurs, afin qu’ils découvrent vos véritables intentions. (Il marqua une pause, histoire de s’assurer que les trois guetteurs tremblaient de peur.) Vous détesteriez ça, pas vrai ? Dans ma clémence, je vais plutôt conduire ces Suppôts dans notre camp, afin qu’ils soient interrogés à votre place.

— Tu me conduiras dans ton camp, Cape Blanche ? demanda Moiraine, sa voix semblant provenir de toutes les directions à la fois.

Ayant reculé davantage dans les ombres, l’Aes Sedai semblait enveloppée d’un manteau de ténèbres.

— Et tu m’interrogeras ? (Moiraine fit un pas en avant.) Si je continue à marcher, tu me barreras le chemin ?

Auréolée d’ombres, l’Aes Sedai semblait beaucoup plus grande. Non, s’avisa Rand quand elle fit un pas de plus, elle l’était pour de bon ! Sa tête arrivait à peu près au niveau de la sienne, alors qu’il était en selle. Et, autour de son visage, les ténèbres tourbillonnaient désormais comme des nuages d’orage.

— Une Aes Sedai ! cria Bornhald. (Cinq lames jaillirent hors de leur fourreau.) Meurs, vermine !