Les quatre hommes hésitèrent, mais leur chef frappa à la volée.
Rand cria lorsque Moiraine leva son bâton pour dévier le coup. Que pouvait une canne délicatement sculptée contre trois solides pieds d’acier ?
La lame heurta le bâton dans une gerbe d’étincelles. Projeté en arrière, Bornhald alla percuter ses compagnons, les renversant comme des quilles. Gisant sur le sol, la lame pliée en deux du Fils de la Lumière fumait comme si on l’avait chauffée au rouge puis plongée dans un bac de trempe.
— Tu oses m’attaquer ? rugit Moiraine.
Drapée dans sa toge d’obscurité, elle baissa les yeux sur ses adversaires comme un géant qui daigne regarder des insectes.
— On file ! cria Lan.
D’un geste vif, il prit les rênes de la jument à l’Aes Sedai, puis sauta sur le dos de son étalon.
— Vite ! ajouta-t-il.
Quand il franchit l’étroite ouverture, ses épaules passèrent tout juste, mais il disparut dans la nuit.
Rand ne réagit pas tout de suite. Les épaules et la tête de Moiraine dépassaient la palissade, à présent, et il semblait hypnotisé par ce spectacle. Terrorisés, les trois guetteurs et les Fils de la Lumière reculaient vers le bâtiment.
Les yeux de l’Aes Sedai, presque aussi gros que la pleine lune, se posèrent sur Rand, exprimant une impatience qui ne tarderait pas à se muer en fureur.
Le jeune homme talonna Nuage et suivit ses compagnons, qui galopaient déjà vers la porte.
Quand ils l’eurent franchie, les cavaliers rejoignirent Lan, qui attendait à cinquante pas de la palissade. La silhouette ténébreuse de Moiraine dépassait maintenant de beaucoup la barrière de rondins. Alors que la lumière argentée de la lune lui faisait comme une auréole, l’Aes Sedai enjamba la palissade, ni plus ni moins.
Tandis que la porte se refermait dans une cacophonie de grincements de roue, Moiraine reprit sa taille normale.
— Empêchez la fermeture de la porte ! cria une voix un peu tremblante. (Rand crut reconnaître les intonations de Bornhald.) Il faut les poursuivre !
Mais les guetteurs ne l’entendirent pas de cette oreille. Quelques secondes plus tard, un bruit sourd indiqua que les Capes Blanches étaient momentanément hors d’état de poursuivre quiconque.
De toute façon, les quatre autres ont peut-être moins envie que Bornhald de se frotter à une Aes Sedai…
Moiraine courut jusqu’à Aldieb, lui flatta l’encolure et glissa sa canne sous une sangle de selle. Sans avoir besoin de regarder, Rand paria qu’il n’y avait même pas une entaille sur le bois.
— Vous étiez plus grande qu’un géant ! cria Egwene, tout excitée sur le dos de Bela.
Personne d’autre ne parla. Prudents, Mat et Perrin poussèrent leurs montures à s’écarter d’Aldieb.
— Vraiment ? demanda distraitement l’Aes Sedai en sautant en selle.
— Je vous ai vue !
— Dans le noir, l’esprit nous joue des tours, et les yeux perçoivent ce qui n’existe pas.
— Ce n’est pas le moment de jouer à…, intervint Nynaeve, furieuse, mais l’Aes Sedai ne la laissa pas continuer.
— Exact, l’heure n’est pas au jeu ! Devant cette porte, nous avons peut-être perdu ce que nous avions gagné à l’auberge… Si seulement je pouvais croire que le Draghkar était au sol… Ou si les Myrddraals étaient vraiment aveugles ! Tant qu’à rêver, autant s’offrir l’impossible, non ? Bon, qu’importe… Ils savent où nous allons mais, avec un peu de chance, nous garderons notre avance. Lan !
Le Champion s’engagea sur la route de Caemlyn, en direction de l’est. Les autres le suivirent de près.
Ils avancèrent à un rythme raisonnable que tous les chevaux pourraient soutenir sans l’aide d’une Aes Sedai. Après une heure, cependant, Mat se retourna, tendit un bras et cria :
— Regardez !
Les cavaliers tirèrent sur les rênes de leur monture, puis se tournèrent sur leur selle. Des flammes illuminaient le ciel au-dessus de Baerlon comme si quelqu’un avait allumé un gigantesque feu de joie qui projetait des gerbes d’étincelles dans un rayon de plusieurs centaines de pas.
— Je l’ai prévenu, dit Moiraine, mais il n’a rien voulu savoir… (Sentant la colère de sa cavalière, Aldieb renâcla rageusement.) Il prenait la menace à la légère…
— L’auberge ? demanda Perrin. Comment pouvez-vous en être sûre ?
— Jusqu’à quel point crois-tu aux coïncidences ? demanda Thom. Il pourrait s’agir du palais du Gouverneur, mais la localisation ne colle pas. Et ce n’est pas un entrepôt, un four de cuisine ni le silo à grain de ta grand-mère !
— La Lumière brille peut-être un peu au-dessus de nous, dit Lan.
— Comment ça ? s’insurgea Egwene. Ce pauvre maître Fitch va perdre son auberge, et il risque d’y avoir des blessés.
— Si nos ennemis s’en sont pris à l’auberge, expliqua Moiraine, ça peut signifier que mon… numéro… et notre départ sont passés inaperçus.
— Sauf si c’est ce que le Myrddraal veut nous faire croire, tempéra Lan.
— C’est une possibilité, concéda Moiraine. Quoi qu’il en soit, il faut nous dépêcher. Cette nuit, personne ne se reposera beaucoup…
— Quelle façon de dire les choses ! s’écria Nynaeve. Vous pensez aux clients de l’auberge ? Au propriétaire qui a perdu son bien le plus précieux ? Tout ça à cause de vous ! Malgré tous vos beaux discours sur la Lumière, la compassion est pour vous un mot vide de sens.
— À cause des trois garçons ! intervint Lan, furieux. L’incendie, les blessés, tout le reste – la faute de ces trois paysans ! Le Ténébreux les veut et, quand il désire ainsi quelque chose, il faut l’en priver, même si on doute de la valeur du « produit ». Ou préférez-vous livrer ces gamins au Blafard ?
— Du calme, Champion, dit Moiraine, et vous aussi, Sage-Dame. Vous pensez que je peux aider maître Fitch et les gens de l’auberge ? C’est vrai, je dois l’avouer… (Nynaeve voulut parler, mais l’Aes Sedai lui intima le silence.) Je pourrais rebrousser chemin et intervenir. Très peu, hélas… Cela reviendrait à montrer du doigt les gens que j’assisterais. Je doute qu’ils m’en seraient reconnaissants alors que des Capes Blanches rôdent dans la cité.
» En outre, Lan resterait seul pour vous protéger. C’est un grand guerrier, mais ça ne suffirait pas face à un Myrddraal et à un poing entier de Trollocs. Bien entendu, nous pourrions retourner ensemble à Baerlon. Pour vous exposer à ceux qui ont incendié l’auberge et aux Capes Blanches ! Sage-Dame, à ma place, que décideriez-vous ?
— Je choisirais d’agir !
— Pour mieux concéder la victoire au Ténébreux ? Ne perdez pas de vue ce qu’il désire. Nous sommes en guerre, comme au Ghealdan. Là-bas, des milliers de combattants luttent contre le mal. Ici, nous ne sommes que huit… Je ferai parvenir à maître Fitch assez d’or pour qu’il puisse rebâtir son auberge. Et je dédommagerai les blessés. Discrètement, bien entendu, pour qu’on ne puisse pas remonter jusqu’à Tar Valon. Si j’en fais plus, je nuirai à ceux que je veux assister. Dans ce conflit, rien n’est simple, comme vous pouvez le voir… Lan, nous repartons !
Le Champion ouvrit de nouveau la marche.
Rand regarda de temps en temps derrière lui, jusqu’à ce qu’il n’aperçoive plus que des nuages. Il s’inquiétait pour Min mais, avec un peu de chance, elle allait bien…
Il faisait toujours nuit noire quand Lan s’écarta enfin de la route avant de mettre pied à terre. Alors que deux heures au maximum les séparaient de l’aube, les cavaliers s’occupèrent des chevaux, sans les desseller, puis improvisèrent un camp dépourvu de feu.
— Une heure…, dit Lan alors que tout le monde, à part lui, s’était enroulé dans une couverture. Je monterai la garde pendant votre sommeil.
Après quelques minutes, Mat murmura d’une voix tout juste audible :