— Je vais aller mieux très vite, dit Moiraine quand elle mesura l’inquiétude de ses alliés. (Le regard vif et hypnotique, comme à l’accoutumée, elle parlait d’un ton confiant qui rassura Rand.) La Terre et le Feu ne sont pas mes éléments favoris, c’est le moins qu’on puisse dire, mais ce n’est rien de grave.
L’Aes Sedai et son Champion reprirent la tête de la colonne et lui imposèrent un rythme soutenu. À cette vitesse, se dit Rand, Moiraine tenait tout juste en selle. Chevauchant derrière elle, Nynaeve l’empêchait de tomber, une main plaquée dans son dos.
Plusieurs minutes durant, les deux femmes dialoguèrent à voix trop basse pour que d’autres les entendent. Puis la Sage-Dame plongea une main sous sa cape et en sortit un sachet qu’elle posa dans la main de sa compagne. Sans hésiter, Moiraine ouvrit le sachet et avala d’un seul coup son contenu. Après avoir dit encore quelques mots, Nynaeve se laissa distancer par l’Aes Sedai… et rattraper par le reste de la colonne. Même si elle ne réagit pas quand elle fut littéralement criblée de regards interrogateurs, Rand crut la voir sourire de satisfaction.
Que manigançait la Sage-Dame ? Si incroyable que cela pût paraître, Rand n’en avait pas grand-chose à faire…
En chevauchant, le jeune homme ne pouvait s’empêcher de s’assurer très souvent de la présence de son épée.
C’est donc ça, une bataille ? pensa-t-il, encore bouleversé.
À dire vrai, il ne se souvenait pas de grand-chose – à ses yeux, tout s’était déroulé beaucoup trop vite pour qu’il en retienne davantage qu’un entrelacs d’images et de sons incohérents. En revanche, il se rappelait la chaleur de l’incendie. Et celle qui l’avait fait suer à grosses gouttes durant toute l’attaque. Par un temps pareil, transpirer était un moyen radical d’obtenir un aller simple pour le cimetière…
Inquiet, Rand jeta un coup d’œil à ses deux amis. Mat utilisait un pan de sa cape pour se sécher le visage. Les yeux rivés sur quelque chose, dans le lointain, Perrin ne semblait guère apprécier ce qu’il voyait. Très concentré, il n’avait même pas conscience de la sueur qui ruisselait sur son front.
Les collines devinrent moins hautes, et la progression des fugitifs en fut beaucoup facilitée. Contre toute attente, cependant, Lan s’arrêta net en levant une main. Nynaeve fit mine de vouloir rejoindre Moiraine, mais le Champion l’en dissuada d’un regard glacial. Se penchant l’un vers l’autre, l’Aes Sedai et son fidèle compagnon recommencèrent à dialoguer à voix basse. À en juger par les gestes de la jeune femme, il semblait qu’ils se disputaient.
Nynaeve et Thom les regardèrent avec une insistance qui en disait long sur leur inquiétude. L’une plissant le front et l’autre marmonnant sous sa moustache, ils semblaient très mal à l’aise et ça ne s’arrangea pas lorsque Moiraine et Lan repartirent au pas sans cesser de se quereller.
Les quatre jeunes gens préféraient regarder ailleurs. Qui pouvait dire où risquait de conduire une querelle entre une Aes Sedai et son Champion ?
Après quelques minutes, Egwene osa jeter un coup d’œil à l’étrange duo. D’une voix un peu hésitante, elle engagea ensuite la conversation avec Rand :
— Tu as crié quelque chose aux Trollocs, tout à l’heure…, commença-t-elle sans trop savoir comment s’y prendre pour développer le sujet.
— Oui, et alors ? répondit Rand.
Il ne se sentait pas terriblement assuré. Les cris de guerre étaient bons pour les Champions. Malgré le récit de Moiraine, les gens de Deux-Rivières ne faisaient pas ce genre de chose. Cela dit, ça n’était pas une raison pour se moquer de lui…
— Eh bien, Mat a répété dix fois l’histoire de Moiraine, et…
— Très mal répété, précisa Thom.
Mat eut un grognement indigné.
— Mal ou bien, nous l’avons tous entendue jusqu’à plus soif. Dans des circonstances pareilles, il faut bien crier quelque chose, non ? Vous avez entendu Lan ?
— Nous avions le droit, intervint Perrin. Nous descendons de ces gens de Manetheren, si j’ai bien compris. Ils combattaient le Ténébreux, et nous aussi. Selon moi, ça nous donne droit à une sorte d’héritage.
Egwene eut un soupir agacé.
— Je ne parlais pas de ça… mais de ce que Mat a crié. C’était quoi, exactement ?
Le jeune homme haussa les épaules.
— J’ai oublié…
Sur la défensive, il regarda ses trois amis et répéta :
— J’ai oublié… C’est nébuleux, comme les souvenirs d’un rêve. Je ne sais pas ce que j’ai dit, pourquoi je l’ai dit, ni ce que ça signifiait. En admettant que ça ait voulu dire quelque chose.
— Je crois que oui…, dit Egwene. Quand tu as crié, j’ai eu l’impression de te comprendre. Mais sur le coup, seulement… Depuis, c’est terminé et… Tu as peut-être raison, Mat. Dans des circonstances pareilles, l’imagination nous joue d’étranges tours.
— Carai an Caldazar, dit Moiraine. (Tous tournèrent la tête pour la regarder.) Carai an Ellisande. Al Ellisande. « Pour l’honneur de l’Aigle Rouge. Pour l’honneur de la Rose du Soleil. La Rose du Soleil. » C’est l’antique cri de guerre de Manetheren – en particulier de son dernier roi. Eldrene était surnommée la Rose du Soleil.
Moiraine sourit à Egwene et à Mat – mais son regard, sembla-t-il, s’attarda plus longtemps sur le jeune homme que sur la jeune fille.
— Le sang de la lignée d’Arad est toujours très puissant à Deux-Rivières. Il n’a pas cessé de chanter.
Mat et Egwene se regardèrent alors que tous les autres yeux étaient rivés sur eux. Les yeux ronds, la bouche dessinant un grand sourire qu’elle essayait en vain d’étouffer, la jeune fille ne savait pas trop comment interpréter ce discours sur le sang ancien.
À voir son expression sinistre, Mat ne se posait pas ce genre de questions.
Rand devinait les pensées de son ami. Il les partageait, même. Si Mat était vraiment un descendant des rois de Manetheren, c’était peut-être bien lui seul que les Trollocs poursuivaient. Cette idée valut un tel soulagement à Rand qu’il eut aussitôt honte de sa réaction. Il s’empourpra mais, quand il croisa le regard de Perrin, il s’avisa qu’il n’était pas le seul à s’être tenu ce raisonnement.
— Voilà bien une histoire hors du commun, dit Thom, je serais malvenu de le nier. En d’autres circonstances, ça pourrait m’inspirer un conte, mais là… Aes Sedai, avez-vous l’intention de rester ici toute la journée ?
— Non, répondit Moiraine.
Alors qu’elle récupérait les rênes d’Aldieb, un cor trolloc sonna, rappelant à tous que le danger était toujours présent. D’autres cors répondirent, à l’est et à l’ouest. De nouveau très nerveux, les chevaux piaffèrent.
— Ils ont franchi la muraille de feu, dit Lan. Moiraine, tu n’es pas assez forte pour ce que tu entends faire. Pas avant d’avoir pris du repos. Et aucun Myrddraal ni aucun Trolloc n’entrera dans notre refuge…
Moiraine leva une main, comme pour intimer le silence au Champion, mais elle la laissa retomber en soupirant.
— Très bien, concéda-t-elle à contrecœur, tu dois avoir raison, mais j’aimerais qu’il y ait une autre solution. (Elle s’empara de son bâton, glissé sous une sangle de sa selle.) Que tout le monde se masse autour de moi. Allons, obéissez ! Venez le plus près possible.
Rand poussa Nuage à approcher d’Aldieb. Sur l’insistance de l’Aes Sedai, les cavaliers formèrent un cercle si serré que les naseaux d’un cheval venaient s’écraser dans la queue d’un autre, et ainsi de suite. Lorsqu’elle fut satisfaite, l’Aes Sedai se dressa sur ses étriers et leva très haut son bâton, le faisant tourner pour qu’il passe au-dessus de la tête de tous ses compagnons.