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Totalement fasciné, le jeune homme dut tirer en catastrophe sur les rênes de Nuage quand Lan s’arrêta devant un bâtiment de pierre blanche qui avait dû être, au temps de sa splendeur, deux fois plus grand que l’Auberge du Cerf et du Lion. Désormais, il était impossible de dire quelle avait bien pu être sa fonction. Une auberge, également ? Pourquoi pas… Des étages, il ne restait plus qu’une ossature vide aux fenêtres brisées et aux volets arrachés, mais le rez-de-chaussée paraissait être dans un état convenable.

Les mains reposant sur le pommeau de sa selle, Moiraine étudia la grande structure blessée, puis elle hocha la tête et souffla :

— Voilà qui devrait convenir…

Lan sauta de selle et aida l’Aes Sedai à descendre de sa monture – en fait, il la prit dans ses bras et la souleva en douceur.

— Conduisez les chevaux à l’intérieur, ordonna-t-il, et trouvez une pièce, au fond, qui puisse tenir lieu d’écurie. Allez, les garçons de ferme, du nerf ! Nous ne sommes pas sur la place de votre village un jour de foire !

Portant toujours sa protégée, le Champion entra dans le bâtiment. Nynaeve mit pied à terre et le suivit après avoir récupéré la sacoche où elle rangeait ses potions et ses onguents. Egwene lui emboîta le pas, laissant elle aussi Bela en arrière.

— Conduisez les chevaux à l’intérieur…, marmonna Thom, mécontent.

Il joua avec sa moustache, la hérissant puis la lissant, se massa le creux des reins, prit les rênes d’Aldieb et se tourna vers les trois « garçons de ferme ».

— Alors, on se bouge ?

Rand et ses deux amis sautèrent à terre et se hâtèrent de prendre en charge les trois autres montures. La porte du bâtiment, dont il ne restait que l’encadrement, se révéla assez large pour laisser passer deux chevaux de front.

Les quatre compagnons déboulèrent dans une grande salle qui faisait toute la largeur de la structure. Le sol dallé était couvert de crasse et les tentures murales aux couleurs passées semblaient prêtes à tomber en poussière si on s’avisait de les toucher. Dans la salle vide, Lan avait déjà ménagé un nid douillet pour Moiraine – en utilisant sa cape et celle de la jeune femme. Rageant contre la poussière, Nynaeve était agenouillée près de l’Aes Sedai. Elle fouillait dans sa sacoche, qu’Egwene lui tenait ouverte.

— Je ne l’apprécie pas, c’est vrai, dit-elle à Lan au moment où Rand entrait sur les talons de Thom, mais ce n’est pas une raison pour lui refuser mon aide.

— Je ne t’ai accusée de rien, Sage-Dame, dit le Champion. Simplement, je t’ai conseillé d’être prudente avec tes herbes.

— Elle en a besoin, et toi aussi, tu dois compter sur mon intervention, répliqua Nynaeve, d’abord très agressive, puis un peu plus modérée. Même le Pouvoir de l’Unique a ses limites, et elle en a déjà trop fait… Regarde les choses en face, seigneur des Sept Tours : ton épée ne peut rien pour elle, alors que mes décoctions, en revanche…

Moiraine posa une main sur le bras de Lan.

— Du calme, mon ami… Elle n’a pas de mauvaises intentions. Elle ne sait rien, voilà tout…

Lan ne put s’empêcher de ricaner.

Nynaeve cessa de chercher dans son sac. Sourcils froncés, elle regarda le Champion, mais elle s’adressa à Moiraine :

— J’ignore beaucoup de choses, dit-elle, maussade. Quoi de particulier, dans ce cas ?

— Pour commencer, j’ai seulement besoin d’un peu de repos… Mais je suis d’accord avec vous : vos dons et votre savoir nous seront plus utiles que je le croyais. Auriez-vous une potion qui m’aiderait à dormir une heure sans être abrutie au réveil ?

— Une infusion d’amarante, de marisin et…

Rand n’entendit pas la suite, car il entra dans une deuxième salle, à peu près de la taille de la première. Ici, il n’y avait même pas de tenture et la poussière semblait s’accumuler en toute tranquillité depuis des siècles.

Rand entreprit de desseller Bela et Nuage. Thom se chargea d’Aldieb et de son hongre pendant que Perrin soignait sa monture et Mandarb. Se fichant des consignes de Lan, Mat lâcha les rênes des deux chevaux dont il était censé s’occuper et alla explorer les autres sorties de la pièce.

— Une ruelle, dit-il après avoir passé la tête dans l’encadrement de la première issue.

Tout le monde s’en était aperçu de loin, mais ça ne sembla pas le perturber. Recommençant l’opération avec l’autre issue, il retira vivement sa tête et annonça :

— Rien à signaler !

Puis il alla jeter un nouveau coup d’œil dans la ruelle.

— Tu vas enfin t’occuper de ton cheval ? demanda Perrin, agacé.

En ayant terminé avec sa monture, il était en train de desseller l’étalon noir de Lan – curieusement amical, même s’il ne quittait pas le jeune homme du regard.

Mat soupira et se résigna à faire son devoir.

Alors qu’il posait une selle sur le sol, Rand remarqua que son ami avait le regard vide et se déplaçait comme un automate.

— Tu vas bien ? Hé ! Mat ?

Après avoir retiré la selle du dos de son cheval, le jeune homme s’était pétrifié, comme s’il dormait debout.

— Mat ? Mat !

— Hein ? (Sursautant, le « garçon de ferme » faillit laisser tomber la selle.) Pardon ? Eh bien… je réfléchissais, c’est tout…

— Tu réfléchissais à quoi ? demanda Perrin, occupé à remplacer le mors de Mandarb par un hackamore.

— Eh bien… à ce qui est arrivé… aux mots que j’ai… (Sentant que tous les regards se rivaient sur lui, Mat parut encore plus mal à l’aise.) Vous avez entendu ce qu’a dit Moiraine, non ? C’est comme si un mort avait parlé par ma bouche. Je n’aime pas ça !

Perrin ricana et son ami le foudroya du regard.

— Le cri de guerre d’Aemon, c’est ce qu’elle a dit, pas vrai ? Tu es peut-être la réincarnation de ce fameux roi. Comme tu répètes toujours que Champ d’Emond te fait mourir d’ennui, je suppose que tu adorerais être un héros revenu d’entre les morts.

— Assez ! cria Thom, sortant de ses gonds. Ce sont des sujets dangereux ! Les morts peuvent bel et bien revenir – ou s’emparer du corps d’un vivant – et je vous interdis de prendre ça à la légère. (Il inspira à fond pour se calmer.) Le sang ancien, a dit Moiraine. Pas un mort, mais le sang ancien. J’ai entendu dire que ça arrivait parfois. Mais je n’aurais jamais cru que… Tes racines ont parlé, mon garçon. Quelque chose qui remonte à ton père, puis à ton grand-père, et ainsi de suite jusqu’à Manetheren. Et peut-être même au-delà… Au moins, maintenant, tu es sûr que ta lignée est très ancienne. Tu devrais t’en réjouir, voilà tout. La plupart des gens savent qu’ils ont un père, et ça s’arrête là.

Savoir qu’on a un père, c’est déjà beau, pensa Rand, très amer. Mais la Sage-Dame avait peut-être raison. Enfin, j’espère que c’est le cas…

— Je devrais me réjouir, c’est vrai, répondit Mat au trouvère. Sauf que… Vous croyez que ç’a un lien avec ce qui nous arrive ? Les Trollocs et le reste ? Je veux dire… Hum…, je ne sais pas ce que je veux dire !

— Tu veux mon avis ? demanda Thom. Oublie tout ça et concentre-toi sur une seule chose : te tirer vivant de cette affaire. (Il sortit de sa veste une pipe à long tuyau.) J’ai envie de fumer…

Sur ces mots, le trouvère s’éloigna et passa dans la première salle.

— Mat, dit Rand, nous sommes tous concernés. Pas seulement l’un d’entre nous.

— Bien parlé ! Maintenant qu’on en a fini avec les chevaux, que diriez-vous d’aller explorer la ville ? Une vraie mégalopole, sans personne pour vous écraser les orteils ni vous flanquer des coups de coude dans les côtes ! Il reste une ou deux heures de jour, et on ne risque pas d’être regardés comme des bêtes curieuses.