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— Et les Trollocs ? demanda Perrin.

— Lan a affirmé qu’ils n’entreraient jamais ici. Tu as oublié ? Mon vieux, tu devrais faire plus attention à ce que disent les gens.

— Je me souviens, et j’ouvre toujours grandes mes oreilles. Cette cité, qui avait pour nom Aridhol, était une alliée de Manetheren. Tu vois, j’ai tout suivi !

— Ce devait être la plus grande ville impliquée dans les guerres des Trollocs, pour que les monstres la redoutent encore. Ils n’ont pas eu peur d’envahir Deux-Rivières. Pourtant, Manetheren était… Comment a dit Moiraine, déjà ? « Une épine dans le pied du Ténébreux » ?

— S’il te plaît, implora Perrin, évite de mentionner le Berger de la Nuit !

— Qui ça ? plaisanta Mat. Alors, on y va ?

— Il faudrait demander à Moiraine…

— Sans blague ? Parce qu’elle nous laisserait faire, selon toi ? Et Nynaeve ? Par le sang et les cendres ! Perrin, pourquoi ne pas demander à maîtresse Luhhan, tant que tu y es ?

Perrin capitula sans grande conviction.

— Et toi, Rand ? lança Mat. Que dis-tu d’une vraie ville, avec des palais à volonté ? Et pas de Capes Blanches pour nous mettre des bâtons dans les roues ?

Rand jeta un regard noir à son ami, mais il n’hésita pas très longtemps. Ces palais valaient bien dix contes d’un trouvère !

— On y va !

Marchant sur la pointe des pieds pour ne pas être entendus, les trois garçons sortirent, s’engagèrent dans la ruelle, la suivirent un moment et débouchèrent dans une grande avenue. Ils s’éloignèrent à pas vifs, et quand ils furent assez loin du bâtiment de pierre blanche, Mat esquissa quelques pas de danse.

— Enfin libres ! jubila-t-il. Libres !

Il décrivit un grand cercle joyeux, regardant tout ce qu’il y avait autour de lui sans cesser de rire. À la lueur du soleil couchant, une aura dorée enveloppait les ruines qui projetaient des ombres démesurées à cette heure de la journée.

— Avez-vous jamais rêvé d’un endroit pareil ? lança Mat.

Si Perrin semblait également enthousiaste, Rand se sentait plutôt mal à l’aise. Shadar Logoth ne ressemblait pas au théâtre de son premier cauchemar – celui de la tour blanche – mais il ne s’y sentait guère mieux.

— Si nous voulons voir quelque chose, dit-il, nous devrions nous dépêcher. Il fera bientôt nuit…

Désireux de tout découvrir, semblait-il, Mat entraîna ses amis dans son sillage. Au cours de leur exploration, les trois jeunes gens escaladèrent des fontaines au bassin assez grand pour contenir tous les habitants de Champ d’Emond, et ils traversèrent des bâtiments choisis au hasard, mais toujours en fonction du même critère : une taille largement hors du commun. Dans certains cas, ils réussirent à comprendre quel était jadis l’usage de la structure. En règle générale tous les palais se ressemblaient – une configuration typique et universelle. Mais à quoi avait bien pu servir, par exemple, l’énorme rotonde blanche qui abritait une seule et unique salle ? Pareillement, à quoi correspondait ce grand cercle de terre battue à ciel ouvert entouré de centaines de rangées de gradins ?

Lorsque les trois jeunes gens découvraient seulement de la poussière, des gravats, ou des tapisseries aux couleurs délavées qui tombaient en poussière au premier contact, Mat ne cachait pas sa déception. Il tapa même impatiemment du pied quand Perrin tenta de s’emparer de la première chaise d’une haute pile poussée contre un mur. Comme celui qu’il avait soulevé, tous les sièges se décomposèrent sous les yeux de l’apprenti forgeron et de ses compagnons.

Avec leurs grandes salles vides où on aurait pu entreposer La Cascade à Vin et ses dépendances – en ayant de l’espace libre tout autour –, les palais déprimaient Rand parce qu’il pensait beaucoup trop à leurs anciens occupants disparus depuis des lustres. Toute la population de Deux-Rivières aurait pu tenir dans la rotonde géante, et quant à l’espèce de piste entourée de gradins… Sans devoir faire de gros efforts d’imagination, Rand avait l’impression de sentir peser sur lui – et sur ses amis – le regard désapprobateur des antiques citadins, agacés que trois jeunes intrus viennent perturber leur repos.

Au fil du temps, Mat lui-même se lassa de l’énormité des bâtiments et commença à se ficher de leur splendeur passée. La nuit précédente, il n’avait pas dormi plus d’une heure, et la fatigue le rattrapait. Ses compagnons aussi manquaient de repos, et ils ne cherchaient plus à le cacher. Bâillant à s’en décrocher la mâchoire, les trois jeunes gens s’assirent sur les marches d’un grand monument à colonnade, et ils débattirent de la suite des événements.

— On rentre ! dit Rand. Puis on dort…

Il se plaqua une main sur la bouche, attendant d’avoir fini de bâiller pour répéter :

— Oui, on dort ! C’est tout ce que je désire encore…

— Tu auras bien le temps de dormir après ! s’agaça Mat. Tu sais où nous sommes ? Dans une ville fantôme qui regorge sûrement de trésors.

— Des trésors ? répéta Perrin d’une voix déjà pâteuse de sommeil. Mat, il n’y a rien, à part de la poussière !

Une main en visière, Rand sonda l’horizon, à l’ouest. La boule rouge du soleil était juste au-dessus des toits, à présent…

— Il se fait tard, Mat… La nuit ne tardera plus.

— Moi, je maintiens qu’il doit y avoir des trésors ! De toute façon, je veux grimper dans une tour… Regarde celle-là, là-bas… Elle est entière. De là-haut, on doit pouvoir admirer le panorama à des lieues à la ronde. Qu’en dites-vous, les gars ?

— Les tours sont dangereuses, dit une voix masculine derrière les trois amis.

Rand se leva d’un bond, saisit la poignée de son épée et se retourna à la vitesse de l’éclair – comme ses deux compagnons, tout aussi vifs que lui.

En haut de l’escalier, un homme se tenait dans l’ombre, entre deux colonnes. Avançant d’un pas, il se protégea les yeux d’une main, puis recula d’un bond.

— Excusez-moi, dit-il. Je suis dans le noir depuis si longtemps… Mes yeux ont du mal à supporter la lumière.

— Qui êtes-vous ? demanda Rand.

L’accent de l’inconnu lui paraissait étrange, même après son séjour à Baerlon. Certains mots étaient à peine compréhensibles, tant leur prononciation divergeait de la norme.

— Et que faites-vous ici ? Nous pensions que la cité était déserte.

— Je suis Mordeth.

L’homme se tut, comme si ses interlocuteurs avaient dû être impressionnés. Aucun des trois garçons ne réagissant, il marmonna quelque chose dans sa barbe et enchaîna :

— Je pourrais vous retourner vos questions… Voilà longtemps qu’il n’y a plus eu de visiteurs à Aridhol. Très longtemps, même… Je suis surpris de tomber sur trois jeunes… explorateurs.

— Nous sommes en route pour Caemlyn, dit Rand. Nous campons ici, voilà tout…

— Caemlyn… Caemlyn… Vous campez ici ce soir… Et si vous restiez avec moi ?

— Vous n’avez toujours pas dit ce que vous faites ici, souligna Perrin.

— Je suis un chasseur de trésors, cette question !

— Et vous en avez trouvé un ? s’enquit Mat.

Rand crut voir Mordeth sourire. Mais, avec la pénombre, il avait pu se tromper…

— Et comment ! Un extraordinaire trésor ! Trop fabuleux pour que je puisse tout emporter… Et voilà que je croise trois jeunes costauds en pleine santé. Si vous m’aidez à transporter jusqu’à mes chevaux la partie de cette manne que je peux m’approprier, libre à vous de partager le reste. Tout ce que vous pourrez emporter, tout simplement. Ce que je laisserai derrière moi sera annexé par d’autres chasseurs de trésors longtemps avant que j’aie pu revenir…

— Je savais bien qu’il y avait un trésor, triompha Mat. (Il entreprit de gravir les marches d’un pas léger.) Nous allons vous aider. Montrez-nous le chemin…