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— On ne peut pas l’abandonner, souffla Rand à Perrin.

L’apprenti forgeron jeta un coup d’œil au soleil couchant, puis il hocha la tête.

Les deux jeunes gens montèrent les marches très prudemment. Perrin commença à dégager sa hache de la boucle de sa ceinture, et Rand serra plus fort la poignée de son épée.

Mat et Mordeth attendaient à l’ombre des colonnes. Si le second avait les bras croisés, le premier, ne se tenant plus d’impatience, tendait le cou pour sonder l’intérieur du bâtiment.

— Viens, mon jeune ami, dit Mordeth, je vais te montrer le trésor…

Mat suivit l’homme.

Ses deux amis lui emboîtèrent le pas – qu’auraient-ils pu faire d’autre ?

L’entrée du bâtiment était plongée dans l’obscurité, mais Mordeth s’engagea presque immédiatement dans un étroit escalier en colimaçon qui s’enfonçait dans les entrailles de la terre, plongeant les jeunes gens au cœur de ténèbres de plus en plus impénétrables. Incapable de voir les marches, Rand plaqua une main contre le mur, histoire de se repérer un peu mieux. Mat lui-même n’en menait pas large, comme en témoigna sa voix tremblante quand il souffla :

— Il fait affreusement noir, ici…

— C’est vrai, concéda Mordeth, qui semblait n’avoir aucun mal à se déplacer dans l’obscurité. Mais il y a des lumières en bas… Suivez-moi !

Au pied de l’escalier, le chasseur de trésors et les trois jeunes gens se retrouvèrent dans un couloir chichement éclairé par des torches disposées sur des supports en fer forgé. À la lueur vacillante des flammes, Rand put enfin voir à quoi ressemblait Mordeth.

Avançant à grandes enjambées, le chasseur de trésors faisait signe aux jeunes gens de le suivre. Rien que de très normal, à première vue. Mais quelque chose clochait avec le personnage. Hélas, Rand aurait été incapable de dire quoi… Un peu enrobé, d’apparence soignée, l’homme avait des paupières tombantes qui donnaient l’impression de dissimuler ses yeux – comme s’il avait été en permanence en train d’épier le monde derrière une tenture. Assez petit et totalement chauve, il paradait comme s’il avait été de loin le plus grand membre du quatuor. Quant à sa tenue… Pour tout dire, Rand n’avait jamais rien vu de semblable. Sous une veste rouge brodée de fil d’or très épais, sa chemise d’un blanc éclatant se distinguait par des manches très larges dont la pointe, sous son poignet, était presque assez longue pour toucher son genou. Sous des braies noires moulantes, il portait une paire de bottes rouges en cuir souple, le haut retourné à mi-mollet pour redescendre jusqu’à la cheville. En d’autres termes, pas vraiment le type de vêtements adapté aux évolutions d’un chasseur de trésors dans une cité en ruine. Et pourtant, ce n’était pas ça qui éveillait la méfiance de Rand…

Le couloir débouchant brusquement sur une pièce aux murs carrelés, le jeune homme oublia d’un seul coup toutes les bizarreries qui pouvaient être attachées à Mordeth. Aussi surpris que lui, Perrin et Mat lâchèrent également un petit cri étranglé. Ici aussi, la lumière était fournie par des torches qui maculaient de suie le plafond et projetaient autour de chaque intrus une multitude d’ombres plus ou moins distordues.

En ce lieu, la chiche lumière se reflétait à l’infini sur les monticules de pierres précieuses ou de pièces d’or qui se dressaient un peu partout sur le sol. Il y avait aussi des amoncellements de bijoux, de services de table en argent ou en or, d’épées et de dagues à la garde incrustée de gemmes. Et tout ça était entassé comme dans une décharge d’ordures !

Mat cria de joie et alla s’agenouiller devant un des monticules.

— Des sacs ! s’écria-t-il en brassant à pleines mains des pièces d’or rutilantes. Il nous faut des sacs pour transporter tout ça !

— On ne pourra pas tout prendre…, dit Rand.

Tout l’or que les marchands dépensaient en une année à Champ d’Emond n’aurait pas représenté le millième du plus petit tas d’incroyables merveilles.

— En tout cas, continua Rand, pas ce soir… La nuit est presque tombée.

Perrin dégagea délicatement une hache nichée dans un monticule de bijoux scintillants. Très doucement, il débarrassa le manche de l’arme des chaînes en or qui s’y étaient enroulées. La partie en bois de la hache était incrustée de pierres précieuses et le double tranchant portait de délicates gravures dorées à l’or fin.

— Eh bien, on s’en occupera demain, dit Perrin, émerveillé par la hache. Quand nous leur montrerons tout ça, Moiraine et Lan comprendront…

— Vous n’êtes pas seuls ? demanda Mordeth. (Après avoir laissé les trois jeunes gens découvrir en toute liberté la salle du trésor, il y entra à son tour.) Qui vous accompagne ?

Les mains plongées dans son tas de pièces d’or, Mat répondit distraitement :

— Eh bien, il y a Moiraine et Lan, mais aussi Nynaeve, Egwene et Thom. Lui, c’est un trouvère. Ensemble, nous nous dirigeons vers Tar Valon.

Rand retint son souffle, se demandant ce qui allait suivre. Le silence de Mordeth l’incita à tourner la tête vers lui.

Blême de rage et de peur, le chasseur de trésors leva ses poings serrés.

— Tar Valon ! rugit-il. Vous avez parlé de Caemlyn. Et maintenant, Tar Valon ! Pourquoi m’avoir menti ?

— Si ça vous intéresse toujours, dit Perrin, nous reviendrons demain pour vous aider. (Avec une grande délicatesse, il reposa la hache sur son nid de bijoux et de calices ornés de gemmes.) Si vous voulez de nous, bien entendu…

— Non… C’est que… (Le souffle étrangement court, Mordeth secoua la tête, comme s’il ne parvenait pas à se décider.) Prenez ce que vous voulez ! Sauf… Sauf…

Brusquement, Rand comprit pourquoi cet homme lui semblait bizarre. Dans le couloir comme dans la salle du trésor, les torches faisaient naître autour de chaque personne une véritable couronne d’ombres. De chaque personne ? Eh bien, non, justement !

— Vous n’avez pas d’ombre ! ne put s’empêcher de crier Rand.

Mat en lâcha le gobelet précieux qu’il admirait.

Mordeth hocha la tête. Pour la première fois, ses paupières tombantes daignèrent se soulever entièrement. Son visage naguère avenant exprima de la désapprobation et de la rage.

Il se redressa, semblant soudain nettement plus grand.

— Ainsi, c’est décidé, dit-il.

Tout à coup, il ne sembla pas plus grand, mais le devint, tout simplement. Sa tête désormais énorme touchait le plafond et ses épaules cognaient contre les murs, obstruant la seule voie de sortie. Les lèvres retroussées en un rictus haineux, il tendit ses mains désormais assez grandes pour envelopper le crâne d’un homme.

Rand bondit en arrière, se prit les pieds dans une chaîne en or et s’étala sur le sol, la respiration coupée par l’impact. Luttant pour reprendre son souffle, il s’efforça en même temps de dégainer son épée, mais il dut se débattre avec sa cape, comme de juste enroulée autour de la poignée de l’arme. Les cris de Mat et de Perrin emplirent la salle, ponctués par des bruits de vaisselle en or qui s’écrasait sur le sol. Plus fort que tous les autres, un hurlement de douleur glaça les sangs de Rand.

Alors que des larmes lui montaient aux yeux, il parvint à respirer et, au même instant, à tirer sa lame au clair. Se relevant prudemment, il se demanda lequel de ses amis avait crié ainsi.

Ramassé sur lui-même, sa hache brandie comme s’il allait couper un arbre, Perrin le regardait en écarquillant les yeux. Serrant dans son poing une dague au manche orné d’un rubis – une arme récupérée dans une pile de joyaux –, Mat s’était également tourné vers Rand.

Quand quelque chose bougea dans les ombres, hors du cercle lumineux des torches, les trois jeunes gens sursautèrent de terreur. C’était Mordeth. Les genoux ramenés contre la poitrine, il s’était recroquevillé dans un coin de la salle, se faisant le plus petit possible.