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— Une illusion ! cria Mat. C’était un truc, rien de plus !

Mordeth inclina la tête en arrière et poussa un soupir sonore. De la poussière tourbillonnant dans l’air, les murs commencèrent à trembler.

— Vous êtes morts ! Tous morts ! cria le chasseur de trésors.

Il se leva d’un bond, plongeant vers ses proies.

Rand en resta bouche bée et il faillit laisser tomber son arme.

Alors que Mordeth fondait sur Rand et ses amis, il s’allongea démesurément, rétrécit et évoqua irrésistiblement un tentacule de fumée. Sous cette forme, il percuta le mur carrelé, le troua et disparut par cette ouverture. Tandis qu’il se volatilisait, un ultime cri retentit dans la salle :

— Vous êtes tous morts !

— Sortons d’ici…, souffla Perrin.

Serrant très fort le manche de sa hache, il tentait de défendre toutes les directions à la fois. À ses pieds gisaient des objets en or et des gemmes dont il ne se souciait plus.

— Le trésor…, protesta Mat. On ne peut pas renoncer à tout ça !

— Je ne veux pas la plus petite pièce d’or ! grogna Perrin.

Il haussa le ton, criant à l’intention des murs :

— C’est à vous et nous ne prendrons rien. Vous entendez ?

Mat désigna les monticules d’objets précieux. Avant qu’il ait pu débiter un discours enflammé, Rand le prit par un bras et Perrin l’imita avec l’autre. Malgré les gesticulations et les cris de rage de leur ami, ils le portèrent hors de la salle.

Alors qu’ils n’avaient pas fait quinze pas dans le couloir, la lumière déjà chiche mourut dans leur dos. Dans la salle du trésor, les torches s’éteignaient toutes seules. Alors que Mat consentait enfin à ne plus beugler, les trois amis pressèrent le pas. Dans le corridor, les torches commençaient elles aussi à s’éteindre. Lorsqu’ils atteignirent l’escalier en colimaçon, il y avait beau temps que Mat courait de son propre gré, aussi angoissé que ses deux compagnons par l’extinction des torches. Comme s’ils avaient la mort aux trousses, les jeunes gens n’hésitèrent pas plus d’une fraction de seconde avant de s’engager dans l’escalier pourtant plus obscur que tout le reste. En hurlant pour effrayer d’éventuelles créatures embusquées – mais aussi et surtout pour se prouver qu’ils étaient encore vivants –, ils gravirent les marches quatre à quatre.

Ils débouchèrent dans l’entrée sans lumière, glissèrent sur le marbre couvert de poussière, sortirent du bâtiment, dévalèrent l’escalier et s’étalèrent tous les trois lorsqu’ils eurent enfin regagné la rue.

Rand se releva le premier et ramassa très vite l’épée de Tam. Puis il regarda autour de lui. Le soleil disparaissait plus qu’à moitié derrière les bâtiments. Comme une main géante, les ombres du crépuscule se refermaient lentement mais inexorablement sur la rue.

Rand frissonna de terreur. Cette façon de tout envahir lui rappelait la manière dont Mordeth avait tendu les mains…

— Au moins, nous sommes dehors, dit Mat en se relevant bon dernier. (Il s’épousseta, imitant à la perfection sa nonchalance coutumière – mais on voyait bien que le cœur n’y était pas.) Et maintenant qu’il n’y a plus de danger…

— Tu es sûr de ce que tu dis ? demanda Perrin.

Cette fois, Rand sut que ce n’était pas son imagination. Tous les poils de sa nuque se hérissèrent. Dans l’ombre des colonnes, on les épiait. Le jeune homme regarda le bâtiment d’en face et eut exactement la même sensation. À tout hasard, il serra plus fort la poignée de son épée. Des dizaines de paires d’yeux étaient rivées sur eux. À voir leur malaise, il semblait évident que Mat et Perrin le sentaient aussi.

— Il faut rester au milieu de la rue, croassa Rand.

Ses amis étaient aussi effrayés que lui – peut-être même plus.

— Le milieu de la rue, répéta-t-il, on reste aussi loin que possible des ombres, et on marche vite.

— Très vite, oui, approuva Mat.

Les espions les suivirent. Ou alors, il y en avait tellement que chaque bâtiment en abritait. Malgré ses efforts, Rand ne vit jamais de mouvement, mais il sentait peser sur lui des regards rageurs. Quelle hypothèse était la plus angoissante ? Des milliers d’espions ou une poignée, mais qui les suivait ?

Dans les passages encore éclairés par les derniers rayons rasants du soleil, les trois garçons avaient tendance à ralentir le pas pour sonder la pénombre qui les attendait un peu plus loin. Comment être sûr qu’on ne les y guettait pas ? Dès qu’ils devaient s’engouffrer dans une zone d’ombre, l’attente nerveuse des espions devenait palpable. Du coup, ils traversaient ces îlots d’obscurité à toute vitesse et en criant comme des possédés. En plusieurs occasions, Rand crut entendre le rire grinçant d’un prédateur…

Alors que le crépuscule finissait de tomber, les trois jeunes gens arrivèrent en vue du bâtiment de pierre blanche qu’il leur sembla avoir quitté des jours plus tôt. Dès cet instant, les yeux mystérieux se volatilisèrent. En un clin d’œil, sans raison apparente… Sans consulter ses amis, Rand accéléra encore le rythme, finissant par courir comme un fou. Du coup, lorsqu’ils entrèrent dans la grande salle, les trois garçons, à bout de souffle, se laissèrent tomber sur le sol.

Un petit feu brûlait au milieu de la pièce, sa fumée s’échappant par un trou ménagé dans le plafond. La colonne noire rappela Mordeth à Rand, qui en eut la chair de poule. À part Lan, tout le monde était réuni autour du feu. Les réactions à l’arrivée en fanfare des trois garçons furent très diverses.

Occupée à se réchauffer les doigts sur les flammes, Egwene sursauta et porta les mains à sa gorge. Lorsqu’elle eut reconnu les garçons, un soupir de soulagement lui échappa, gâchant l’effet qu’était censé produire son regard furieux.

Thom se contenta de marmonner quelques mots – Rand crut comprendre qu’il était question de « crétinisme » – puis, sa pipe au bec, il recommença à tisonner le feu avec un bâton.

— Imbéciles congénitaux ! s’écria Nynaeve. (Elle frémissait de rage, les joues en feu et le regard brillant comme un incendie de forêt.) Au nom de la Lumière ! pourquoi êtes-vous partis comme ça ? Vous allez bien, au moins ?

» Mais quels imbéciles, quand même ! Lan est en train de vous chercher. À son retour, vous aurez de la chance s’il ne vous fait pas entrer un peu de bon sens dans la tête à grands coups de poing ! Une chance imméritée, je précise…

L’Aes Sedai restait d’un calme inébranlable. Mais, en reconnaissant les trois fugueurs, elle avait lâché le devant de sa robe, qu’elle serrait à s’en faire blanchir les jointures. Puisqu’elle était debout, les médications de la Sage-Dame avaient dû être efficaces.

— Vous n’auriez pas dû agir ainsi, dit-elle d’une voix calme et limpide comme un étang du bois de l’Eau. Mais nous verrons ça plus tard… Si j’en juge par votre arrivée… spectaculaire…, vous avez dû avoir des ennuis. Racontez-moi.

— Il n’y avait aucun risque, aviez-vous dit, gémit Mat en se relevant péniblement. Aridhol était une alliée de Manetheren, les Trollocs ne s’y aventureraient pas, et…

Moiraine avança si brusquement que Mat en eut la chique coupée. En train de se relever, Rand et Perrin se figèrent au milieu de leur mouvement, restant à genoux.

— Des Trollocs ? En as-tu vu en ville ?

— Pas des Trollocs, non…

Les trois amis parlèrent en même temps, chacun commençant son récit à un moment différent. Mat décrivit la découverte du trésor comme si c’était un exploit personnel, Perrin expliqua pourquoi ils s’étaient éclipsés ainsi et Rand entra directement dans le vif du sujet : la rencontre avec Mordeth devant le grand bâtiment.