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— Il est parti depuis longtemps, dit Nynaeve, très inquiète.

Elle jeta un coup d’œil dehors, où il faisait désormais nuit noire.

— Lan ne risque rien, assura Moiraine. (Elle déroula sa couverture et l’étendit près du feu.) Il a été voué à combattre le Ténébreux alors qu’il était encore au berceau, une épée placée entre ses mains de nourrisson. En outre, s’il devait mourir, je le sentirais à l’instant même où son cœur cesserait de battre. Pareillement, il aurait conscience de ma fin, même à distance… Reposez-vous, Nynaeve. Tout ira bien.

Pourtant, avant de s’enrouler dans sa couverture, l’Aes Sedai regarda dehors, comme si elle se demandait aussi pourquoi Lan tardait tant.

Les membres pesant des tonnes et les yeux se fermant tout seuls, Rand eut malgré tout des difficultés à s’endormir. Quand il y parvint enfin, des cauchemars le harcelèrent jusqu’à ce qu’il se réveille en sursaut, désorienté au point de ne plus se rappeler où il était.

À son dernier quartier avant la nouvelle lune, l’astre nocturne produisait une chiche lumière incapable de percer vraiment les ténèbres. Autour de Rand, tout le monde dormait d’un sommeil agité, à part Moiraine. Egwene, Mat et Perrin marmonnaient sans cesse et se contorsionnaient comme des possédés. Au milieu de ses ronflements, Thom lâchait de temps en temps un mot incompréhensible, comme s’il donnait une représentation devant un public qu’il était seul à voir.

Lan ne s’était toujours pas montré…

Rand eut soudain le sentiment que les « protections » de Moiraine ne servaient à rien. Qui pouvait dire quels monstres erraient dans les rues, une fois le soleil couché ?

Agacé d’être une telle poule mouillée, Rand ajouta du bois dans le feu. Les flammes restèrent insuffisantes pour réchauffer l’atmosphère, mais elles produisirent plus de lumière.

Rand ignorait pourquoi il s’était arraché à son cauchemar. Redevenu un petit garçon, un berceau portable accroché à son dos, il était armé de l’épée de Tam et courait dans des rues désertes. Lui collant aux basques, Mordeth criait qu’il voulait uniquement sa main. Durant toute la scène, un vieil homme au rire grinçant n’avait pas quitté le jeune homme du regard.

Tirant sur sa couverture, Rand s’étendit confortablement et entreprit de contempler le plafond. Même s’il devait encore rêver, il avait besoin de dormir. Mais le sommeil le fuyait et ses yeux, à présent, se rouvraient de leur propre gré.

Soudain, la porte grinça et Lan entra dans la salle, plus silencieux qu’un spectre. Pourtant, Moiraine se réveilla aussitôt, comme si le Champion avait fait sonner une cloche. Alors que l’Aes Sedai s’asseyait, Lan laissa tomber devant elle trois petits objets en métal qui percutèrent le sol avec un bruit mat. Trois insignes couleur rouge sang et en forme de crâne cornu.

— Des Trollocs rôdent en ville, annonça le Champion. Ils seront ici dans un peu plus d’une heure. Et les Dah’Vols sont encore plus redoutables que tous leurs congénères !

Le Champion commença à réveiller les dormeurs.

Impassible, Moiraine se mit à plier méticuleusement sa couverture.

— Combien de Trollocs ? Ils savent que nous sommes là ?

L’Aes Sedai parlait d’un ton serein, comme s’il n’y avait aucune urgence.

— Non, ils ignorent notre présence, répondit Lan. Il y a plus d’une centaine de monstres, assez effrayés pour tuer tout ce qui bouge – y compris leurs congénères. Les Blafards doivent les tenir d’une main de fer – ils sont quatre pour un seul poing – et ils semblent eux-mêmes très pressés d’avoir traversé la ville. Ils ne feront pas de détour pour fouiller les ruines. S’ils ne marchaient pas droit sur nous, je ne me ferais aucun souci. Hélas, ils arrivent…

— Lan, il y a autre chose ? Je te vois hésiter…

— Un point qui me tracasse. Les Myrddraals ont obligé les Trollocs à entrer en ville. Mais qui a forcé les Blafards à le faire ?

Tout le monde avait écouté en silence le rapport du Champion. Voyant qu’il avait terminé, Thom s’autorisa à jurer sous sa moustache et Egwene osa avancer une hypothèse :

— Le Ténébreux ? souffla-t-elle.

— Ne dis pas de bêtises ! s’écria Nynaeve. Le Ténébreux a été emprisonné au cœur du mont Shayol Ghul par le Créateur !

— Et il l’est toujours, pour l’instant, renchérit Moiraine. Rassurez-vous, le Père des Mensonges ne rôde pas dans les rues. Mais nous devons partir quand même.

La Sage-Dame n’en crut pas ses oreilles.

— Traverser Shadar Logoth en pleine nuit, sans le bénéfice de vos défenses ?

— Ou rester ici et affronter les Trollocs… Pour les tenir à distance, il faudrait recourir au Pouvoir de l’Unique. Cela détruirait mes protections, pour le plus grand plaisir des créatures qu’elles sont censées repousser. De plus, combattre ici reviendrait à allumer un feu au sommet d’une des tours, histoire de signaler notre position à tous les Myrddraals des environs. Fuir n’est pas la solution que je préfère mais, dans cette chasse, nous sommes le lièvre et les règles du jeu nous sont imposées par les chiens.

— Et s’il y a des Trollocs hors de la ville ? demanda Mat. Que ferons-nous ?

— Je mettrai à exécution mon plan original, dit Moiraine.

Lan la regardant étrangement, elle leva une main et ajouta :

— J’étais trop fatiguée pour ça, mais je me suis reposée, grâce à notre Sage-Dame.

» Nous allons gagner les berges de la rivière. Nos arrières étant défendus par l’eau, j’érigerai une barrière défensive qui tiendra les Trollocs à distance jusqu’à ce que nous ayons fabriqué des radeaux pour traverser. Ou, mieux encore, loué les services d’un bateau commercial en provenance du Saldaea.

Les transfuges de Champ d’Emond blêmirent – un détail qui n’échappa pas à Lan.

— Les Trollocs et les Myrddraals n’aiment pas beaucoup l’eau. Les Trollocs en ont une sainte horreur, en réalité, et un Blafard n’ira jamais là où il n’a pas pied, surtout quand le courant est violent. Les Trollocs sont encore plus timorés dès qu’il s’agit de se mouiller…

— Bref, si nous traversons la rivière, nous n’aurons plus rien à craindre.

— Forcer les Trollocs à fabriquer des radeaux sera un vrai calvaire pour les Myrddraals, dit Lan. Et s’ils tentent de leur faire traverser la rivière Arinelle, la moitié des monstres déserteront et les autres finiront probablement par trente pieds de fond.

— Tous aux chevaux ! lança Moiraine. Nous ne sommes pas encore sur l’autre rive !

20

Poussière dans le vent

Alors que les fugitifs s’éloignaient du bâtiment en pierre blanche, leurs chevaux terriblement nerveux, le vent glacial se déchaîna. Gémissant au-dessus des toits, il fit claquer les capes comme des étendards et poussa un banc de fins nuages devant le discret petit quartier de lune.

Après avoir ordonné à ses compagnons de rester groupés, Lan les guidait dans les rues désertes. Pressés de quitter ces lieux, les chevaux tentaient d’échapper au contrôle de leurs cavaliers, contraints de tirer fermement sur les rênes.

Rand ne pouvait s’empêcher de sonder les façades des bâtiments dont les fenêtres cassées le faisaient désormais penser à des orbites vides. Partout, les ombres semblaient bouger et les tas de gravats malmenés par le vent produisaient parfois des bruits sinistres.

Au moins, les yeux ne sont plus là…, pensa Rand.

Mais son soulagement fut de courte durée.

Pourquoi sont-ils partis ?