Les tentacules parurent sur le point de frapper quand Rand leur passa devant, mais il s’allongea sur l’encolure de Nuage et refusa de les regarder.
Si un seul me touche, c’est fini !
Mais Nuage dépassa la haie de tentacules et s’engouffra dans une obscurité qui parut terriblement amicale à Rand.
Il se retourna pour voir où en étaient les événements.
Les tentacules bloquaient la moitié de la rue. Terrorisés, les Trollocs avaient ralenti, visiblement désireux de refuser l’obstacle. Mais le Blafard décrocha un fouet de sa selle et le fit claquer au-dessus de la tête des monstres. Produisant autant de vacarme qu’un roulement de tonnerre, la lanière de cuir fit jaillir une myriade d’étincelles dans les airs.
La tête rentrée dans les épaules, les Trollocs se ruèrent à la poursuite de Rand. Après une brève hésitation, le Blafard décida de les suivre.
Les tentacules de brume, de plus en plus épais, prirent le temps de choisir chacun une proie, puis ils se détendirent avec la vivacité mortelle d’une vipère. Optant pour attaquer en duo chaque Trolloc, ils leur arrachèrent des hurlements de douleur vite étouffés, car le brouillard qui s’introduisait dans leur gueule les condamnait instantanément à un silence éternel.
Pour le Blafard, quatre tentacules se chargèrent de l’attaque. Comme s’ils exécutaient une danse macabre, le Demi-Humain et sa monture noire se contorsionnèrent follement. La capuche du Myrddraal s’abaissa, révélant son visage blême dépourvu de globes oculaires.
Le chef des Trollocs cria. Comme pour les monstres, aucun son normal ne sortit de sa gorge, mais quelque chose en émergea quand même : un gémissement perçant presque inaudible mais qui vrilla les oreilles de Rand comme si tous les frelons du monde avaient décidé de le faire mourir de peur. Nuage hennit, à croire qu’il entendait lui aussi, et galopa plus vite que jamais. La gorge plus sèche que du sable, Rand s’accrocha à sa monture, le souffle coupé par la terreur.
Un peu plus tard, il s’aperçut qu’il ne captait plus le cri d’agonie du Blafard. Soudain, le roulement des sabots de Nuage lui sembla assourdissant. Tirant sur les rênes, Rand força le cheval à s’arrêter près d’un mur à demi écroulé, à l’approche d’un carrefour au milieu duquel se dressait un monument impossible à identifier dans l’obscurité.
Recroquevillé sur sa selle, Rand tendit l’oreille. Mais il n’entendit rien, à part le sang qui pulsait à ses tempes. Une sueur glacée ruisselait sur son visage et il frissonnait de froid à cause du vent qui faisait gonfler sa cape.
Après un assez long moment, le jeune homme se redressa. Partout où des nuages ne les occultaient pas, des étoiles brillaient au firmament, mais la rouge, à l’est, demeurait facile à repérer.
Reste-t-il un de mes compagnons pour la voir ? se demanda Rand.
Et, s’ils avaient survécu, étaient-ils libres ou entre les mains des Trollocs ?
Que la Lumière m’aveugle ! Egwene, pourquoi ne m’as-tu pas suivi ?
S’ils étaient vivants et libres, ses amis devaient être en train de suivre l’étoile rouge. Sinon… Eh bien, dans des ruines si immenses, il pouvait chercher pendant des jours sans trouver ni cadavres ni prisonniers – en admettant qu’il ne se fasse pas cueillir par les Trollocs. Sans parler des Blafards, de Mordeth ou de Mashadar.
À contrecœur, Rand opta pour la seule solution raisonnable : honorer son rendez-vous, au bord de la rivière.
Alors qu’il allait repartir, Rand entendit deux pierres se heurter avec un bruit aigu. Pétrifié, n’osant même plus respirer, il resta tapi dans l’ombre du mur, se demandant s’il ne devait pas détaler au plus vite. Mais si le bruit avait retenti devant lui, comment savoir ce qui l’attendait dans son dos ? Et même s’il n’y avait rien, ne risquait-il pas de se trahir en faisant du bruit ? Comment était le terrain, sur les vingt ou trente derniers pas ? Incapable de s’en souvenir, il ne parvenait pas non plus à détourner les yeux de l’intersection afin de regarder derrière lui.
Une ombre venait d’apparaître au coin des deux rues, précédée par un long objet sombre qui ne pouvait être qu’un bâton. Ou plus précisément, une des étranges armes des Trollocs. Au moment où cette idée lui traversait l’esprit, Rand talonna Nuage et dégaina son épée. Avec un cri de guerre, il chargea, puis abattit l’arme de toutes ses forces sur…
Par miracle, Rand parvint à arrêter son bras avant d’avoir coupé Mat en deux. Terrifiée, la tête brûlée de Champ d’Emond bascula en arrière, glissa à moitié de sa monture et manqua de peu laisser tomber son arc.
Rand soupira de soulagement, abaissa son arme et demanda d’une voix presque aussi tremblante que son bras :
— Tu as vu l’un des nôtres ?
Décomposé, Mat se remit péniblement en équilibre sur sa selle.
— Je… Je… Des Trollocs, simplement… (Mat se massa la gorge puis se passa la langue sur les lèvres.) Oui, des Trollocs… Et toi ?
Rand secoua la tête.
— Les autres doivent essayer d’atteindre la rivière… Et nous devrions faire comme eux.
Mat approuva d’un hochement de tête. Puis les deux amis entreprirent de suivre l’étoile rouge.
Alors qu’ils n’avaient pas fait cent pas, une sonnerie de cor retentit, loin derrière eux, au cœur de la ville. Un autre instrument répondit – de l’extérieur des murs, celui-ci.
Rand en eut la chair de poule, mais il parvint à ne pas se lancer au galop à l’aveuglette. Chaque fois que c’était possible, il évitait de traverser les zones les plus obscures.
Après avoir secoué ses rênes comme s’il voulait faire galoper sa monture, Mat imita son ami. Aucun cor ne sonnant de nouveau, les deux garçons avancèrent dans un silence oppressant. Puis ils avisèrent dans le mur d’enceinte une ouverture où avait dû jadis se dresser un portail. Seules les tours de garde demeuraient – deux sentinelles de pierre décapitées dont la silhouette se découpait sur le fond noir du ciel.
Mat hésita devant cette issue, mais Rand ne se laissa pas démonter :
— Tu crois que le danger est plus grand dehors que dedans ? Désolé, mais moi pas…
Nuage ne ralentit même pas, franchissant le portail d’un pas décidé. Presque dans la foulée, Mat suivit son ami hors de Shadar Logoth. Peu rassuré, il tentait de surveiller toutes les directions en même temps.
Par la Lumière, pensa Rand, nous allons réussir. Oui, nous allons y arriver !
Englouti par la nuit, le mur d’enceinte disparut. Cessant de regarder régulièrement derrière lui, Rand ne quitta plus des yeux l’étoile rouge.
Soudain, un cheval lancé au grand galop dépassa les deux amis.
— Galopez, espèces d’idiots ! cria Thom pratiquement sans ralentir.
Quelques secondes plus tard, des cris pas si lointains que ça annoncèrent aux fugitifs que les Trollocs ne tarderaient plus beaucoup.
Rand talonna Nuage, qui suivit le hongre du trouvère.
Et qu’arrivera-t-il quand nous atteindrons la rivière sans Moiraine ? Et, par la Lumière, qu’est-il advenu d’Egwene ?
Son cheval immobile dans les ombres, Perrin étudiait le portail sans battants, à une assez courte distance devant lui. Distraitement, il passa un pouce le long du tranchant de sa hache. L’issue semblait lui tendre les bras, et pourtant il la regardait avec méfiance depuis cinq bonnes minutes. Alors que le vent ébouriffait ses cheveux bouclés et tentait de lui arracher sa cape, il tira sur le tissu, ramenant les pans sur son torse sans vraiment s’apercevoir de ce qu’il faisait.
Presque tout le monde, à Champ d’Emond – et Mat le premier –, tenait Perrin pour un « garçon un peu lent d’esprit ». En partie, c’était à cause de sa taille et de sa carrure, qui l’incitaient à se déplacer prudemment. Étant bien plus costaud que les garçons avec qui il avait grandi, il avait toujours peur de blesser quelqu’un ou de casser quelque chose sans le vouloir. Mais il n’y avait pas que ça. De fait, il préférait prendre tout son temps pour réfléchir aux choses, quand c’était possible. La vivacité d’esprit de Mat – en réalité, sa négligence naturelle – l’entraînait souvent dans des situations délicates. « Dans un chaudron d’eau bouillante », comme on disait volontiers au village. Incidemment, un de ses amis, ou parfois les deux, se retrouvaient souvent dans le chaudron avec lui.