Perrin sentit sa gorge se serrer.
Au nom de la Lumière ! ne pense pas à un chaudron en ce moment !
L’apprenti forgeron se força à remettre de l’ordre dans ses idées. Réfléchir logiquement était la clé de tout.
Une sorte de square faisait jadis face au portail, et une grande fontaine se dressait au milieu. Il en restait quelques vestiges : des statues brisées encore en place dans un grand bassin rond. À partir de cet endroit, pour atteindre le portail, Perrin devrait parcourir une centaine de pas en terrain découvert, seule la nuit le protégeant des regards ennemis. Une perspective qui n’avait rien de plaisant quand on pensait aux « espions » invisibles…
Perrin repensa aux sonneries de cor qu’il avait entendues un peu plus tôt. Elles provenaient de la ville, et ils avaient failli rebrousser chemin, pensant qu’un de ses amis avait été capturé. Mais il s’était avisé à temps qu’il ne pourrait rien faire seul, si c’était le cas.
Contre cent Trollocs et quatre Blafards, si Lan ne s’est pas trompé… Moiraine Sedai nous a dit de foncer vers la rivière…
Perrin recommença à étudier le portail. Sa réflexion méticuleuse ne lui avait pas apporté grand-chose, mais sa décision était prise.
Il sortit des ombres pour avancer dans une pénombre encore moins rassurante.
À cet instant, un cavalier apparut à l’autre bout de la place et s’arrêta net. Perrin tira sur les rênes de sa monture, puis sa main vola sur le manche de sa hache. Le contact de l’arme ne le réconforta pas. Si le nouveau venu était un Myrddraal…
— Rand ? appela une voix féminine.
Le jeune homme soupira de soulagement.
— Non, Egwene, c’est Perrin…, répondit-il d’une voix étouffée qui lui parut quand même bien trop forte.
Les cavaliers approchèrent de la fontaine.
— Tu as vu un des autres ? demandèrent à l’unisson les deux jeunes gens.
Restant synchrones, ils secouèrent la tête en même temps.
— Mais il ne leur arrivera rien, pas vrai ? fit Egwene en flattant l’encolure de Bela.
— Moiraine Sedai et Lan vont s’occuper d’eux… Quand nous aurons atteint la rivière, ils prendront soin de tout le monde.
Du moins, on pouvait toujours l’espérer…
Perrin se sentit beaucoup mieux quand son amie et lui eurent franchi le portail – et tant pis s’il y avait vraiment des Trollocs dans la forêt ! Mais il ne fallait pas y penser… Les branches dénudées ne dissimulaient pas l’étoile rouge, et Mordeth ne pouvait plus rien contre eux, à présent. Ce faux chasseur de trésors lui avait davantage fichu la frousse que tous les Trollocs du monde…
De toute façon, dès qu’ils seraient près de la rivière, Moiraine les mettrait également hors de portée des Trollocs. Perrin en était sûr, et il avait une très bonne raison pour cela : il devait y croire, pour ne pas céder à la panique.
Alors que le vent faisait trembler les branches et bruire leurs rares feuilles – ou les épines, pour les conifères –, un oiseau de proie nocturne poussa un cri qui résonna longtemps dans la quiétude de la nuit.
D’instinct, Perrin et Egwene chevauchèrent le plus près possible l’un de l’autre, sans doute en quête de chaleur et de réconfort. De leur vie, ils ne s’étaient jamais sentis si seuls…
Un cor sonna, derrière eux, incitant les chasseurs d’hommes à presser le pas. Des hurlements bestiaux lui répondirent. Sentant leurs proies, les monstres réagissaient comme des fauves.
— Au galop ! cria Perrin.
Egwene lança Bela à toute vitesse. Se fichant du vacarme et des branches qui leur cinglaient le torse, les deux jeunes gens n’avaient plus qu’une idée en tête : fuir les bêtes sauvages qui les traquaient.
Alors qu’ils chevauchaient entre les arbres, se fiant davantage à leur instinct qu’à la chiche lumière de la lune, Bela perdit du terrain. Perrin se retourna, inquiet. Egwene talonnait la jument et secouait les rênes, mais rien n’y faisait. Et, si on se fiait aux sons, les Trollocs approchaient inexorablement.
Perrin ralentit juste ce qu’il fallait pour qu’Egwene puisse le rattraper.
— Plus vite ! cria-t-il.
Quand il se retournait, il apercevait désormais les Trollocs, qui couraient entre les troncs en hurlant à la mort comme des loups.
— Plus vite, Egwene ! répéta Perrin, la main crispée sur le manche de sa hache.
Mais son cheval hennit soudain de terreur. Alors que l’animal s’écroulait, les jambes fauchées, Perrin décolla de sa selle, fit un vol plané, les mains en avant pour limiter les dégâts en fin de course, et s’écrasa tête la première dans une eau glacée. À partir du sommet d’une butte, il avait plongé dans la rivière Arinelle avec son cheval.
Sonné par le contact abrupt avec l’eau glaciale, il but copieusement la tasse avant de réussir à remonter à l’air libre. Entendant un autre « splash » – ou le sentant, il n’aurait pas trop su le dire –, il comprit qu’Egwene avait suivi le même chemin que lui. Haletant et crachant de l’eau tout à la fois, il réussit à flotter malgré le poids de sa cape et de sa veste toutes les deux trempées. Pour ne rien arranger, ses bottes s’étaient bien entendu remplies d’eau.
En barbotant, il regarda autour de lui, à la recherche d’Egwene. Mais il ne vit rien, à part les reflets sur l’eau noire des rayons de lune argentés.
— Egwene ! Egwene !
Une lance passa juste devant ses yeux et lui aspergea le visage lorsqu’elle percuta l’eau. Autour de lui, d’autres armes de jet s’écrasèrent dans l’onde. Sur la berge, des voix gutturales échangèrent des propos qui n’avaient rien d’amical. Peu après, les lances cessèrent de pleuvoir.
Perrin jugea quand même plus prudent de ne plus appeler son amie.
Le courant l’entraînait vers l’aval, mais les cris le suivaient le long de la berge, indiquant que ses poursuivants ne renonçaient pas. Perrin dénoua sa cape et l’abandonna à la rivière. Voilà qui ferait un peu moins de poids susceptible de l’entraîner vers le fond.
Le jeune homme entreprit de nager vers la rive opposée, où il n’y aurait pas de Trollocs. Avec un peu de chance.
Comme dans les lacs et les mares du bois de l’Eau, il opta pour la brasse, une technique qui lui permettait de garder la tête hors de l’eau. Ou au minimum d’essayer, parce que ce n’était pas un jeu d’enfant. Même sans la cape, sa veste et ses bottes lui semblaient peser des tonnes. La hache glissée à sa ceinture entravait ses mouvements et menaçait de l’entraîner par le fond. En toute logique, s’en débarrasser semblait la seule solution. Avec son goût de la précision, Perrin envisagea cette possibilité sous toutes les coutures. C’était une excellente façon de s’alléger – bien plus pratique, par exemple, que de lutter contre l’eau pour se débarrasser de ses bottes. Mais, s’il y avait du « pour », le « contre » n’était pas négligeable non plus. S’il prenait pied sur l’autre berge pour se trouver face à des Trollocs, que ferait-il sans son arme ? Contre six ou sept Trollocs – voire face à un seul –, la hache ne lui serait pas d’un très grand secours, mais ça vaudrait toujours mieux que de se battre à mains nues.